Skip to main content

Full text of "Histoire Du Soulevement Des Pays-Bas Sous Philippe Roi D'Espagne"

See other formats


Google 



This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's bocks discoverablc online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web 

at |http: //books. google .com/l 



IMPRIMERIE DE H. FOURNIER, 

RORDi ssiiriy n*. 14. 






HISTOIRE 



DU SOULÈYSMEIiT 



DES PAYS-BAS 



SOUS PHILIPPE II , ^ > 

ROI D'ESPAGNE , ^^\^<^^ 

T&ÀDVITB DB l'àXIEMAND 9 ]>& Fr SGHILU», 

PAR LE M". DE GHATEAUGIRON , 

Mimu DO comia-tiKÉBàii dv DivAmmaar m la $êmmm. 



TOME I. 



PARIS, 

TV' ^ 
A. SAUTELET ET C«e, LIBRAIRES, 

PLAGE DE LA BOUESE, 



M DCCC XXVII. 



Schiller est à la tète des historiens philosophiques , 

c*est-à-dire de eeux qui considèrent les faits comme 

des raisonnemens à l'appui de leurs ofûnions. La Ré- 

volution des Pays-Bas se lit comme un plaidoyer 

plein d'intérêt et de chaleur. 

( Dk L'ÂLLUcAGiri , par Inad. dk Stabl. } 



J ^ J 



% rrié 



* 



[ . PREFACE 



i 



"1 



II 



DU 



TRADUCTEUR 



L'ëxehpijë d'un peuple secouant le joug de l'op- 
pression avait été doqné au quatorzième siècle 
par les pâtres de THelvétie ; mais le succès isolé de 
ces montagnards Qe pouysiit entraîner, des consé- 
quences qui alarmassent les souverains : aucune 
nation ne pensait à les imiter. C'était au plus gr^nd 
événement du seizième siècle , à la réformation , 
qu'était réservé le pouvoir de remuer le monde. 
La liberté de conscience devait rencontrer à 
«^ chaque pas des adversaires et des obstacles avant 
d'être tolérée à coté de la religion dominante, et 
dans ce mouvement général les intérêts politiques 
^ se compliquaient presque partout avec les intérêts 
^ religieux. Une partie de l'Allemagne , la Suède, le 
Danemarck, l'Angleterre, avaient déjà adopté les 
croyances nouvelles , qui combattaient encore en 



427775 



VJ PEÉFAGE 

France pour y obtenir le droit de naturaUté. 
Charles-Quint, obligé de reconnaître le Protestan- 
tisme au-delà du Rhin, le repoussait des Pays-Bas 
par les supplices ; mais il respectait les droits de 
ses sujets flamands , et cette artificieuse politique 
leur faisait supporter les cruautés exercées pour le 
maintien de l'ancienne croyance. Philippe n, au 
contraire, implacable ennemi de toute liberté , 
haïssait à la fois dans les Belges l'amour de leurs 
privilèges et le penchant d'un grand nombre 
d'entre eux pour les nouvelles doctrines. Une 
soumission incomplète , l'audace de penser autre- 
ment que lui, étaient deux crimes impardon- 
nables aux yeux du souverain absolu des Espagnes. 
L'asservissement des Flamands au régime politique 
et religieux des Espagnols fut dès-lors plus qu'un 
projet dans la tête de Philippe, il devint une pas- 
sion de son cœur; il y sacrifia ses trésors et ses 
armées. 

Telle est l'action mémorable dont Schiller a 
commencé l'histoire; il est à regretter qu'il ne l'ait 
point terminée. Ce fut en composant la tragédie 
de don Carhs^ que les recherches de ce grand 
poète sur l'époque à laquelle vivait son héros , lui 
firent naître le désir de traiter ce sujet. La pre- 
mière partie, la seule qu'il ait achevée, parut à 



DU TRADUCTBDR. VÎj 

Leipsick en 1788; elle ne va que jiisqu^à l'arrivée 
du duc d'Albe dans les Pays-Bas en 1 568. 

Cette époque si intéressante avait déjà occupé 
la plume de plusieurs écrivains. Strada , Bentivo- 
glio , de Thou , ont présenté le tableau de cette 
révolution célèbre avec plus ou moins de fidélité 
et de talent ; mais les récits qui , avant Schiller, 
retraçaient le mieux la situation et les moeurs des 
Belges, l'esprit et la marche des événemens, le 
caractère et les faits importans de la guerre, se 
trouvaient dans les annales de Grotius, souvent 
dignes de Tadte , et dans l'histoire de Philippe II 
par Watson. Un Belge, Yandervinckt , est aussi 
l'auteur d'une histoire de ce temps ^ il est re^ 
nommé pour Vexcuctitude et V étendue dç ses re- 
chercheSf la justesse et V impartialité de ses juge- 
mens et par son ardent amour pour sa patrie. 
( Préfacé de M. de eioët.) 

L'ouvrage de Schiller, tout incomplet qu'il est, 
jouit d'une célébrité européenne ; il la mérite par 
l'étendue, la pro£Dndeur et la justesse de ses viies, 
par son habileté à démêler les causes des événe- 
mens, surtout par l'art de peindre le caractère 
des principaux personnages, et de deviner, pour 
ainsi dire, les motifs secrète de leurs actions. Une 
grande connaissance du cœur humain , la vigueur 



et l'éclat du ft^Ie, un respect religieux pour la vé- 
rité, une noble impartialité placent son livre au 
rang des meilleurs écrits historiques. Cette impar- 
tialité est si franche, que tout son amoor pour 
la liberté ne lui défend pas de louer dans les 
hommes qui la combattaient alors, les qualités et 
les talens qu'il reconnaît en eux. Cet amour ne 
l'aveugle pas non plus sur les dé&uts et sur les 
erreurs des cheh de l'insurrection b^e. Sa con- 
science s'élève au-dessus des illusions de l'enthou- 
siastne. Dana son excellente introduction, il juge 
les hommes et les choses en écrivain supérieur, 
qu'aucune prévention n'égare< Les Belges, froids , 
mais attachés à leurs privilèges et aux droits qu'ils 
tenaimit de leurs ancêtres, luttant avec une éner^ 
gie et une constance admirables pour le maintien 
de ces droits contre une puissance colossale et 
acharnée à leur perte, ne lui sonblaient pas ce- 
pendant aussi dignes d'intérêt, que ces Grecs, 
enthousiastes de la gloire et de la liberté, qui 
se dévouaient avec le plus brillant courage dans 
tes champs de Platée et de Marathon. Il les loue 
pour leurs vertus réelles et non pour celles qu'on 
leur attribuait. Comme le cardinal de Retz, l'his- 
torien îdlemand brille souvent par des maximes 
profondes qu'il sait à propos mêler à ses récits. 



DU TRADUCTEUR. IX 

0>iiime Voltaire, il est philosophe; mais son amotir 
pour l'humanité est sans alliage de passions hai- 
neuses* Il ne recherche point le scandale , et sa 
philosophie ne le rend pas Tennemi delà religion. 
Tandis que quelques écrivains anglais invectivent 
sans cesse contre le papisme, Schiller, protestant 
comme eux , avoue consciencieusement la sagesse 
de plusieurs pontifes et les bienfaits de la religion 
cathoUque. C'est contre les bourreaux de l'huma* 
nité qu'il réserve l'indignation de l'homme de 
bien, et l'inquisition seule le trouve inexorable. 
Dans Schiller , l'historien rappelle le poète ; 
en lisant ses chefs-d'œuvre dramatiques , on est 
frappé de la vérité avec laquelle il retrace les moeurs 
du temps , le caractère et les habitudes de ses per- 
sonnages. Cette vérité de coloris, dont le prix est 
si bien senti de nos jours , charme dans Guillaume 
Tell , dans Marie Stuart , dans fTaUenstein et 
quelquefais dans Jeanne if Arc ^ ainsi que dans 
l'Histoire des Pays-Bas. Habile comme poète à 
dessiner les caractères, Schiller comme historien, 
excelle dans les portraits. Son pinceau est d'une 
hardiesse remarquable; à la finesse de l'observa- 
tion il joint la rapidité du style et le bonheur de 
l'expression. Il peint souvent d'un trait. Je citerai 
entre autres les portraits du cardinal Granvelle, de 



X VBÊrXCE 

Philippe II, du comte d'Egmont et du prince 
d'Orange. 

Quelques défauts cependant me semblent obs- 
curcir ces qualités solides et brillantes. Souvent il 
reproduit une idée sous toutes les formes , en tire 
toutes les conséquences, et ne la quitte qu'après 
l'avoir épuisée. Ainsi que le grand Corneille^ il se 
replie souvent sur lui-même , et répète sa pensée 
en variant seulement les mots. Ces redites sont des 
embarras dans une traduction, surtout lorsque 
la célébrité de l'auteur impose le devoir d'une 
fidélité minutieuse , quoique l'on sente le besoin 
d'abréger. 

Soit qu'on ait fourni à Schiller d'infidèles 
extraits , soit qu'il ait puisé à d'autres sources que 
celles qu'il indique, chez lui les citations et les dates 
n'ont pas toujours une exactitude scrupuleuse. 
Dans ce cas , le devoir du traducteur est de réta- 
blir l'ordre des faits et le texte cité dans les notes. 
C'est aussi la tâche que je me suis imposée. 

Il n'existe en français qujune seule traduction 
de THistoire du soulèvement des Pays-Bas. Cette 
traduction, peu connue hors de la Belgique, est 
de M. de Cloët , ancien professeur de rhétorique 
au collège d'Alost ; elle a été imprimée à Bruxelles 
en 1 8a I . Il ne me conviendrait pas de porter un 



DU TRADUCTEUR. xj 

jugement sur ce travail , et je me bornerai à 
faire remarquer qu'il est incomplet. M. de Cloêt 
avoue lui-même ( page 4 d® sa préface) qu'il 
s'est permis des suppressions. Il y déclare n'avoir 
pas cru pouvoir traduire certains passages qu'il 
a jugés inspirés par un zèle outré contre la reli- 
gion catholique. Il a retranché ce que l'esprit 
de secte lui paraissait avoir dicté à l'auteur, 
dont il reconnaît cependant en général la rare 
impartialité. Je ne saurais partager les scru- 
pules de M. de Gloët. Les principes religieux 
d'un écrivain protestant ne pourraient , à mon 
avis , blesser les catholiques : et je n'ai pas 
pensé qu'il fallût altérer un texte , parce que les 
croyances de l'auteur ne sont pas les miennes. J'ai 
cru au contraire devoir faire connaître Schiller 
tel qu'il s'est montré; et si l'intolérance l'avait 
rendu quelquefois injuste , je me reposerais sur 
l'histoire du soin de lui répondre. 

L'époque retracée par la plume habile de l'écri- 
vain allemand n'est pas seulement signalée par la 
lutte glorieuse dont il a esquissé le tableau. Les 
efforts du Tibère espagnol pour étendre partout 
sa domination, anéantir, en Angleterre comme aux 
Pays-Bas, la liberté et la réformation; la résistance 
courageuse d'Elisabeth, cette grande fondatrice 



Xij FRliFACE 

de la puissance anglaise ; la guerre civile politique 
et religieuse dans notre malheureuse patrie; les 
armes et les intrigues de Philippe soutenant et fo- 
mentant les fureurs d'une ligue impie, pour usur- 
per le trône de nos rois ; l'immortel Henri ayant 
à combattre le Saint-Siège , l'Espagne, les ligueurs 
et les jésuites, et par ses vertus et sa fermeté, 
triomphant à la fin de tous ses ennemis; quel 
spectacle ! quelle époque ! Combien de caractères 
imposans s'élèvent au sein de ces tempêtes et 
nous pénètrent d'admiration! L'Hospital, Condé, les 
Coligny, Sully, Duplessis-Mornay , Lanoue , et ces 
Guises , si Êictieux , mais si brillans de talens, d'es- 
prit et de vaillance ! Dans cet âge demi-barbare , 
il y avait de l'énergie et de grandes âmes : le sei- 
zième siècle est l'époque des esprits vigoureux. 
La corruption des moeurs ne dépassait guère cer- 
taines limites , et les excès en ce genre semblaient 
- renfermés dans le cercle d^une cour où la dépra- 
vation avait été introduit^ par Catherine de Mé- 
dicis comme le principal ressort de sa politique. 
Les poisons de l'^goïsme et d'une honteuse vé- 
nalité n'avaient pas infecté tous les rangs. Les âmes 
n'étaient point énervées par les lâches calculs 
d'une vile cupidité. Il y avait beaucoup plus de 
fanatisme et moins d'hypocrisie qu'aux temps 



DTÎ TRADUCTEUR. xiij 

OÙ nous vivons ; malgré notre civilisation , la con- 
science, pour trop de gens, est devenue un mot 
vide de sens et presque un objet de moquerie. 
Cependant le plus grand malheur pour un peuple, 
c'est Fabsence de force morale et de conscience ; 
car la conscience est la vie. Le fanatisme et les 
crimes* qui troublent la société excîtejat î'effroi , 
mais n'inspirent pas toujours le dégoût et le mépris. 
Le fanatique est un être égaré et non corrompu. 
On peut ne pas désespérer d'un peuple qu'animent 
des passions fortes , et qui même s'abandonne à la 
férocité; mais si l'intérêt personnel avait tellement 
dégradé les âmes que, dans l'impuissance de toute 
énergie, même criminelle, trop faibles pour le 
fanatisme , elles ne fussent plus capables que 
d'hypocrisie , alors il ne resterait plus à l'honnête 
homme qu'à détourner les yeux et à se réserver 
pour des temps meilleurs. 

Aulnay, 3o jauvier 1827. 

H. Dç Chateaugiron. 



OUVRAGES 



CITÉS DANS CETTE HISTOIRE. 



MÉMOIRES historiques sur les guerres du seizième 
^ècle dans le Comté de Bourgogne (parM. Grœppin.) 
Besançon, J. F. Couché, 1788, in-8*, 2o5 p. — Pièces 
justificatives, 5i p. 

Histoire du cardinal Granvelle. Paris , Dy|chesne , 
1761, in-8%6i5 pages. 

Commentaires mémorables de Don Bernardin de 
Mendoce. Paris , G. Choudière, 1691, p. in-8% 34a 
folios sans la table. 

C. Suetonius tranquillus. Parisiis, è typographiâ 
regiâ, 1644? in-12, 558 p. et Tindex. 

C. Tacitus, ex J. Lipsii editione cum notis H. Grotii. 
Lugd. bat. ex officinâ Elzevirianâ, i64o, p. in-ia , 
746 p. et l'index. 

J. Caesaris quae extant omnia. Cum notis variorum. 
Lugd. Batavorum, 171 3, in-8^. 

Histoire du règne de Philippe U, par Watson, 
( tr. par Mirabeau.) Amsterdam, Changuion , 1778, 
4 vol. in-ia. 



OUVBAGES GIT^S. XV 

« 

L'histoire des Pays-Bas, d'Emmanuel de Meteren, 
depuis i3j5 à i6ia, trad. du flamand en français. 
La Haye, i6i8, in-fol., 7120 folios, plus la Vie de 
Meteren et les tables. 

De rébus belgicis. tom. I , in-4''- ( Recueil de 
pièces sur les troubles des Pays-Bas. Biblioth. du 
Roi.) 

Histoire universelle de Jacques-Auguste de Thou , 
depuis 1 543 jusqu'en 1607. Londres, 17349 16 vol. 
in.4*. 

Richardi Dinothi, de bello civili belgico. Basile , 
apud Conrad Waldkirck, i586, in-4°. 

Histoire générale des Provinces-Unies (par De- 
jardin et Sellius.) Paris, Simon, 1767, 8 vol. in-4*. 

H. Grotii annales et historiae de rébus belgicis. 
Amstelodami. J. Blaeu, 1657, ^^'f^^- 

Famiani Stradae , de bello belgico. Antuerpiae , 
1640, 2 vol. in-8®. 

Les Mémoires de Philippe de Gommine. Leyde, 
Elzevir, 1648, in- 112. 

Belgarum aliarumque gentium annales, auctore 
EverardoReidano, in-fol.,Lugd. Batav. J. Maire, i633. 

N. Burgundi historia belgica, ab anno i558. In- 
golstadii, i6i|^, in-4'*. 



XVJ OUVRAGES ClTléS. 

Gomelii Pauli Hoynck von Papendrecht Ânalecta 
belgica in sex partes divisa. Hagœ comitum y 1 745 , 
6 vol. in-4^. 

Histoire métallique des dix-sept provinces des Pays- 
Bas, trad. du hollandais de Yan^Loon. La Haye, 
Gosse, 17351, 5 vol. in-fol. 

Histoire générale de la guerre de Flandres , par 
Grabrîel Cbappuys , édition nouvelle , Paris, Robert 
Fouet , i633. in-fol. 

Histoire de Philippe H, par Alexandre Dumesnil. 
in-8*, Paris, i8a5. 






PRÉFACE DE LAUTEÙR. 



.. Ey lisant, it y a quelques années, l'histoire de 
la révolution des Pays-Bas sous Philippe II, dans 
. ^excellente relation de Watson, je me sentis saisir 
d'un enthousiasme que les événemens politiques peu- 
vent rarement inspirer. Mais, après ua examen plus 
attentif, je crui remarquer que la cause de cet en- 
thousiasme venait moins du livre en lui-même que 
des illusions de mon imagination, qui lui avait prêté 
justement 1^ caractère qui m'avait tant séduit. J'eus 
alocB le désir de rendre ces subliities sensations du- 
rables, de lo6 iqultiplier^ de les fortifier et de les trans- 
.mettre aux autres. C'est à ce motif que ce livrç doit 
^son'origia». 

L'exécution de ce projet me conduisit plus loin que 
je ne l'hais pensé d'abord* Une connaissance plus ap- 
profondie de mon sujet me fit bientôt apercevoir d^ 
vides auxquels j^*ne m'étais pas attendu , de vastes la- 
cunes à remplir, des contradictions apparentes à faire 
disparaître^, des faits isolés à rattacher aux autres iaits. 
Mc^QS pour remplir nlon histoire d'une foule d'évé- 
nemens nouveaux que pour chercher la clef de ceux 

.1. î 



• 



» 

9 



2 PRÉFACE DE l' AUTOUR. 

que j'avais déjà recueillis, je remontai aux sources 
mêmes, et c'est ainsi que ce qui n'avait été destiné 
qu'à être une esquisse générale, s'étendit et devint 
une Histoire complète. 

Cette première partie, qui se termine au liioment 
oïl la duchesse de Parme quitta les Pays-Bas, ne doit 
être considérée que comme une introduction à la ré- 
volution proprement dite, qui n'éclata que sous le 
gouvernement de son successeur. Je crus devoir con- 
sacrer à cette époque préparatoire d'autant plus d^ 
soins et d'exactitude que dans «on opinion ces deux 
qualités manquent à la plupart des écrivains qui 
ont traité le même sujet avant moi , et que je regar- 
dais cette époque comme la source de tous les évé- 
nemens qui suivirent. Sr l'on trouve cette première 
partie trop pauvre en faits importans, trop remplie de 
répétitions et de détails minutieux ou qui paraissent 
l'être , et en général trop lente dan$ la marche de 
l'action , on doit se rappeler que toute la révolution 
sortit peu à peu de ces faibles commencemens , et que 
de grands résultats naquirent d'une foule de circon- 
stances qu'il serait difficile d'apprécier séparément. 
Une nation semblable à celle que nous voyons ici 
devait faire les premiers pas avec lenteur, réserve et 
incertitude ^ mais pour marcher au but ensuite avec 
d'autant plus de rapidité. Je l'ai imitée en écrivant 
l'histoire de ce soulèvement. Plus j'arrêterai le lecteur 
à l'introduction , plus il se familiarisera avec les prin- 



PREFACE DE l'auteur. 3 

cipaux acteurs de ce grand drame politique , et avec 
le théâtre sur lequel il les voit figurer; plus je le con- 
duirai avec promptitude et assurance à travers les 
temps qui suivront , parce qu'alors l'abondance des 
faits m'interdira cette marche timide et cette trop 
grande fécondité de détaiL 

Ou ne peut se plaindre^ en écrivant cette histoire, 
de la disette d'auteurs originaux , mais bien plutôt de 
leur multiplicité ; il faudrait en effet les avoir lus tous 
pour retrouver cette clarté que fait perdre la lecture 
de beaucoup tf entre eut. Parmi tant de récits diffé- 
rens et entièrement contradictoires du même &it, il 
est difficile de saisir la vérité, qui dans tous est en par- 
tie voilée, et qui dails aucun ne se montre entièrement 
h découvert et dans toute sa pureté. J'ai pris pour 
|[uides dans cette première partie, Strada, De Thou, 
Reidanus, Grotius , Meteren, Burgundius, Meursius, 
Bentivoglio et quelques historiens plus modernes; les 
mémoires du conseiller d'état Hopper, la vie etlacor^ 
respondance de son ami Yiglius , les actes du pro- 
cès des comtes de Hoorn et d'Egmont , l'apologie du 
prince d'Orange, et plusieurs autres écrits. Une com- 
pilation, digne d'un titre plus honorable, rassemblée 
soigneusement et dans un bon esprit , rédigée avec 
une impartialité, une fidélité bien rare^ m'a rendu 
des services très-importans ; indépendamment de 
beaucoup d'actes authentiques , que je n'aurais jamais 
pu me procurer, elle renferme encore les ouvrages 



4 PRÉFACE DE L'AUlisUR. 

précieux de Bor, Hooft, Brandt, Leclerc et autres 
dont je ne possédais qu'une partie, ou qui ne pou- 
vaient m'être d'aucune utilité , puisque la langue 
hollandaise m'est inconnue. Cette compilation est in- 
titulée : Histoire générale des Provinces - Unies , 
imprimée en Hollande dans le cours de ce siècle (i). 
Un écrivain, d'ailleurs très-médiocre^ Richard Dinoth, 
m'a été cependant utile par des extraits de quelques 
brochures qui se sont perdues depuis long-temps. J'ai 
vainement cherché à me procurer la correspondance 
du cardinal Granvelle , qui sans doute aurait aussi 
répandu beaucoup de lumière sur cette époque. Le 
livre sur l'inquisition d'Espagne que mon excellent 
compatriote , M. Spittler, professeur à Gottingue , a 
donné récemment au public est venu trop tard à ma 
connaissance, pour me permettre de faire usage de 
cet écrit aussi solide qu'ingénieux. 

Plus je me suis convaincu de l'importance de cette 
Histoire,. et plus j'ai regretté qu'il ne m'ait pas été pos- 
sible , comme je l'aurais désiré, d'en étudier tous les 
détails dans les sources primitives et dans les do- 
cumens contemporains, de la présenter de nouveau 
sous une forme toute différente de celle que la ré- 
flexion suggéra à mes devanciers, et de me soustraire, 
par ce moyen, à l'influencç que tout écrivain spiri- 
tuel exerce toujours plus ou moins sur son lecteur ; 

(i) Paris, de 1757 à 1760, 8 vol. in-4* 



i 



PRJSFA.CS DE l'aUTEDR. 5 

mais alors l'ouvrage de quelques années serait dev^iu 
celui de la vie entière d'un homme. 

Mon but, en publiant cet essai, sera entièrement 
rempli, s'il peut convaincre une partie du public, 
instruit de la possibilité d'écrire les faits historiques 
avec fidélité, sans lasser la patience du lecteur; s'il 
force l'autre à reconnaître que l'Histoire peut em- 
prunter quelque chose à l'art dramatique, sans perdre 
son caractère. 



Weimar, octobre 178S. 



1 



HISTOIRE 



DU SOULEVEMENT 



DES PAYS-BAS 



sous PHILIPPE II. 



INTRODUCTION. 



Les annaks du monde n'offrent point d'événe- 
ment politique plus remarquable , à mon avis , parmi 
ceux qui ont illustré le seizième siècle, que la fon- 
dation de la liberté des Pays-Bas. 

Si les actions éclatantes , en&ntées par l'ambition 
et l'amour exclusif du pouvoir, prétendent à notre 
admiration , nous la devons à plus juste titre aux 
efforts magnanimes d'un peuple opprimé , combattant 
pour les droits les plus sacrés , faisant des sacrifices 
extraordinaires pour le triomphe d'une cause aussi 
belle, usant de toutes les ressources qui restent au 
désespoir, et, dans un combat inégal, l'emportant à 
la fin sur une tyrannie redoutable autant qu'arti- 
ficieuse. 

Qu'elle est grande et consolante cette pensée qu'il 



8 SOULÈVEMEBTÏ DES PAYS-BAS. 

existe encore des moyens de lutter avec succès contre 
les usurpations audacieuses du despotisme; que Ta- 
mour de la liberté, gravé dans le cœur des hommes, fait 
échouer les plans les mieux combinés pour leur asservis- 
sement; qu'une résistance courageuse peut faire ployer 
le bras tendu d'un despote; et qu'une noble persévé- 
rance tarit enfin les sources de son odieux pouvoir ! 
Jamais je ne fiis pénétré aussi vivement de cette vérité, 
qu'en méditant sur l'histoire de l'insurrection mémo- 
rable qui sépara pour toujours les Provinces - Unies 
de la couronne d'Espagne; je résolus dès lors de pré- 
senter au monde ce beau monument de la force na- 
tionale , de réveiller dans l'ame de mon lecteur le sen- 
timent profond de sa dignité personnelle, et d'offrir 
un exemple nouveau et irrécusable de ce que peuvent 
tenter et exécuter des hommes réunis pour la cause 
de la liberté. 

Ce ne sont point les événemenâ* extraordinaires ou 
héroïques de cette histoire qui m'engagent à en faire 
le récit. Les annales des peuples nous ont conserVé 
le souvenir d'entreprises semblables, dont le plan pa- 
raît encore plus hardi et l'exécution plus brillante. 
Des empires se sont écroulés par une commotion 
plus violente; d'autres se sont élevés d'un n^o'uve- 
ment plus rapide. 

Que l'on ne s'attende donc pas à trouver ici de ces 
hommes à proportions colossales j de ces actions éton- 
WÊtntes que l'antiquité nous offre avec profusion. Ces 



1* 



IWTHODUCTIOW. 9 

temps sont passés ; ces hommes ne sont plus< Nous 
avons laisse ^affs^blir, au sein d'une civilisation efie- 
mifiée, les forces que ces siècles exerçaient et ren- 
daient nécessaires ; et c'est avec une admiration mêlée 
de regret que nous contemplons maintenant ces 
images gigantesques, comme un vieillard énervé con- 
temple les jeux d'une mâle jeunesse. L'histoire des 
Pays-Bas nous présente un spectacle' différent; le 
peuple que nous y voyons figurer était le plus paci- 
fique de l'Europe, moins capable que ses voisins 
d'acquérir cet esprit d'héroïsme qui donne un carac- 
tère élevé aux actions même ordinaires de la vie. 
L'empire des circonstances développa en lui des forces 
dont il fut surpris le pt'emier, et lui imposa une gran- 
deur passagère qu il ne devait jaipais avoir, et que 
peut-être il ne retrouvera plus. C'est donc précisé- 
ment cette absence de grandeur qui rend cette his- 
toire originale et instructive. Tandis que d'autres 
écrivains se sont proposé de faire remarquer la su- 
périorité du génie sur le hasard des événemens, 
ici, au contraire, je trace un tableau où l'on voit 
la nécessité créer le génie, et le hasard faire des 
Héros. 

S'il est permis de croire que la Providence daigne 
parfois intervenir dans les affaires humaines, son 
influence paraîtra peut-être plus marquée dans le ré- 
cit de ces événemens où tant de contradictions vien- 
nent heurter la raison et toutes les expériences. On y 



lO SOULÈVEMEST DES PAYS-BA.S. 

Toit Philippe II , le souverain le plus redoutable de 
son siècle , dont la puissance menacç l'Europe entière 
de l'envahir; plus riche à lui seul que tous les rois 
chrétiens ensemble, dont les flottes dominent sur 
toutes les mers. Pour faire réussir ses projets désas- 
treux, il met en campagne des armées nombreuses, 
endurcies par des guerres longues et sanglantes et 
par une discipline digne des Romains, animées par 
l'orgueil national et par l'ivresse de leurs anciennes 
victoires^ avides d'honneur et de butin, et dociles 
instrumens du génie audacieux de leur chef. Ce 
monarque, qui §uit avec une ardeur opiniâtre le plan 
qu'il a conçu, qui emploie pour l'exécution de ce 
plan les terribles moyens dont il peut disposer dans 
le cours d'un long règne , et les dirige constamment 
vers un seul but, est force d'y renoncer sur la fin de 
ses jours. Philippe II enfin, armé contre des nations 
faibles et peu nombreuses, ne peut parv^iir à les 
dompter ! 

Et contre quelles nations? Ici un peuple paci- 
fique de bergers et de pécheurs, habitant un coin 
oublié de TEurope qu'il a péniblement conquis sur 
les flots; la mer, seule ressource de son existence^, 
est a la fois sa richesse et son fleaju; une pauvreté 
indépendante est son souverain bien, sa gloire, sa 
vertu. Ijà un peuple civilisé, paisible, adonné au 
commerce, jouissant avec volupté des fruits abondans 
d'une active industrie, et gardien vigilant des lois 



IXTRODUGTIOBr. 1 ] 

auxquelles il doit sa prospérité. Le doux loisir qu'a- 
mène l'abondaiice lui fait quitter le cercle pénible 
des besoins ordinaires; il aspire à des biens d'un 
plus haut prix. La lumière nouvelle dont l'aurore com- 
noence à luire sur l'Europe jette un rayon fécondant 
sur cette heureuse contrée, et le citoyen libre accueille 
avec transport la vérité que repoussent des esclaves 
tristement courbés sous le joug. Il ose approfondir 
des opinions surannées ; il s'essaie à briser une chaîne 
honteuse; mais la verge accablante du despotisme 
s'appesantit sur lui; un pouvoir arbitraire menace de 
détruire les fondemens de son bonheur; le coaàerva- 
teur de ses lois devient son tyran. Simple dans sa poli- 
tique comme dans ses mœurs , le Belge a le courage 
de faire revivre d'anciens traités y et de réclamer au- 
près du souverain des deux Indes l'exercice de ses 
droits natures. Un mot dédde l'issue de cette contes- 
taticMi. On traite de rébellion à Madrid ce qui n'est 
qu'une action légale à Bruxelles. Les plaintes du Bra« 
bant demandent pour médiateur un homme d'état : 
Phil^pe II envoie un bourreau , et le sif^al de la 
guerre est d<mné. Une tyrannie sans exemple attaque 
la vie ^ les prc^iétés. On ne laisse aux citoyens 
désespérés , que l'afïreuae alternative de périr sur le 
champ de baf^ille ou sur l'écha&ud; de ces ^ieux 
genres de -mort, ils ont dhoisi le plus noble. Un peu* 
pie riche et voluptueux aime la paix , mais il se fait 
guerrier, lorsque la pauvreté le menace; il cesse de 



1 2 SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS. 

trembler pour sa vie, quand on la dépouille de ce 
qui la lui rendait chère. Le feu de le sédition se pro- 
page dans les provinces les plus éloignées; le com- 
merce et l'industrie sont anéantis ; les vaisseaux dis- 
paraissent des ports ; les ateliers restent déserts ; le 
laboureur fuit ses champs dévastés ; des milliers de ci- 
toyens vont chercher une autre patrie ; de nombreuses 
victimes sont immolées et remplacées sans cesse par 
de nouveaux martyrs , car elle doit être divine la doc*^ 
trine pour laquelle on meurt avec tant de joie (i). 
Mais on ne voit point encore la main puissante qui 
doit perfectionner l'ouvrage, le génie éclairé et entre- 
prenant qui s'emparera de ce grand événement poli- 
tique, et fera servir aux desseins de la sagesse jus- 
qu'aux circonstances que le hasard a fait naître. 

Guillaume-le-Taciturnë se dévoue, comme un second 
Brutus , au grand œuvre de la liberté. Supérieur à un 
timide égoïsme, il abjure devant le trône les devoirs 
criminels qui lui étaient imposés , se dépouille géné- 
reusement de son existence de prince, se réduit lui- 
même à une pauvreté honorable, et n'fest plus qu'un 
simple citoyen. La cause de la justice est confiée au 
hasard des combats; mais des soldats mercenaires, 
rassemblés de toutes parts, et des laboureurs inhabiles 
au .métier des armes , ne peuvent résister au choc im- 
péti|eux d'une armée disciplinée. Deux fois Guillaume 

(i) Phrase siipprimée dans la traduction de M» de Cioët. 



INTRODUCTION. 1 3 

conduit contre le tyran ses troupes découragées; deux 
fois elles l'abandonnent^ mais sa force d'ame lui reste. 
Philippe lui donne pour renfort tous ceux que l'avi- 
dité et la cruauté du duc d'Albe ont réduits à la mi- 
sère. Des fugitifs que leur patrie rejette de son sein 
cherchent à en conquérir une nouvelle sur les mers, 
«t s'emparant des vaisseaux de leurs ennemis, ils y 
assouvissent à la fois leur faim et leur vengeance. 
Des flibustiers deviennent des héros. Une marine se 
forme des vaisseaux des pirates , et une république 
s'élève du sein des marais. Sept provinces secouent en 
même temps le joug, et cet état jeune encore est déjà 
puissant par la réunion de ses forces, par son déses- 
poir et par les inondations qui combattent pour lui. 
Une décision solennelle de la nation déclare le tyran 
déchu du trône, et le nom espagnol disparaît de toutes 
les lois. 

Cette action hardie ne laisse aucun espoir de par- 
don , et la nouvelle république devient terrible parce 
qu'elle ne peut plus reculer. I^ confédération de ses 
citoyens est déchirée par les factions ; la mer, l'en- 
nemi le plus redoutable des Provinces-Unies, conju- 
rée avec leurs oppresseurs, menace leur faible en- 
fance d'une mort prématurée; bientôt elles sentent 
qu'elles ne peuvent résister aux forces supérieures de 
leur ennemi , et se jettent en suppliantes aux pieds 
du trône le plus puissant de l'Europe , pour lui offrir 
une souveraineté qu'elles ne peuvent plus défendre. 



1 4 SOULÈVEMEITT DES PA.TS-BÂS. 

Mais telle était dans le principe» la faiblesse de cet 
état y que l'avidité des rois étrangers en dédaignait la 
proie , et qu'il réussit avec peine à &ire accepter le 
dangereux honneur de sa couronne. Un nouvel es- 
poir ranime son courage abattu; mais le sort lui 
fait trouver un traître dans son nouveau souverain , 
et , au moment critique où son implacable enne|fî 
menace déjà les remparts de ses villes, Charles d'An- 
jou attaque la liberté dont la défense lui était con- 
fiée (i). La main d'un meurtrier arrache le pilote du 
gouvernail; le sort de la nouvelle république paraît 
décidé, et toutes ses espérances s'évanouissent avec 
Guillaume d'Orange; mais le vaisseau poursuit sa 
route au milieu de la tempête, et les voiles enflées ne 
réclament plus les secours des rameurs^ 

Philippe II perd le fruit d'une action qui désho- 
nore son règne, et qui lui coûte peut-être l'orgueil 
d'une conscience irréprochable. La liberté lutte opiniâ- 
trement contre le despotisme, et la victoire reste long- 
temps indécise. Des batailles sanglantes sont livrées; 
une suite brillante de héros se succèdent au champ 
d'honneur ; la Flandre et le Brabant sont l'école oîi 
5e forment les généraux du siècle suivant. Une^erre 
longue et désastreuse détruit la richesse des plaines 

(i) Ua pei^e qui conquiert sa liberté ne saurait chcHsir avec trop de 
soin ses protecteurs. Toute alliance qui se fait avec une puissance corrom- 
pue est la ruine des hommes libres. (Alex. Dumesnil, Hist de Philippe II, 
p-ore 192.) 



« 

IlfTRODUCTIOir. 1 5 

de la Belgique. Le sang du vainqueur se confond 
avec celui du vaincu, tandis que la Hollande attire à 
elle l'industrie fugitive , et qu'elle fonde sur la ruine 
de ses voisins le pompeux édifice de sa grandeur. 
Les fêtes de la paix ne réjouirent point le regard 
moment de Philippe ; son dernier soupir précéda la 
fin de cette guerre de quarante ans qui fit disparaître 
un paradis de l'Europe , et en créa un autre de ses 
débris 9 qui moissonna la fleur d'une jeunesse belli- 
queuse , enrichit une partie du monde et rendit pauvre 
le possesseur des mines du Pérou. Ce monarque, qui 
«pouvait dépenser neuf cents tonnes d'or sans pressurer 
ses sujets , qui en extorqua beaucoup plus encore par 
des exactions tyranniques^ laissâmes états dépeil^lés, 
gte^^és d\ine dette de cent quarante millions de du- 
cats. Une haine implacable contre la liberté lui fit 
prodiguer tous ces trésors et consumer sa vie dans 
de vaines entreprises; mais la réformation prospéra 
malgré le ravage de ses armées, et la nouvelle répu- 
blique déploya ses étendards victorieux^^eints du sang 
de ses propres citoyens. 

Ce dénouement imprévu semble tenir du prodige; 
cependant plusieurs t;ir«onstances se réunirent pour 
détruire *le$ forces du roi d'Espagne et favoriser les 
progrès des Hollandais. Si Philippe H les avait ac- 
cablés de tout le poids de sa puissance,. il n'y aurait 
eu ppur leur religion, pour leur liberté , aucun espoir 
de salut; mais son ambition, en lui conseillant de 



I 

l6 SOULfevEMENT DES PA.YS-BAS. 

* diviser ses forces , vint elle-même au seoonris de ïsl 
£liblesse de ses ennemis. Cette politique ruineuse qui 
lui fît soudoyer des traîtres dans tous les cabinets 
de l'Europe , Tappui qu'il accordait à la Xigue en 
France^ le soulèvement des Maures de Grenade^ la 
conquête du Portugal et la construction du magni- 
fique palais de l'Escurial^ dissipèrent à la 6n deft 
trésors qui paraissaient inépuisables ^ et lui inter- 
dirent les moyens de poursuivre avec énergie et 
promptitude ses opéi'ations militaires. Les troupes 
allemandes et italiennes, que l'espoir seul du butin 
avait attirées sous ses drapeaux, se révoltèrent dè%. 
qu'il fut hors d'état de les soudoyer, et abandon- 
nèrétit lâchement leurs chefs au moment décisif où 
leurs services devenaient plus nécessaires. -Ces terri- 
bles agens d'oppression toUrnèirent alors leurs armes 
dangereuses contre le roi, et l'on vit ses soldats ra- 
vager en ennemis les provinces qui lui étaient restées 
fidèles. Son expédition malheureuse contre l'Angle- ,, 
terre , expédi^on pour le succès de laquelle , semblable 
à un joueur désespéré , il risqua toutes les ressources 
de ses vastes états , acheva de l'affaiblir, et la mer en- 
gloutit, avec la fameuse armada, les tributs des deux 
Indes et l'élite des vieilles bandes espagnoles. 

Mais à mesure que la puissance de Philippe décli- 
nait, la république acquérait plus de force. Le^tnaux 

."que la nouvelle religion, la tyrannie des trib\|naux 
ecclésiastiques , la rapacité d'une soldatesque efïrénée 



X 



I 



; 



INTRODUCTION. 1 7 

et les ravages d'une longue guerre avaient faits sans 
relâche dans lé Brabaut, la Flandre et le Hainaut 
( où se trouvaient les arsenaux et les places d'armes 
de cette guerre dispendieuse)^ rendaient naturelle- 
ment plus difficiles chaque année l'entretien et le 
recrutement de ces troupes. Les Pays-Bas catholiques 
avaient déjà pej^du un million de citoyens, et les 
champs dévastés ne nourrissaient plus le laboureur. 
L'Espagne elle-même ne pouvait fournir que peu de 
soldats. Ce royaume , surpris par une prospérité 
subite qui amena l'oisiveté avec elle, avait beaucoup 
perdu de sa population et ne pouvait soutenir long- 
temps ces envois d'hommes dans le Nouveau-Monde 
efc dans les Pays-Bas. Un petit nombre seulement de 
vétérans revinrent dans la patrie qu'ils avaient quittée 
à la fleur de leur âge, «t qu'ils ne revirent que dans 
leur caducité. L'or étant plus commun, le soldat 
mettait ses services à un plus haut prix. Les rapides 
progrès dé la mollesse augmentaient l'estime des 
vertus opposées. 

La situation des insurgés était toute différente^ 
Leur cause avait pour partisans tous ceux que la 
cruauté du duc d'Albe exilait du midi des Pays-Bas , 
tous ceux encore que la guerre des huguenots ban- 
nirait de la France et l'intolérance religieuse des 
autres parties de l'Europe. Le monde chrétien tout 
entierleur offirait des recrues ; ils profitaient à la fois 
du fanatisme des persécuteurs et de celui des persé- 



iS SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS. 

cut^. L'enthousiasme qu'inspire une doctrine nou- 
velle, le désir de la vengeance, la faim, la misère 
sans espoir , attiraient sous leurs étendards des aven- 
turiers de toutes les contrées. Celui que la nouvelle 
religion avait séduit, que le despotisme avait atteint 
ou qui le redoutait pour l'avenir , unissait sa destinée 
à celle de la nouvelle république. Il suffisait d'avoir 
à se plaindre d'un abus de pouvoir pour obtenir le 
droit de bourgeoisie en Hollande. On se réfugiait 
avec empressement dans ^n pays où la liberté &isait 
flotter ses bannières consolatrices , où la religion per- 
sécutée trouvait considération, sûreté et moyens as* 
sures de vengeance contre ses oppresseurs* Si nous 
examinons le concours de tous les peuples qui, de 
nos jours encore, se réfugient en Hollande, et qui 
en entrant sur son territoire recouvrent l'exercice 
des droits naturels, nous pouvons juger combien le 
nombre en devait être plus grand à cette époque cfù 
le reste de l'Europe gémissait sous le joug d'une triste 
intolérance , où la ville d'Amsterdam était à peu près 
le seul asile ouvert à toutes les opinions. Beaucoup de 
familles venaient mettre leur fôrt^ne à couvert dans 
un pays que l'union de ses hàbitans et l'Océan défen- 
daient avec une égale puissance. L'armée républicaine 
était au complet sans qu'il fût nécessaire d*enlever des 
bras à l'agriculture. Le commerce et les mànitfai^ures 
florissaient au milieu du tumulte des armes ^ et le 
citoyen paisible jouissait d'avance des fruits d'une 



INTRODUCTION. I9 

liberté qu'un sang étranger devait lui conquérir. A 
l'époque même oîi la république de Hollande com- 
battait encore pour son existence , elle reculait déjà 
les bornes de son empire au-delà des mers, et fondait 
en silence sa domination dans les Indes orientales. 

Remarquons encore que l'Espagne continuait cette 
guerre dispendieuse avec un or stérile, qui ne retour- 
nait jamai$ dans la main d'où il était sorti, mais qui 
faisait hausser le prix de toutes les denrées. L'indus- 
trie et le commerce remplissaient le trésor de la répu- 
blique; tandis qu'avec le temps l'Espagne s'appauvris- 
sait^ les Pays-Bas multipliaient leurs richesses. Mais 
ils n'obtinrent réellement la récompence de leurs 
travaux, qu'au moment où la longue durée de la 
guerre avait épuisé les ressources de leur ennemi. Ce 
qu'ils avaient semé ne leva que tard, mais rendit au 
centuple; et l'arbre dont Philippe cueillit les fruits 
était un tronc abattu qui ne se couvrif plus de verdure. 

Le destin, contraire au roi d'Espagne, voulut que 
tous les trésors qu'il dissipa pour la ruine des Pro- 
vinces-Unies eontribuassent à les enrichir. Les écou- 

I r 

lemens continuels de l'or espagnol , se répandant dans 
toute l'Europe , avaient fait naître les habitudes du 
luxe^t-de l'opulence; mais les objets nécessaires à ces 
besoins nouveaux lui étaient fournis en grande par- 
tie par les Hollandais , qu^ donnaient alors la loi au 
commerce du monde, et fixaient^ le prix de toutes les 
marchandises. Pendant le cours de cette guerre, Phi- 



aO SOULEVEMENT DES PATS-BÂS. 

lippe ne put interdire à la république les relations 
commerciales avec ses sujets restés fidèles; son pro- 
pre intérêt devait lui faire désirer qu'elles ne fussent 
pas interrompues. Il payait lui-même aux rebelles les 
frais de leur défense ; car la guerre, entreprise pour 
leur destruction 9 augmentait le débit de leurs mar- 
chandises. Les sommes énormes qu'il dépensait pour 
l'entretien de ses flottes et de ses armées entrèrent 
en gtande partie dans les cofFres.de la république, 
qui était en relation avec les villes commerçantes de 
la Flandre et du Brabant. 

Tout ce que Philippe entreprenait contre les re- 
belles tournait à leur avantage. Les trésors qu'en- 
gloutit cette guerre de quarante ans (urent versés dans 
le tonneau des danaïdes, et s'écoulèrent dans un abîme 
sans fond. 

I^a marche lente de cette guerre fut aussi désavan- 
tageuse au roi d'Espagne qu'elle fut utile aux insur- 
gés. Son armée était composée, en grande partie, des 
restes de ces bandes victorieuses qui avaient dqà 
cueilli des lauriers sous Charles-Quint. L'âge de ces 
guerriers et leurs longs services les autorisaient à de- 
mander leur retraite. Beaucoup d'entre eux, enrichis 
par la guerre , était impatiens de revoir leurs foyers , 
pour y finir dans l'aisance une vie si long-temps pé- 
nible et laborieuse. Leur zèle, leur courage et leur 
discipline se relâchèrent à mesure qu'ils crurent avoir 
satisfait à ce qu'exigeaient d'eux l'honneur et le de- 



INTRODUCTION. 2 1 

voir, et lorsqu'ils commencèrent enfin à recueillir les 
fruits de tant de campagnes. Il faut remarquer en 
outre que des troupes accoutumées à vaincre toute 
résistance par l'impétuosité de leur attaque devaient 
se lasser d'une guerre qu'elles faisaient moins contre 
des hommes que contre les élémens, qui exerçait plus 
la patieiiçe qu'elle ne contentait leur amour de la 
gloire y Pli il y avait moins de périls à braver que d'in- 
commodités et de privations à souffrir. Ni leur valeur 
personnelle, ni leur longue expérience militaire ne 
pouvaient leur servir dans un pays où les localités 
donnaient souvent l'avantage au moins courageux, des 
habitans. Enfin une seule défaite sur cette terre étran- 
gère était plus nuisible aux Espagnols que ne leur 
étaient profitables plusieurs victoires remportées sur 
un ennemi qui combattait sur le sol natal. La posi- 
tion des insurgés n'était pa,s la même dans une guerre 
aussi longue , pendant laquelle il ne se livra aucune 
bataille décisive; l'ennemi le plus faible devait à la fin 
s'instruire à l'école du plus fort; des défaites peu san- 
glantes l'accoutumaient au danger; de légers avantages 
lui inspiraient de la confiance. Au commencement de 
la guerre civile, l'armée républicaine avait à peine 
osé entrer en campagne devant l'armée espagnole; 
mais la durée des combats exerça et affermit son cou- 
rage. Quand les troupes de Philippe furent fatiguées 
de la guerre , la confiance avait augmenté parmi les 
républicains , avec une discipline plus sévère et une 



a 2 SOULÈVEMEI9T DES PAYS-BAS. 

expérience plus éclairée. Enfin , le^ guerriers dès deux 
partis, rivaux dignes les uns des autres , se séparèrent 
après une lutte d'un demi-siècle ^ sans que la victoire 
eût prononcé entre eux. 

Les insurgés agirent , dans tout le cours de ces évé- 
nemens, avec plus de suite et d'ensemble que leur 
ennemi. L'autorité royale, dans les Pays-Bas, avait 
passé cinq fois dans des mains différentes , avant que 
les Hollandais eussent perdu leur premier chef. L'ir- 
résolution de la duchesse de Parme se communiqua 
au cabinet de Madrid, et lui fit en peu de temps em- 
ployer successivement toutes les ressources de la po- 
litique. La sévérité inflexible du duc d'Albe , la dou- 
ceur indulgente de son successeur Requescens, les 
artifices et les intrigues de Don Juan d'Autriche , l'es- 
prit vif et guerrier du prince de Parme, donnèrent à 
cette guerre autant de directions opposées, tandis que 
le plan de la rébellion resta invariable dans la seule 
tête qui l'avait conçu et mûrement examiné. L'emploi 
que l'on fit presque toujours des moyens opposés à 
ceux qu^exigeaient les circonstances, fut ce qiii nui- 
sit le plus à la cause du roi. Au commencement des 
troubles, quand ses forces étaient évidemment supé- 
rieures à celles des mécontens , et qu'une résolution 
prompte , énergique et bien soutenue pouvait étouffer 
la révolte encore au berceau, on abandonna le gou- 
vernement à l'indécision et aux timidités d'une femme. 
Mais loFsque la sédition eut éclaté, que les forces de- 



IICTRODUGTIOir. a 3 

vinrent à peu près égaies, et qu'une sage indulgence 
eût pu seule empêcher la guerre civile, alors on re- 
vêtit de l'autorité l'homme à qui précisément cette 
vertu était le plus étrangère. Guillaume-le-Taciturne 
était un observateur trop attentif pour ne pas profi- 
ter de tous les avantages que lui donnait la politique 
erronée de son adversaire; et, avec une persévérance 
silencieuse, il fit arriver lentement sa sublime entre- 
prise au but qu'il voulait atteindre. 

Mais pourquoi Philippe II ne se montra-t-il pas 
dans les Pays-Bas? Pouvant prendre un parti décisif 
qui le menait droit au succès, pourquoi préféra-t-il 
les expédiens les moins naturels? La présence du 
souverain était sans contredit le moyen le plus simple 
de détruire le pouvoir et la licence de la noblesse. 
La majesté du trône eût éclipsé toute autre grandeur, 
et son ascendant eût rendu vaine toute influence 
particulière. D'ailleurs , la vérité passant par tant de 
canaux impurs ne parvenait au monarque que d'une 
manière lente et incertaine , et l'exécution toujours 
trop tardive des projets arrêtés, donnait à l'autre 
parti le temps de mûrir par la réflexion ses résolu- 
tions souvent prises au hasard. Philippe, d'un coup- 
d'œil pénétrant, eût distingué la vérité de l'erreur et 
il eût conservé, sinon par humanité, du moins par 
une froide politique , un million de citoyens aux Pays- 
Bas. Les édits royaux , d'autant plus efficaces qu'ils 
eussent été plus rapprochés de leur source, auraient 



24 SOULÈVEMENT DES PÂTS-BAS. 

inspiré plus de crainte aHX insurgés et affaibli leurs 
moyens de résistance. L'ennemi présent impose da- 
vantage; absent, on le brave avec plus d'audace. Ce 
nom de rebelles parut d'abord faire trembler ceux 
mêmes auxquels on l'appliquait , et ils couvrirent 
long-temps leurs desseins secrets du prétexte spécieux 
dé défendre la cause du souverain contre les usur- 
pations arbitraires de son ministre. Philippe, en 
paraissant à Bruxelles , eût détruit aussitôt ce pres- 
tige, et ses sujets auraient été forcés ou de se montrer, 
par leur soumission , fidèles aux principes dont ils se 
paraient , ou de lever le masque et de se condamner 
eux-mêmes en dévoilant leurs véritables intentions. 
Quel soulagement pour les Pays-Bas quand sa pré- 
sence n'eût fait que leur épargner les maux dont ils 
furent accablés à son insu et contre sa volonté ! Et 
quel avantage il en eût tiré lui-même en surveillant 
l'emploi des sommes immenses levées illégalement 
pour les besoins de la guerre, et qui disparaissaient 
dans les mains avides de son représentant. Celui-ci 
extorquait aux citoyens, par la terreur, ce que la ma- 
jesté royale eût obtenu de leur respect. La cause 
qui rendait cet agent l'objet de l'exécration générale , 
venant immédiatement du monarque, eût tout au 
plus ajouté à la crainte qu'il inspirait; car l'abus d'un 
pouvoir transmis par les droits de la naissance pa- 
rait moins difficile à supporter que celui d'un pouvoir 
çlélégué. La présence de Philippe dans les Pays-Bas 



mTH^ODDCTION. a 5 

eut sauve des lâilliers de citoyens s'il n'eût été qu'un 
despote économe; autrement l'eflroi attaché à son 
nom eût suffi pour lui conserver un pays que lui 
firent perdre la haine et le mépriç que s'étaient attirés 
ses représentans (i). 

La cause des habitans des Pays-Bas étant devenue 
celle de tous les hommes qui avaient le sentiment de 
leurs droits y la désobéissance et la révolte de ce 
peuple devaient être aussi une invitation à tous les 
princes de défendre leur autorité en protégeant celle 
de leur voisin. Mais en cette occasion j la jalousie 
qu'excitait l'Espagne l'emporta sur cette sympathie 
politique, et les premières puissances de l'Europe 
embrassèrent ouvertement ou tacitement la cause 
de la liberté. L'empereur Maximilien II; quoique at- 
taché à la maison d'E^agne par les liens du sang, 
fut accusé par elle d'avoir secrètement favorisé les 
rebelles. En offrant sa médiation , il semblait recon^ 
naître dans leurs plaintes un degré de justice qui 
devait le3 encourager à y persévérer avec plus de 
fermeté. Guillaume d'Orange aurait difficilement tiré 
de l'Allemagne autant d'argent et de soldats sous le 
i^ne d'un empereur sincèrement dévoué à la cour 
d'Espagne. La France , sans rompre formellement la 
paix y plaça l'un de ses princes à la tête des Flamands 
révoltés , et leurs opérations furent en grande partie 

(i) Strada, lib. xi, p. 59, 60, 



Il6 SOULÈYEMCNT DES PATS-BAS. 

exécutées avec des troupes et des subsides fournis 
par cette puissance. 

Elisabeth d'Angleterre ne fit qu'exek*cer une juste 
vengeance et des représailles légitimes en protégeant 
les insurgés contre leur souverain, et quoique les 
faibles secours qu'elle leur fit parvenir fussent insuf- 
fisans pour empêcher leur ruine totale , c'était déjà 
beaucoup pour eux dans un moment où l'espérance 
seule pouvait soutenir encore leur courage abattu. 
Philippe était à cette époque en paix avec ces deux 
puissances; toutes deux le trahirent. Entre le fort et 
le faible, la probité ce^e souvent d'être une vertu. 
Celui qui se rend redoutable à l'autre respecte ra- 
rement les liens délicats qui réunissent les égaux. 
Philippe lui-même avait banni la franchise^ des rela- 
tions politiques; il apprit aux souverains à se passer 
de loyauté : le premier il introduisit la ruse dans 
le cabinet des rois. Il eut, penda&t tout son règne, 
à combattre la jalousie qu'excitait chez tous les autres 
princes une supériorité dont il n'avait que l'appa- 
rence , et l'Europe le punit de l'abus d'ut pouvoir 
qu'en effet il n'avait jamais pleinement exercié. 

Si l'on oppose à l'étonnante disproportion des 
forces des deux partis les circonstances fortuites qui 
favorisèrent l'un et furent contraires à l'autre, les 
événemens de cette histoire n'offriront rien que de 
naturel , mais elle n'en paraîtra pas moins extraor- 
dinaire , et le lecteur appréciera à leur juste valeur 



INTRODUCTION. 27 

les efforts de ces républicains pour conquét*ir leur 
liberté. Cependant il ne faut pas croire qu'Hun calcul 
exact de leurs forces ait précédé leur entreprise , ou 
que^ s'engageaht sur cette mer incertaine, ils aient su 
d'avance à quel rivage ils devaient aborder. Ainsi 
Luther, au moment où il s'éleva contre le trafic dies 
indulgences , ne prévoyait pas qu'un schisme éternel 
serait un jour le résultat de ses prédications (i). 
Quelle différence de l'entrée modeste que firent à 
Bruxelles les gueux , sollicitant comme une grâce un 
traitement plus humain, avec l'acte redoutable et 
majestueux d'une république traitant d'égale avec les 
rois et disposant , un siècle après sa fondation , du 
trône de ses anciens tjrrans (â)! On pourrait dire que, 
le trait une fois lancé , la main invisible du destin le 
conduisit dans une r^ion plus élevée et vers un but 
différent de celui qu'on voulait d'abord atteindre. 
La liberté prit naissance au sein du Brabant fortuné; 
et bientôt, arrachée à son berceau, elle alla donner 
le bonheur à la Hollande jusqu'alors m^risée. Mais 
l'entreprise , quoique terminée autrement qu elle n'a- 
vait été conçue , n'en a pas moins de droits à notre 
intérêt. L'homme façonne et polit la J)iérre brute 
que les siècles ont produite ; c'est à lui qu'il appar- 

(i) Cette phrase ne se trouve pas dans la traduction de M. de Cloët. 

(2) Lorsque le duc d'Anjou (Philippe V) monta sur le trône d'Espagne 
en 1700, et eut à combattre Charles d'Autriche, soutenu par rempereur, 
les Anglais et les Hollandais. {Note du traducteur.) 



a 8 SOULÈVEMENT 0ES PAYS-BAS. 

tient de saisir le moment propice, tandis que le 
hasard dirige à son gré les évënemens. Si les pas- 
sions mises en mouvement dans cette révolution 
n'ont pas été indignes de la cause qu elles servaient 
à leur insUy^i les moyens employés pour le succès 
et les actions privées dont l'enchaînement le hâta 
d'une manière si prodigieuse ont été des moyens 
nobles y des actions sublimes, dès lors cette histoire 
est pour nous grande, instructive, intéressante, et 
il nous est libre d'attribuer tant d'événemens à la 
puissance capricieuse du hasard ou à l'heureuse in- 
fluence d'un esprit supérieur. 

L'histoire du monde est uniforme comme les lois 
de la nature, et simple comme l'ame de l'homme. 
Partout les mêmes causes produisent les mêmes ré- 
sultats. Sur le sol où l'habitant des Pays-Bas combat 
^on tyran espagnol, ses ancêtres, les Bataves et les 
Belges ont lutté, il y a quinze siècles, contre les Ro- 
mains leurs oppresseurs. Comme ses ancêtres, il sup- 
portait avec indignation le joug d'un maître insolent; 
comme eux il était en proie à des satrapes avides , 
comme eux il brise ses chaînes avec la même audace , 
et tente la fortune dans un combat tout aussi inégal. 
Le même orgueil de conquérant, le même élan natio- 
nal se font remarquer dans les Espagnols du seizième 
siècle et dans les Romains du premier. Même valeur 
et même di3cipline dans leurs armées , même effroi 
inspiré par leur tactique miHtaire ; à l'une et à l'autre 



INTRODUCTION. 29 

époque on voi( la ruse lutter contre la force , et la 
persëvërance, fortifiée par l'union de tous, fatiguera 
la fin une puissance colossale,, mais affaiblie par la 
dissémination de ses armées; on voit également à ces 
deux époques une haine particulière armer la nation 
entière contre Tennemi commun; un seul homme, né 
ppur son siècle, découvre à ses compatriotes le dan- 
gereux secret de leur puissance, et fait succéder une 
explosion sanglante à leur morne accablement. 

(1) « Avouez-le, Bataves, disait Civilis à ses con- 
cc citoyens dans le bois sacré, ces Romains nous trai- 
cc tent-ils encore en alliés et en amis , comme autre- 
ce fois? Ne semblent -ils pas plutôt nous regarder 
« comme de vils esclaves? Nous sommes livrés à leurs 
« officiers et à leurs proconsuls dont l'avidité est à 
« peine assouvie de notre sang et de nos dépouilles ; 
« que d'autres les remplacent et renouvellent les mê- 

(i) « Neque enim sodetatem , ut olim , 'sed tanquam Inancipia haberi : 
qoando legatum, gravi quidem comitatu, et sup^bo cum imperio venire ; 
tradi se prœfectis centurionibusqae ; quos ubi spoliis ei sanguine expleve- 
rint ^ mutari, etquirique liovos sinus , et varia prœdandi vocabula. Instare 
ddectum , quo liberi à parentibus , fratres à fratribus , velut supremàm 
dividantur. Nunquam magis adilictam rem romanam j nec aliud in bi- 
bemis, quàm prsdam et senes : attoUerent tantùm oculos, et inania legio- 
num nomina ne pavescerent : esse sibi robur pëditUm equitumque ; consan- 
guineos Germanos; GalHas idem copientes ; ne Romanis quidem ingratum 
id bellum , cujus ambiguam fortunam Vespasiano imputaturos : victori» 
rationemnon reddi. » (Tacit. Hist., lib. iv, ziv.) 

« Servirent Syria Asiaque , et suetus regibus Oriens ; multos adhuc in 
GalUa vivere^ antetributa genitos... Deos fortioribn^ adesse...» ( td. xvti.) 



3o SOriLÈVEMENT DES PAYS-BiLS. 

« mes exactions sous des noms différens. Arrive-t41 
a quelquefois que Rome nous envoie uu proconsul , 
« loin de porter ren)ède aux maux qui nous accablent, 
« il nous ruine par son cortège fastueux y et nous hu- 
« milje par sop org)fpil pips insupportable encore. 
a Le moment des levées s'apprpcbe , et bientôt les en- 
a fans seront pour toujours enlevés à leurs pare)||, 
a les frères à leurs frères. Bientôt notre I^elliqueuse 
« jeunesse subira l'outrage de la dépravation romaine. 
a Bataves j le ipoment est prppice, jamais Rome i^ e fut 
« moins redoutable. Que ce$ noms de légions pe vous 
a ef&aient point. Leur camp ne renferme que ^es 
(c vieillards et le ff nit de leurs pillages. I^ous pou- 
ce vous leur opposer des troupes nombreuses d'infan- 
« terie et de cavalerie. La Germanie est pour nous, et 
« les Gaules n'aspirent qu'à secouer le joug qui les 
« oppresse. Que la Syrie , que toute l'Asie et l'Orient 
« obéissent aux Romains ; ces pays ne peuvent se pas- 
« sér de maîtres. Mais il existe encore de nos conci- 
« toyens qui sont nés avant que la Batavie ne payât 
<c tribut à cfd^ dominateurs du n^onde. Les dieux sont 
« pour les plus braves. » 

Cette conjuration des anciens Bataves est comme 
l'i^nion des Gueux consacrée par des sermens solen- 
nels. Elles se couvrent toutes les deux également du 
voile insidieux de la soumission et de la majesté d'un 
grand nom. Les cobortes de Civilis prêtent serment 
de fidélité sur le Rhin à Yespasien alors en Syrie, 



INTBODUCTION. 3 1 

de même que les auteurs du compromis jurent d'obéir 
à Philippe II. Le même champ de bataille donne 
l'idée du même plan de défense, et fournit les mêmes 
ressources au désespoir. L'une et l'autre nation con- 
fient leur fortune chancelante à l'élément que la na- 
ture leur a donné pour allié. Réduits à la même extré- 
mité, Civilis et Guillaume d'Orange sauvent l'un son 
île , l'autre la ville de Leyde , par une inondation que 
l'art avait préparée. La bravoure des Bataves met à dé- 
couvert la faiblesse des dominateurs des nations, comme 
le noble courage de leurs descendans signale à toute 
l'Europe la décadence de la monarchie espagnole. A 
ces deux époques , le génie des deux chefs, fécond en 
expédiens , fait durer la guerre avec la même opiniâ- 
treté, et l'issue en est presque également douteuse. Il 
faut cependant remarquer une différence importante : 
c'est que les Bataves et les Romains, ne combattant pas 
* pour la religion, respectèrent beaucoup plus les droits 
de l'humanité. 



FIN DE l'iJBÎTRODUCTION. 



LIVRE PREMIER. 



CHAPITRE I. 



Histoire des Pays-Bas jusqu'au seizième siècle. 



Avant de présenter dans ses détails cette grande 
révolution, il est nécessaire de remonter jusqu'à 
l'ancienne histoire du pays, pour voir naître les lois 
fondamentales qui le régissaient à l'époque de ces 
changemens mémorables. 

C'est au moment de sa chute que ce peuple paraît, 
pour la première fois, dans les annales du monde, 
et qu'il reçoit de ses conquérans une existence poli- 
tique. Cette vaste contrée, bornée à l'est par l'Alle- 
magne, au sud par la France, au nord et à l'ouest 
par la mer du nord , et que nous désignons sous le 
nom général de Pays-Bas^ était divisée, lors de l'in- 
vasion des Romains dans les Gaules , en trois peu- 
plades principales, toutes d'origine, de mœurs et de 
caractère germaniques (i^; le Rhin leur servait de 

(i) Gallia est omnis divisa in'partes très quarum uoam incolunt Bel*'». 
(Caes. deBclio gallieo, lib. i, p. i. ) 

Horum omnium fortissimi sont Belgne : proptereà quod à cullu atque 

1. 3 



34 SOULi:VEMEWT DES PAYS-BAS. 

limite; les Belges habitaient la rive gauche (i), les 
Frisons la rive droite de ce fleuve (a) ^ et les Bataves 
étaient confinés dans l'île que ses deux branches for- 
maient alors avec TOcéan (3)^ Chacune de ces nations 
fut successivement soumise par les Romains ; mais 
leurs vainqueurs eux-mêmes rendent les témoignages 
les plus honorables de leur valeur. « Les Belges (4) ^ 



hunumiUfte provind» longUsimè absimt, minimèque ad eo6 mercatores 
sspè commeant , atque ea , qo» ad «ffeminandos animos pertinent , im- 
portant ( Ib. , p. 5. ) 

Batavi , non muhuni ex ripa , ted inlulam Hlieni anmis ooltmt, Cattomm 
quondam populoê, et sediticme domesticà in eas sedes transgrewis , in 
quibus pars romani imperii fierint... CTacit de Moribus Gennanorum, xxix ^ 
page. 649.) 

Batavi, donec trans Rhenum agebant, pars Gattorum, seditione domesticA 
pulfli f extrcma Gallicœ or» vacua caltoribus, simulque insuiam inter vada 
sitam occupavère , quam mare Oceanum à fronte , Rhenus aninis tergum 
ac latera circumluit... (|TaciL Hist. , lib. iy, xii , p. 568. ) 

(x) Ce pays forme maintenant les Pays-Bas catholiques et les états de 
H généralité. ( La première édition jde cet ouvrage est de 1788.) 

(a) Dans Groningue, TOst-Frise, la Frise occidentale, une partie de 
la Hollande , de la Gueldre , d*Utrecht et d^Overyssel. 

(3) Dans la partie supérieure de la Hollande , une partie d'Utrecht , 
d'Overyssel , Je duché de Clèves , et le pays entre le Leck et le Wahal. 
— De petitei peuplades, telles que les Canninefotes, les Mattiaques (a) , 
les Maresaqiies (è) , qui habitaient une partie de la Frise occidentale , de 
la Hollande et de la Zélande, peuvent être compris parmi eux. 

(4) Plecosque Belgas esse ortos à Germanis... sotosque esse, qui patrum 
nostronun memoria omni GalUa vexata, Teatones, GimfarMque intra fines 
suos ingredi prohibuerint. (Gses. de Bello gallico, lib. 11, ch. xv, p. 68. ) 

(« } Ib habitaient la Wclteravit , la Hmsc , FuM«. 
( k ) Ik oecupaicRt la Nort-HoUandr. 



LIVRE I, CHAPITRE I. 35 

a écrit Cësar, furent les seuls parmi les peuples des 
« Gaules qui repoussèrent de leurs frontières les Cim» 
ce bres et les Teutons. Les Bataves, nous dit Tacite (i)^ 
<c étaient les plus vaillans de tous les peuples* qui 
ce habitaient les bords du Rhin. Cette nation sauvage 
<c payait son tribut en soldats , et ses conquërans les 
<c réservaient pour les combats, comme l'on fait de 
« la flèche ou du glaive. » La cavalerie batave était, 
de l'aveu même des Romains , le corps le plus estimé 
dans leurs années, et pendant long-temps elle fit 
partie de la garde des empereurs , de même qu'aujour- 
d'hui les Suisses font partie de celle du souverain de 
Rome. La valeur farouche de la cavalerie batave ef- 
fraya les Daces eux-mêmes lorsqu'ils la virent , armée 
de toutes pièces, traverser le Danube à la nage.* 
Ces mêmes Bataves avaient accompagné Agricola 
dans son expédition contre la Grande-Bretagne , et 
l'aidèrent à soumettre cette île (a). Les Frisons furent 
parmi ces peuples les derniers qui perdirent leur li- 
berté et les premiers qui la reconquirent. Les marais 
dont ils étaient environnés tentèrent plus tard les 

• (i) Omnium harum gentiom virtute praeciptû Batavi... Manet honos, 
et antiqus sodetatis insigne ; nam nec tributis tontemnuntur, nec publi- 
canus atterit. Exempti oneribus et collationibus , et tantum in usum pne- 
liorum sepositi, velut tela atque anna, beUis reservantur.(Tacit. de Moribus 
Germanonmi , p. 649.) 

Nec opibus romanis, societate validioriim attriti , viros tantum 

armaque imperio ministrant ( Tacit. Hist. , lib. iv, p. 568 , cb. xii. ) 

(a) Dion Cassius, lib. lxix. -^Tacit. Agricole Vita , p. 680 , c. xxxvi. 



k 



36 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS. 

vainqueurs j et ils eurent plus de peine à s'en rendre 
maîtres. Drusus, qui fit la guerre dans cette contrée, 
pratiqua un canal du Rhin au Flevo, devenu depuis 
le Zuiderzëe. Par ce moyen, la flotte romaine pé- 
nétra dans la mer du Nord, et de là s'ouvrit une 
route plus facile dans Tintérieur de TAUemagne par 
les embouchures de l'Ems et du Weser (i). 

Nous trouvons pendant quatre siècles des troupes 
bâta ves' dans les armées romaines; mais, après le 
règne d'Honorius, le nom de ce peuple disparaît de 
l'histoire. Nous voyons ensuite l'île qu'ils habitaient 
envahie par les Francs, qui bientôt après vont se 
confondre eux-mêmes avec les Belges leurs voisins. 
Les Frisons secouent le joug d'un maître éloigné et 
«f impuissant, et réparaissent sur la scène du monde 
comme un peuple libre et même conquérant, qui se 
gouverne par ses propres coutumes avec un reste 
des lois romaines, et qui étend ses limites jusque sur 
la rive gauche du Rhin. En général, la Frise est, 
parmi les provinces belgiques , celle qui a le moins 
souffert de l'invasion, des usages et des lois des 
peuples étrangers ; elle a conservé pendant une lon- 
gue suite de siècles et conserve encore aujourd'hui 
le plus de traces de son ancienne constitution, de 
son esprit national et de ses mœurs. 

L'époque de la grande migration des peuples fut 

([) iaciti Aauctl. y lib. xf » cli. vin , p. 54. — Suetonius in Glaiidiu» 



LIVRE 1 , CUAPITRE I. Sy 

celle d'un changement total dans les formes primi- 
tives de leurs gouvernemens. Du mélange des nations 
naquirent des institutions toutes différentes. Les villes 
et les camps des Romains disparaissent au milieu de 
la dévastation générale, et avec eux tant de monu- 
mens de leur grand art de gouverner,, exécutés par 
des mains étrangères. Les digues abandonnées n'op- 
posent plus d'obstacle à la fureur des fleuves et à 
Finvasion de l'Océan. Ces prodiges de l'industrie 
humaine, ces canaux faits avec tant d'art se des- 
sèchent, les rivières prennent un nouveau cours, la 
terre ferme et la mer confondent leurs linntes , et la 
nature du sol change avec ses habitans. L'enchaîne- 
ment des deux époques paraît rompu, et une nou- 
velle 'race d'hommes commence avec une nouvelle 
histoire. 

La monarchie des Francs, qui s'éleva sur les ruines 
de la Gaule romaine , avait englouti dans le sixième 
ot le septième siècles toutes les provinces des Pays- 
Bas ; la Frise fut la dernière que , après une guerre 
opiniâtre, Charles Martel soumit à la couronne de 
France : il y fraya par ses armes une route à l'Evan- 
gile. Charlemagne réunit toutes ces provinces, qui 
ne furent alors qu'une partie du vaste empire que 
ce conquérant forma de l'Allemagne , de la France et 
de la Lombardie. Après le démembrement de ce 
grand corps politique sous ses descendans , les Pays- 
Bas ♦ devinrent alternativement des provinces aile- 



38 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS. 

mandes, françaises ou lorraines, et à la fin, nous 
les trouvons réunies sous les noms de Frise et de 
Basse-Lorraine (i). 

La féodalité, cette fille du nord, s'établit dans 
ces contrées avec les Francs, et y dégénéra ainsi que 
partout ailleurs. Les vassaux les plus puissans se sé- 
parèrent peu à peu de la couronne, et les gouverneurs 
royaux s'emparèrent, comme d'une propriété héré- 
ditaire, des provinces quils*étaient chargés d'admi- 
nistrer. Mais ces sujets rebelles, ne pouvant résister 
à leur suzerain sans le secours des arrière- vassaux , 
furent foïfés d'acheter les services qu'ils en reçurent 
par de nouvelles investitures féodales. Le clergé , de- 
venu puissant par des usurpations et des donations 
pieuses, acquit bientôt une existence indépendante 
dans ses évêchés et ses abbayes. Tel fut l'état des Pays- 
Bas pendant les dixième, onzième, douzième et trei- 
zième siècles, divisés en plusieurs petites souverai- 
netés , dont les possesseurs rendaient hommage sui- 
vant les circonstances, tantôt à l'empire germanique, 
tantôt à la couronne de France. Plusieurs d'entre 
elles furent souvent réunies dans une même famille , 
par des achats, des alliances, des testamens ou même 
par droit de conquête, et l'on voit, au quinzième 
siècle, la maison de Bourgogne devenue souveraine 
de la plus grande partie des Pays-Bas (a). 

(i) Histoire générale des Provinces-Unies i t. I , section 3. 
(a) Grotti Ann. , lib. i , p. 3. 



LIVRE I j CHAPITHE I. 89 

Philippe*le-Bon y duc de Bourgogne, avait déjà 
réuni, à différens titres , onze de ces provinces sous 
sa domination ; son fils , Charles-le-Téméraire , en sou- 
mit deux autres encore par la force de ses armes. 

Ainsi s'était formé insensiblement en Europe un 
état puissant , auquel il ne manquait que le nom de 
royaume, pour être le plus florissant de cette partie 
du monde. Ces possessions étendues rendaient les ducs 
de Bourgogne des voisins dangereux pour la France, 
et inspirèrent au génie entreprenant de Charles-le- 
Téméraire le projet d'une conquête qui devait com- 
prendre tous les pays situés depuis le Zuiderzée et 
l'embouchure du Rhin , jusque dans l'intérieur de l'Al- 
sace. Les ressources inépuisables de ce prince justi- 
fiaient en quelque sorte cette audacieuse chimère ; une 
armée formidable était prête à la réaliser; déjà la 
Suisse tremblait pour sa liberté ; mais la fortune infi- 
dèle abandonna le conquérant insensé dans trois ba- 
tailles sanglantes (i) et il disparut sous les murs de 
Nancy , laissant le monde long-temps incertain de sa 
vie ou de sa mort (2). 

(i) Celle de Granson, le 3 mars 1476, contre les Suisses ; celle de Mo- 
rat, le 32 juin 1476, contre les Suisses; et celle dej^ancy, le 5 jan- 
vier 1477, contre René II, duc de Lorraine. 

(JYote du traducteur,) 

(2) Un page qui l'avait vu 'tomber, et cpii, quelques jours après 4a ba- 
taille , conduisit les vainqueurs dans l'endroit où il était resté , le sauva 
d'un honteux oubli. On tira son cadavre nu et méconnaissable par les 



[\0 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS. 

L'unique héritière de Charles-le-Tëméraire, Marie^ 
la plus riche princesse de son temps , nouvelle Hé- 
lène pour ces malheureuses contrées , fixait alors 
l'attention du monde entier* Deux grands princes^ 
Louis XI, roi de France, pour le jeune dauphin, son 
fils , et Maximilien d'Autriche , fils de l'empereur Fré- 
déric III, se mirent au nombre de ses prétendans. 
Celui des deux qui recevait la main de Marie devenait 
le premier monarque de l'Europe; et pour la première 
fois cette partie du monde commença à trembler pour 
son équilibre politique, Louis, le plus puissant des 
deux, pouvait appuyer ses prétentions par la force 
de ses armes; mais la nation belge, qui disposait de la 
main de sa souveraine, préféra à ce voisin redoutable 
Maximilien , dont les états plus éloignés et l'autorité 
plus bornée^ inspiraient moins de crainte pour la li- 
berté des Pays-Bas, Cette politique fausse et malheu- 
reuse accéléra, par une permission de la Providence 
divine , les calamités qu elle avait pour but de prévenir. 

Une épouse espagnole apporta en dot à Philippe-le- 

blessures qu'il avait reçues d'un étang où il était gelé , et on le reconnut , 
avec beaucoup de peine , à qi\elques dents qui lui manquaient , et aux 
ongles qu'il portait plus longs que les autres hommes. Un passage de la 
missive par laquelle Loui3 XI somma les villes bourguignonnes de se sou- 
mettre de nouveau à la couronne de France prouve que, malgré ces in^ 
dices de la mort de Charles , il y eut toujours des incrédules qui la con- 
testèrent , et qui s'attendaient à le vou* reparaître. « Si le duc Charles se 
« retrouve encore en vie , écrit Louis XI , vous serez dégagés de vos ser • 
« mens de fidélité. » (Commines,t..III, Preuves des Mémoires, 495 — 497 •) 



LIVRB I, CHAPITRE I. /^l 

Bel, fils de Maximilien et de Marie, cette vaste mo- 
narchie que Ferdinand et Isabelle avaient fondée de- 
puis peu, et son fils Charles d'Autriche naquit ainsi 
souverain du royaume d'Espagne , des Deux-Siciles, 
du Nouveau-Monde et des Pays-Bas. 

Le peuple des Pays-Bas était sorti de la servitude 
beaucoup plus tôt que celui des autres royaumes soumis 
au régime féodal , et il n'avait pas tardé à acquérir 
une existence civile indépendante. La situation fa- 
vorable de cet état, baigné par la mer du nord et par 
de grands fleuves navigables, fît naître de bonne 
heure le commerce, qui rassembla les hommes dans 
les villes, encouragea l'industrie, attira les étrangers, 
et répandit partout le bien-être et l'abondance. Mal- 
gré le mépris que la politique guerrière de ces temps 
témoignait pour cette profession utile, les souverains ne 
pouvaient pas méconnaître entièrement les- avantages 
réels qu'ils en retiraient. La population toujours crois- 
sante de leurs états et les difFérens impôts qu'ils pré- 
levaient tant sur les nationaux que sur les étrangers 
(sous les dénominations d'entrées, de douanes, de 
sauve-garde , de pontonage , de droits sur les chemins , 
de droit d'aubaine etc.,) étaient d'un produit trop 
considérable pour qu'ils regardassent avec indiffé- 
rence les sources d'un revenu si important. Leur pro- 
pre avidité les rendait donc protecteurs du commerce, 
et la barbarie elle-même le favorisa , comme cela ar- 
rive souvent , jusqu'à ce qu'elle eût été remplacée par 



4^ SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS. 

une saine poIiti<^e. Dans la suite, les souverains atti- 
rèrent les marchands lombards , accordèrent aux villes 
des privilèges précieux et une juridiction particu* 
lière qui augmentèrent beaucoup leur considération 
et leur influence. La guerre continuelle des ducs et 
des comtes, entre eux et avec leurs voisins, les ren- 
daient dépendans de la bonne volonté des villes , de- 
venues considérables par leurs richesses et acquérant 
de nouvelles prérogatives pour prix des subsides 
qu'elles fournissaient. Les privilèges des communes 
augmentèrent encore, lorsque les croisades forcèrent 
la noblesse à des dépenses extraordinaires pour ses 
équipages, lorsqu'une nouvelle route fat ouverte pour 
l'Europe aux productions du Levant , et que le luxe, 
faisant des progrès rapides , créa pour les princes de 
nouveaux besoins. Déjà nous trouvons dans ces con- 
trées, dès le onzième et le douzième siècles, un gou- 
vernement mixte où la puissance du prince était visi- 
blement restreinte par l'influence des états, compo- 
sés de la noblesse , du clergé et des villes. Ces états 
provinciaux se rassemblaient toutes les fois que les be- 
soins publics l'exigeaient. Le souverain ne pouvait , 
sans leur consentement, établir de nouvelles lois, dé- 
clarer la guerre, lever les impôts, altérer les mon- 
naies ni admettre des étrangers dans aucune partie de 
l'administration. Ces privilèges étaient communs à 
toutes les provinces; il y en avait encore de particu- 
liers à certaines localités. Le gouvernement était hé- 



LIVRE I, CHAPITRE I. 4^ 

réditaire, mais le nouveau souverain ne pouvait en- 
trer en jouissance des droits de son prédécesseur qu'a- 
près avoir jure solennellement de respecter la consti- 
tution de l'état (i). 

La nécessité est le premier législateur; tous les 
besoins prévus par cette constitution furent dans le 
principe des besoins du commerce. Ce fut donc sur 
lui que la constitution de la république fut fondée en 
entier; ses lois étaient la suite des progrès qu'avait 
faits son industrie. Le dernier article de cette charte, 
qui excluait les étrangers des fonctions publiques, 
fut une conséquence naturelle des principes qu'elle 
consacrait. Les rapports compliqués qui existaient en- 
tre le souverain et ses sujets , rapports différens pour 
chaque province, et qui souvent même variaient dans 
la même ville, demandaient des hommes qui joignis- 
sent au zèle le plus ardent pour la conservation des 
libertés de leur patrie, la connaissance la plus ap- 
profondie de ses droits, et on ne devait point s'at- 
tendre à trouver ces deux qualités réunies dans un 
étranger. Au surplus , cette loi s'appliquait à chaque 
province en particulier, de sorte que le Flamand ne 
pouvait remplir d'emploi dans le Brabant, ni le Hol- 
landais dans la Zélande. Cet usage subsista même en- 
core lorsque toutes ces provinces furent réunies sous 
un même souverain. 

(t) Grotii Aim. , I. x, p. 4» 



44 SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS. 

Le Brabant jouissait -d'une liberté plus étendue 
que les autres provinces des Pays-Bas , et ses privi- 
lèges étaient regardés comme si avantageux que 
beaucoup de femmes enceintes s'y transportaient des 
provinces voisines , vers l'époque de leur délivrance, 
pour faire participer leurs enfans à toutes les préro* 
gatives de ce pays si favorisé, «de même, ditStrada, 
<c qu'on anoblit des plantes nées sous un ciel ingrat , en 
« les transplantant dans un terrain plus généreux (i).» 

Lorsque la maison de Bourgogne eut réuni plu- 
sieurs provinces sous sa domination , leurs assemblées 
provinciales, qui dans les fonctions judiciaires avaient 
jusqu'alors agi comme tribunaux indépendans, re- 
connurent la suprématie d'une cour de justice établie 
à Malines, qui ne fît qu'un seul corps des différentes 
parties de l'état et jugea en dernier ressort les affaires 
civiles et criminelles. La souveraineté particulière des , 
provinces fut dès lors anéantie , et le pouvoir résida 
dans le sénat de Malines. 

Après la mort de Charles-le-Téméraire , les états 
ne négligèrent rien pour profiter des embarras de la 
duchesse Marie, qui était dans leur dépendance et 
que menaçaient les armes de la France (2). Ceux de 
Hollande et de Zélande la forcèrent à signer un di- 

(i) Cl'ederes ab agricolis eligi plantaria , in quibus enatie arbusculœ , 
primoque illo terr» velut ab ubere lactentes , alio dein secûm auferant 
dotes hospitalis soli. (Stradae. Decas, i, lib. ii , p. 6i. ) 

(s) Ph. de CommineS) liv. v, ch. xvi , p. 391. 



LIVRB I , CHAPITRK 1. 4^ 

plôme étendu (i), qui leur assurait les droits les plus 
importans de la souveraineté (2). Les Gantois pous- 
sèrent l'insolence jusqu'à traîner devant leur tribunal 
les favoris de Marie (Guillaume Hugonet, chancelier 
de Bourgogne, et le seigneur d'Imbercourt) qui avaient 
eu le malheur de leur déplaire , et ils les firent dé- 
oapiter aux yeux de cette princesse (3). 

Pendant le court espace qui s'écoula entre l'avénen 
ment au trône et le mariage de Marie, les communes 
acquirent une prépondérance qui les rapprochait 
beaucoup d'un état libre. Après la mort de son 
épouse, Maximilien, en qualité de tuteur de son fils, 
saisit, de son autorité privée, les r,ênes du gouver- 
nement; mais les états, lésés dans leurs droits par 
cette usurpation, refiisèrent de reconnaître son au- 
torité , et tout ce que l'on put obtenir d'eux fiit qu'il 
serait toléré comme régent pendant un temps limité 
et à des conditions qu'il jura d'observer. 

Maximilien, élu roi des Romains (4), crut pouvoir 
enfreindre la constitution. 11 mit sur les provinces 
des impôts extraordinaires, conféra des eipplois à des 
Bourguignons et à des Allemands , et introduisit dans 
le pays des troupes étrangères. Mais la jalousie de 
ces républicains s'était augmentée dans la même pro- 

(i) Connu sous le nom de grand privilège, le 14 mars 1477. 
(a) Histoire générale des Provinces-Unies, t. IV, p. 169, 171. 

(3) En 1477- 

(4) Le 16 février i486. 



/ 



46 soulèvemeut des pàts^bas. 

portion que la puissance de leur rëgent. Le peuple 
courut aux armes lorsqu'il fit son entrée dans Bruges 
en 1 488 avec une suite nombreuse d'étrangers , s'em- 
para de sa personne , et le retint prisonnier dans le 
château de cette ville. 11 ne put recouvrer la liberté , 
malgré l'intercession puissante de l'empereur et de 
la cour de Rome^ qu'après avoir donné satisfaction 
à la nation sur tous les points qu'elle lui contestait. 

La sûreté des personnes et des propriétés ^ qui ré- 
sultait de la douceur des lois et d'une égale répaiv 
tition de la justice , avait encouragé l'industrie. Un 
peuple toujours luttant contre l'Océan ^ contre les 
fleuves rapides qui ravageaient souvent le plat pays , 
et dont la fureur ne pouvait être domptée que par 
des digues et par des canaux, un tel peuple avait 
appris de bonne heure à étudier la région qu il ha- 
bitait, à braver, à force d'activité et de persévérance, 
un élément redoutable , semblable à l'Égyptien que le 
Nil exerce sans cesse à développer par des efforts 
ingénieux et soutenus, sa sagacité et ses &cultés in- 
ventives. 

La fertilité naturelle de son sol, favorable à l'a- 
griculture et à l'éducation des bestiaux, augmen- 
tait en même temps la population ; son heureuse si- 
tuation sur les bords de l'Océan et des grands fleuves 
de la France et de l'Allemagne , dont quelques-uns 
ont leur embouchure sur son territoire, les canaux 
nombreux qui traversent le pays dans tous les sens , 



. j 



LIVRE I, CHAPITRE I. 4-7 

en vivifiant la navigation , facilitaient les relations 
intérieures des provinces ^ et bientôt firent naître 
chez ces peuples l'esprit de commerce. 

Les côtes voisines de la Grande-Bretagne et du 
Danemarck furent les premières que visitèrent leurs 
vaisseaux. La laine anglaise qu'ils importèrent oc« 
cupait des milliers de bras à Bruges, à Gand, à An- 
vers; et vers le milieu du douzième siècle, on portait 
déjà des draps de Flandre dans la France et dans l'Al- 
lemagne. Nous voyons dès le onzième siècle des vais- 
seaux frisons parcourir les deux Belts et même la 
mer du Levant. Ce peuple courageux eut l'audace 
de naviguer sans boussole, sous le cercle polaire 
arctique , jusqu'à l'extrémité septentrionale de la 
Russie (i). Les Pays-Bas reçurent des villes lom- 
bardes une partie du commerce du^ Levant, qui pas- 
sait encore, à cette époque, de la mer Noire à la 
mer Baltique à travers l'empire de Russie. Lorsque, 
dans le treizième sièle, ce commerce commença à 
déchoir, lorsque les croisades ouvrirent un nouveau, 
débouché aux marchandises des Indes par la Médi- 
terranée, les villes d'Italie attirèrent à elles cette pré- 
cieuse branche d'industrie. J^ ligue anséatique se 
forma en Allemagne, et les Pays-Bas devinrent le 
principal entrepôt entre le nord et le midi. L'usage 
de la boussole n'était pas général , et l'on naviguait 

(i) Fischer^s geschichte des deutschen handels, i th. s. 447.' 



' 



48 SOULÈVEMENT DBS PÀTS-BAS. 

encore lentement sans oser s'éloigner des côtes. Les 
glaces rendant ordinairement les ports de la mer Bal- 
tique inaccessibles aux vaisseaux pendant une partie 
de l'hiver (i), ceux qui ne pouvaient parcourir, dans 
une seule saison , le long trajet de la Méditerranée 
jusqu'aux Belts, choisissaient un lieu de station si- 
tué au milieu de ces deux mers. Les Pays-Bas , liés à 
un continent immense par des rivières navigables, 
ouverts à l'Océan , du côté de l'ouest et du nord , 
par des ports hospitaliers , semblaient avoir été formes 
tout exprès pour être le rendez-vous général des peu- 
ples et le centre du commerce. Des entrepôts furent 
établis dans leurs principales villes, et les Portugais , 
les Espagnols, les Italiens, les Anglais, les Français , 
les Allemands, les Danois et les Suédois y affluèrent 
avec les productions de toutes les parties du monde. 
La concurrence des vendeurs fit baisser le prix des 
marchandises; l'industrie fut encouragée, parce qu'elle 
pouvait facilement se défaire de ses produits; l'é- 
change nécessaire des monnaies fit naître le com- 
merce de banque , qui ouvrit une source de richesses 
non moins féconde que les autres. Les souverains, 
mieux éclairés enfin sur leurs véritables intérêts , ac- 
cordèrent aux négocians les franchises les plus impor- 
tantes et protégèrent leur commerce par des traités 
avantageux avec les puissances étrangères. La ré- 

(i) Aliderson, III, s. 89. 



LIVRE ly CHAPITRE I. 49 

union, dans le quinzième siècle, de plusieurs pro- 
vinces sous un même souverain, mit fin au^ guerres 
particulières qui étaient leur fléau , et uû gouverne- 
ment commun réunit plus étroitement, pour la ptos»- 
périté de toutes, les avantages propres à chacune 
d'elles. Leur commerce et leur bien-être furent les 
heureux fruits d'une longue paix, que la puissance 
prépondérante de leurs princes imposait apx rois 
leurs voisins. Le pavillon bourguignon était généra- 
lement respecté (i), la grandeur dû souverain pro- 
tégeait les entreprises maritimes des sujets, et les 
intérêts d'un simple particulier se confondaient avec 
ceux d'un état redoutable. Une protection aussi puis- 
sante les mit bientôt en état de se détacher même de 
la ligue anséatique et de poursuivre cet ennemi auda- 
cieux sur toutes les mers. Les marchands qui faisaient 
partie de cette ligue , trouvant les ports espagnols 
fermés, furent contraints de visiter les foires fla- 
mandes et de recevoir les marchandises espagnoles 
par l'intermédiaire des Pays-Bas. 

La ville de Bruges était, dans les quatorzième et 
quinzième siècles , le centre de tout le commerce de 
l'Europe , et le marché général de toutes les nations. 
En 1468, cent cinquante vaisseaux marchands en- 
trèrent, le même jour, dans le port de l'Écluse (a). 

(i) Ph. de Commines, liv. m , ch. v, p. 187. 

(!») Andersôn, III, p. 287, aSg, a6o. — L'Écluse est le port de Biiiges 
avec lequel ii communique par un canal. {NoU dtt traducteur.) 

1. 4 



5o SOULÈVEMElSrX P£^ PATS-BAS. 

Quinze compagnies de commerce , sans compter les 
riches magasins des villes anséatiques , y étaieqt éta- 
blies avec leurs comptoirs, ainsi que beaucoup de 
factoreries , et des familles de ijiégocians de toutes les 
contrées de l'Europe. Bruges était l'entrepôt des pro- 
ductions du nord ppur le mjidi et de toutes celles du 
midi et du Levant pour le nord, que des vaisseaux 
de la Hanse teufonique f:ran^portaient par le Sund 
et sur le Rhin dans la liante AUen^agae , d'où on les 
dirigeait , par terre , àm^ les pays de Ç^i^i^^wick et 
de Lunebourg. 

D'après l'ordre naturel des choses , un lujLe efiréné 
devait être la suite d'un état si prospère, et l'exemple 
séduisant de Philippe-le-Bon ne pouvait qu'en ac- 
célérer les progrès. La cour du duc de BourgogQe 
était la plus voluptueuse et la plus magnifique de 
l'Europe, s^nsen excepter celles d'Italie. Le costume 
somptueux des grands , qui servit dans la swite de 
modèle à cplui des Espagnols, et qui fut trâinsmis 
avec les usages bourguignons à la cour d'Aiitriche, 
fut bientôt imité, même par le peuple, et 1^ plus 
simple bourgeois porta des vêtemens de velours et 
de soie. ' 

« Pour lors , estoyent les subjects de ceste inaispn 
« deBourgongne, en grande richesse, nous dit Com- 
« mines , qui parcourut les Pays-Bas vers le milieu du 
« quinzième siècle, à cause de la longue paix qu'ils 
« avoyent eue, pour la bonté du prince soubs qui ils 



LIVRE I, CHAPITRE I. 5l 

«c vivoyent; lequel peu tailloit ses sujets : et me 
« semblé <fae , pour lors , ses terres se pouvoyent 
«c mieulx dife terres de protnission que nulles autres 
<( seigneuries qui fussent sur la terre. Ils estoyent corn* 
<t blez de richesses y et en grand repos. Les despenses 
« et habillements d'hommes et de femmes , grands et 
« superflus. Les cônviset banquets , plus grands et 
€c plus prodigues qu'en nul autre lieu , doilt j'aye eh 
« èognoîssaiice. Les bàignoiries et autres festoye- 
<c ments avec femmes, grands et désordonnez et à 
« peu de honte. Je parle de& femihes de basse con- 

ff dition (i). » 

Mais l'ami de l'huibanité trouve ces excès mêmes 
préférables à la triste frugalité du besoin et a la 
barbarie qui, à cette époque, engourdissait pk'esqué*^ 
toute l'Europe. Le règne des {^rinces de la maison de 
Bourgogne jette un éclat bienfaisant au milieu de ces 
siècles de ténèbreé , comme bn voit un soleil de prin- 
temps se dégager quelquefois au milieu des brumes 
de i*hiver. 

Cette opulence des Flamands fut enfin la cause de 
leur perte ; deux villes , Gahd et Bruges , fières de 
leur liberté et éblôiues de leurs richesses, osèrent 
déclarer la guerre au souverain de onze provinces , 
à Philippe-le-Bon ; cette lutte inégale se termina 



(i) Ph. de Gommines, liv. i, ch. ii, p. i3, et liv. v, ch. xx, p. 363 
— Fischer's geschichte d. d. handels , ix , 6 , s. 1 93 , etc. 



5a SOULÈVEMENT DES PATS-BAS. 

aussi malheureusement pour elles qu'elle avait été 
témérairement entreprise. Gand perdit seule plusieurs 
milliers d'hommes au combat de Gavre (i), et ne 
parvint à apaiser la colère de son vainqueur qu'en, lui 
payant une amende de quatre cent mille florins d'or. 
J^s magistrats et les principaux bourgeois de la ville, 
au nombre de deux mille , furent obligés d'aller en 
chemise sans autres vêtemens que des brayes de toile , 
les pieds nus et la tête découverte, à la rencontre 
du duc , jusqu'à une lieue de Gand , et de lui de- 
mander pardon à genoux. On saisit cette occasion 
pour les dépouiller de quelques privilèges importans, 
et cette perte fut irréparable pour l'intérêt de leur 
commerce. Us ne furent pas beaucoup plus heureux 
«dans la guerre qu'ils soutinrent^ en 14^29 contre 
Maximilien d'Autriche pour lui enlever la tutelle de 
son fils qu'il s'était arrogée contre les lois du pays ; 
les habitans de Bruges le retinrent prisonnier en 
ï 487, et firent exécuter quelques-uns de ses ministres ; 
mais l'empereur Frédéric III , pour venger son fils , 
entra sur le territoire de la ville rebelle à la tête 
d'une armée , et tint bloqué pendant dix ans le port 
de l'Écluse , ce qui suspendit entièrement ses opér 
rations de commerce. Amsterdam et Anvers, jalouses 
depuis long-temps de la prospérité des villes fla- 
mandes, rendirent à l'empereur, en cette occasion, 

(i) Le as juillet 14 53. 



LIVRE I, CHAPITRE ï. 53 

des services signalés. Ce fut à cette époque que les 
Italiens coihmencèrent à porter leurs soieries à An- 
vers, et que les tisserands flamands, établis en An- 
gleterre, en y expédiant leurs marchandises, pri- . 
vèrent ainsi Bruges de deux branches considérables 
de son commerce. L'orgueilleuse arrogance de ses 
habitans avait offensé depuis long -temps la ligue 
anséatique, qui les abandonna aussi et transporta 
ses magasins à Anvers. 

L'an i5i6(i) vit partir de Bruges tous les négo^ 
cians étrangers, et il n'y resta que quelques Espagnols ; 
sa prospérité s'évanouit insensiblement coAme elle 
s'était accrue. , 

Anvers recueillit dans le seizième siècle le com- 
merce que la licence avait banni des villes flamandes , 
et , sous le règne de Charles V, elle était la ville la 
plus magnifique du monde chrétien et celle où il ré- 
gnait le plus d'activité.. Baignée par un fleuve tel que 
l'Escaut, dont la large embouchure a le flux et le 
reflux comme la mer du Nord, et qui permet aux 
vaisseaux les plus lourdement chargés d'arriver jus- 
que sous ses murs, cette ville devait être naturelle- 
ment le rendez-vous de tous ceux qui visitaient ces 
côtes. La franchise de ses foires attirait des négo- 
cians de tous les pays (a). L'industrie de ses habitans 

(i) AndersoD^ III theil, 8.200, 3i^, 3x5, 3i6, 488. 
(2) Deux de ces foires duraient quarante jours , et toutes les marchan- 
dises qu'on y vendait ne payaient pas de droits. 



54 SOULiVEUBffT DES PAYS-BAS. 

avait été fovtéey dès le comraaioeineiit de ce siècle, 
au plus haut degré de> perfection. L'agrieuktti^ , la 
culture du lia, Këducation des bestiaux , la chasse, 
la pêche enrichissaient l'habitant des campagnes; 
lés arts, les manu£si€tures et le commerce, lliabitaent 
des villes. Oi^ vit bientôt les produits des manufac- 
tures flamandes et brabançonnes se débiter en Perse , 
en Arabie et dans les Indes. Les vaisseaux de ces 
nations couvraient l'Océan, et disputaient aux Gé- 
nois, dans la mer Noire, le dn^t de protection (i). 
Une qualité distinctive du marin des Pays-Bas était 
de poui^ir naviguer dans toutes les saisons de 
l'année , sans être obligé d'hiverner dans les ports 
étrangers. 

Lorsque la nouvelle route par le cap de Bonne- 
Espérance fut découverte, que le commerce des Indes 
passa ^itre les mains des Portugais et fit tomber 
cdlui du Levant, les. Pays-Bas ne ressentirent point 
les pertes qu'éprouvèrent les républiques d'Italie. Les 
Portugais ét^bli|[^nt leurs entrepots dans le Brabant, 
et les épiceries de CaUcut parurent sur les marché 
d'Anvers (â). Là s'écoulèrent les productions des 
Indes occidentales avec lesquelles la paresse superbe 
des Espagnols payait l'industrie des Belges. L'entrepôt 

r 

(i) Anderson, III theil, s. i55. 

(a) La valeur des épiceries et des drogues médicales expédiées de Lis- 
bonne à Anvers se montait, suivant le calcul de Guicfaardîn ^ a un million 
d'écus par an. 



LIVRE r, CHAPITRE 1. 55 

de^ mla^handises orientales attira k Anvers les ^us 
célèbres maisons dé commerce' èe Florence, de Luo- 
qiies et dé Gtênes. ÏjCS Fugger et les Welser quiàèrent 
Augsbourg pour venir s'y fixer. Les négocians des 
villes anséatiques y apportèrent alors les dénias 
du nord ,■ et la compagnie anglaise y établit ses ma- 
gasins; Cette ville offrait aax regards l'expositich la 
plus lâagnifique des ouvrages dii créateur ôt d^ Tin- 
dustrie Humaine (i): 

Sa réputation se répandit- dans le monde entier, 
^ers la fin dur seizième siècle, une coitipagnie de 
li^gocjans turcs sollicita la permission dé s'y établir 
et d'y apporter les productions de l'Orienl/, en les 
faisant passer par la Gk*èce. Le commerce de banque 
^^tendit en {H*ofk)ttiQn dé celui des marchandises ; 
les létti*es de change des négocians d'AnVers étaient 
reçues par toute la terre, et l'on assure que cette 
ville faisait alors en un seul mois plus d'afFaires 
que Venise n'en avait fait en tieux années, au temps 
le plus brillant de sa gloire (â). 

En 149I9 la ligue anséatique tint à Anvers son 
assemblée solennelle, qui, jusqu'alors, avait été con- 
voquée à Lubeck. En i53i, on construisit la Bourse, 
qui, à cette époque, était la plus belle de l'Europe, 
et dont la magnificence justifiait l'orgueilleuse in- 



r 

(i) Meteren, liv. i, p. 7. 

{%) Fischer^s geschichte des d. haudek , n , s. Sg^ , etc. 



56 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS. 

scription (i). Anvers renfermait cent mille habitans. 
On ne saurait se faire une idée de l'activité qui y 
régnait; la foule qui s'y pressait surpassait toute 
croyance ; deux cents à deux cent ciqquante navires 
paraissaient souvent à la fois dans son port; il ne 
s'écoulait pas de jour où l'on n'en vît entrer cinq 
cents et plus^ et partir un nombre égal. On en comp- 
tait jusqu'à huit et neuf cents les jours de marché. 
Deux cents voitures environ passaient tous les jours 
sous ses porte$. Il arrivait chaque semaine plus de 
deux mille chariots , venant de l'Allemagne, de la 
France ou de la Lorraine, sans compter ceux des 
cultivateurs ou autres chargés de grains, dont le 
nombre s'élevait ordinairement à dix mille. Plus de 
trente mille bras étaient occupés uniquement pour 
la compagnie anglaise d'assurance. Les douanes, les 
impots sur les marchandises et les marchés rappor- 
taient annuellement plusieurs millions au gouverne- 
nient. Enfin , pour donner une idée des ressources 

(r) 8. P. Q. A. (a) 

XIC USUM ITEGOTIATORUM 

CUIUSCUMQUE NATIOiriS AC LIZCGUiE 

XTRBTSQVE ADEO SUiE ORNAMEICTUM 

AVirO U, D. XXXI 

A S9I.O EXTRUI CUR. {h) 

Copié sur deux gravures du cabinet des estampes de la bibliothèque du roi. 

( Note du traductcHr.\ 
(41) Senaïut populatquc antTerpieni>. 
(' b ) CuraTerum. 



LIVEE I, CHAPITRE I. b'J 

de la nation , il suffira de dire que les contributions 
extraordinaires qui lui furent imposées par Charles- 
Quint, pour l'aider dans ses longues guerres, ont 
été évaluées à quarante millions d'écus d'or (i). 

Les Pays-Bas devaient cette situation florissante 
autant à leur liberté qu'à leur position topographique. 
Des lois peu stables et le pouvoir arbitraire d'un 
prince avide auraient détruit tous les avantages dont 
la nature bienfaisante les avait comblés avec tant de 
profusion. Le respect inviolable des lois peut seul 
assurer au citoyen les fruits de son industrie, et lui 
inspirer cette heureuse confiance qui est l'ame de 
toute activité. 

Le génie de cette nation, développé par l'esprit 
de commerce et par ses rapports intimes avec tant 
de peuples divers, brillait dans d'utiles inventions; 
tous les arts libéraux y prospéraient au sein de l'abon- 
dance et de la liberté. C'était de l'Italie, plus éclairée , 
où Côme de Médicis avait fait renaître l'âge d'or, 
que les Flamands avaient apporté dans leur patrie la 
peinture , l'architecture, la sculpture et la gravure en 
taille-douce , qui , transplantées dans cet heureux cli- 
mat y firent de nouveaux progrès. L'école flamande, 
née de l'école italienne, rivalisa bientôt avec elle, et, 
digne émule de son modèle , donna des lois à l'Europe 
entière. Les Belges fondèrent sur les manufactures 

(i) Fischer's geschichte des d. handels, II theil, s. 59 5, etc. 



58 soviàvEMUTyr des pa.t$-bas. 

et les arts l'aisafoce dont ils jouissaient et qu'ils en 
retirent encore en ptfrtie aujourd'hui ; lies tapisse- 
ries, la peinture à l'huile et sur verre, les montt*eJ5y 
les cadirans solaires, ont ëté, suivant Guichardin , in- 
ventés dans' les Pays-Bas ; on leur doit aussi le per- 
fectionnemi^t de la housisole, dont lies ^ints sont 
encore connus sous des noms flamands. L'imprimerie 
fut inventée à Harlem, dans l'année 1482, et le ha- 
sard voulut que cette découverte , immense dans ses* 
résultats, donnât, dans les siècles siiivans', là liberté 
au pays qui Favait vue naître (1). 

(x) Comment Schiller, écriTam aussi judicieux que patriote , a-t-il pu 
se laisser abuser par la fable de Harlem ? CoDunent un allemand a-t-il pu 
ravir à l'Allemagne une découverte qtditti' ap^partient incontestablement? 
QRftt qu'il en soh, le procès ent^e Harlem et Mayenœ est jugé depuis 
long-teo^; et, malgré ks effortsde Meeilnan et des autres savans hol- 
landais , on sait aujourd'hui que lliistoire de la découverte de Laurent 
Coster n*est qu'un roman inventé après coup , et que ne confirme aucun 
des témoignages contemporains. Au contraire, tous les monumens, 
tons les écrivains du tem|w s'accordent à déposer en faveur de Mayence. 
Sans vouloir reprendre ici les pièces du procès , je ne puis passer sous 
silence deux témoignages qui me semblent sans rq>lique. Ce sont ceux de 
Caxton et d'Érasme. Caxton, introducteur de Timprimerie en Angleterre, 
avait séjourné en AUemagne depuis 1441 jusqu'en 147 1, époque où il 
revint enricbar sa patrie de ce nouvel art. U avait donc , pour ainsi dire , 
assisté à la découverte ; et oa ne peut réviser de le croire quand il dit 
( fol. 433 de la continuation du polychronicon ) que l'art merveilleux de 
l'imprimerie fut trouvé à Mogunce en Almayne. Mais si les Hollandais 
récusent ce témoignage , qu'opposeront - ils à l'autorité d'Érasme , leur 
('compatriote ? Vivant dans le voisinage de Harlem , et peu d'années après 
l'époque de l'invention , il ne pouvait ignorer les droits de cette ville ; 
cependant il n'en fait mention nulle part. U y a plus , dans sa préface du 



UVBE Ij CHAPITRE I. Sq 

Les Belges iréimissaient au génie le plus fécond en 
inventions nouvelles rheureux talent de perfectionner 
celles des peuples étrangers. Il est peu de manufac- 
tures et d'arts mécaniques qui n'aient pris naissance 
dans les provinces belgiques, ou n'y soient parvenus 
à un plus haut degré de perfection. 

Tite-Idife, donné & Mayenoe en i5i8, par Jean Sdueffer, il ne fait pas 
difficulté d'attribuer à la ville allemande rhonnetir d'une découverte que 
personne ne songeait. «nopPK i lui contester $ et comme si cette édition 
avait été destinée à devenir la pièce de conviction de ce procès futur, le 
privilège accordé par Tempereur, Vépître dédicatoire et Tavis au lecteur 
sont autant de preuves en faveur de la réclamation allemande , preuves 
qui tirent une nouvelle force de lèor antériorité sur la prétention hollan- 
daise y puisqu'on ne trouve aucune trace de cdle-ci avant l'ouvrage de Ju** 
nius , qui ne parut que soixante-dix ans après. Baitavia , Lugd. Bat. xSSS, 

{Note du traducteur,) 



6o SOULÈVEMEITT DES PATS-BAS. 



^■^■^%,^>%/^^%/^%/m^^m ^ »m»m^i'^^i^^^ti^^i%^^i^^ ^ ^'%^m^»^m^f^f%^%^/%/wm/% t %^tm/%^%/m^%^M^^%/^%/%ir*i^%^^^/*f 



CHAPITRE IL 



Les Pays-Bas sous Charles-Quint. 



Les provinces belgiques ( i ) furent, jusqu'au règne de 
Charles-Quint, la puissance la plus heureuse de l'Eu- 
rope. Aucun des ducs de Bourgogne n'avait eu la pen- 
sée de renverser leur constitution , et Gharles-le-Té- 
méraire n'avait osé lui porter atteinte à l'époque même 
où son esprit audacieux préparait l'esclavage d'une 
république étrangère. Tous ces princes n'eurent ja- 
mais d'autre ambition que celle d'être les chefs d'une 
république, et l'état politique des autres peuples qui 
leur étaient soumis ne leur inspirait point des idées 
diflférentes. Dans les Pays-Bas le souverain ne pouvait 
disposer que de ce qui lui était accordé par la na- 
tion ; c'était elle qui mettait pour lui des armées en 
campagne et lui accordait des subsides , mais la posi- 
tion de ces provinces changea entièrement, lors- 
qu'elles devinrent le partage d'un prince ayant à ses 



(i) J*ai cru pouvoir employer cette expression dans le courant de cet 
ouvrage , quelques historiens s*en étant servis avant moi , entre autres le 
père BaiTe, dans son libtoire d'Allemagne. Paris, 1748 , t. X, p. 33. 



LIVRE I, CHAPITRE II. 6l 

ordres d'autres instrumens , d'autres ressources, et 
pouvant armer contre elles une force étrangère (i). 
Charles-Quint, maître absolu dans ses états d'Espa- 
gne, n'était que le premier citoyen des Pays-Bas. l'En- 
tière soumission que lui montraient ses sujets du midi, 
et la haute opinion qu'elle lui donnait de son impor- 
tance devaient lui faire regarder avec mépris les droits 
naturels des hommes , et son autorité , beaucoup plus 
bornée au nord , lui rappelait pourtant qu'il fallait les 
respecter. C'était avec la plus grande répugnance 
qu'il se voyait, dans les Pays-Bas, réduit à n'être qu'un 

(i) La réuui(m extraordinaire de deux nations aussi différentes de ca- 
ractère que l'étaient les Belges et les Espagnols , ne pouvait jamais avoir 
une fin heureuse. Je ne puis, m'empécher de rapporter ici le parallèle que 
Grotius a tracé de ces deux peuples dans son langage énergique. 

« Nam dùm finitimœ gentes pari origine , studiis iisdem aocreverunt , 
« facile tùm fraterno jure inter se agebant. Hispanis Belgisque diversa 
« pleraque, et tpiibus conveniunt acrius coUiduntur. Bellica virtute cunc- 
« tis à ssculis utrique insignes ; nisi quod hi desueverant , illi per italicas 
« et transmarinas expeditiones longa disciplina et prsemiis excitabantur. 
«< Sed Belg% attenti sane , et quaestus studio laborum tolérantes , pacem 
« ideo et commercia expetunt ; non tamen ut injurias ferant. Alieni nuUa 
« gens abstinentior ; sua fortiter defendunt. Inde una orbis regione creber* 
« rimae urbes, munitaeque ad mare primum et amnes , passim postea, con- 
tt venarum et sobolis multitudine. Ità post depulsam septentrionis rabiem , 
« oclo per ssecula mansere , extemis armis invicti et indirepti. At Hispa- 
« niae , postquam sub diversis victoribus multum de eorum moribus traxe- 
« rat , tandem ad Gothos possessio rediit ; quos, ex quo originis sedLsque 
« miscuerant ingénia , nobis prisci novique auctores describunt , animi 
« adversus labores et pericula invicti , dubium gloriœ an opum avidiores , 
« usque ad aliorum contemtum superbos , sacrorum quidem venerabundos, 
« et beneficiis haud infidos , sed ultionê adeo flagrantes et Victoria efferos, 



Ga SOULÈYEMEIVT DES PATS-BAS. 

homme; il n'ea était que pltis fortement excité à 
rompre les liens qui l'enchaînaient. Il faut déjà un 
haut degré de vertu pour ne pas traiter en ennemie 
la puissance qui s'oppose à nos désirs les [plus vifs* 
Au lien d'y reconnaître Tempire de la nécessité, nous 
aimons mieux le traiter comme une chimère, contre 
laquelle alors il nous est permis de lutter. Que de mo^ 
tifs de plus, lorsque c'est la liberté même dont jouis- 
sent les autres qui met des bornes à l'exercice de la 
nôtre (ï)! 

La supériorité de Charles-Quint fît naître en même 
temps parmi les Belges la défiance, compagne ordi- 
naire de la faiblesse; ils n'avaient jamais été plus 
susceptibles pour le maintien de leur constitution, 

« ut in hostem nihil turpe sit , nihil HUcitom. Adversa bffic Bdgis , genti 
« innocenter calUdA ; csterum Germaniam Snter et Galliam , ut poshu 
« loci, ita moribus tempérât» ; non eitra ambornm vitia, non sine TÎr- 
« tutibus. Haud facile fallas, haud temerè insultes. Née divinonim culttt 
« Hispanis olim cessisse indicio est , quod unanimes , ex qao Ghri^to semel 
« induerant, non Normannonim armis adacti, ut professionem mutarent; 
« non ullo infecti damnato antehae errore , tantum pietati impendenmt, 
« ut necesse fuerit sacromm ministris possidendi modum pnescribere. In 
« universum utrisque insitum colère principes , et admîf ari : sed Belg» 
« leges supra putant» quo obtentu saepè turbatum. Castëllani regnari amant 
« aliquanto , quam nonnulltt Hispanorum gentes , addictius ; et tamen , 
u quantameumqne usurpant ipsi libertatem, in aliis non ferunt. Maximum 
« bine periculura , quod veluli in duo imperia divisa principiun soUicitii- 
« dine , nec BelgiB gratia superiorem ferre qiiemquam poterant , nec His- 
« pani parem. >» (Grotii Ann. belg. , lib. i, p. 4* ^0 

(x) Ces deux dernières phrases, qui faisaient partie de la première 
édition de Schiller, ont été supprimées dans les éditions subséquentes. 



UVRC I, CHAPITRE If. 63 

plus incertains sur l'étendue des droits de leur prince, 
plus circonspects dans leurs ra,pports avec lui. Nous 
voyons soqs son règne les explosions violentes de l'es- 
prit répulilicain et les prétentions de la nation pous- 
sé^/» spuv#Qt jusqu'à l'excès, donnant par là aux em- 
piétem^S de l'autorité royale une apparence de justice. 
Un prince jeonsidérera toujours la liberté civile comme 
une portion aliénée de ses domaines , qu'il doit s'ef- 
for^cer d'y réunir de nouveau : de même que l'autorité 
souveraine paraît , aux yeux du citoyen, semblable à 
un torrent dévastateur qui menace d'envahir ses pri- 
vilèges. Jje$ habitans des Pays-Bas opposaient des di- 
gues à l'Océan et des constitutions à leur prince. 
L'histoire universelle est la lutte perpétuelle du des- 
potisme et de la liberté, comme l'histoire de la nature 
n'est pas autrç chose que le combat des élémens dans 
l'espace. 

Les Belges s'aperçurent bientôt que leur pays n'é- 
tait plus qu'une province d'une monarchie. Tant que 
leurs anciens maîtres n'avaient pas eu de plus grand 
intérêt que celui d'accroître leur prospérité , le bon- 
heur dpnt ils jouissaient sous leur autorité était celui 
d'une famille étroitement unie, dont leur prince était 
le chef; mais Charles-Quint les amena sur le théâtre 
du monde politique; ils devinrent alors membres de 
ce corps gigantesque , qui servait d'instrument à l'am- 
bition d'un seul homme. Leur intérêt particulier cessa 
d'être son unique but, et leur souverain devint le 



64 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS. 

centre de leur existence. Tout son règne n'ayant été 
qu'une action politique, une tendance continuelle vers 
l'esprit de conquête , il fallait qu'il fut maître absolu 
de toutes ses ressources pour s'en servir avec énergie 
et promptitude. Il était donc impossible qu'il s'assu* 
jettît à suivre le mécanisme fastidieux de l'intérieur 
de leur vie civile, et qu'il accordât à leurs privi- 
lèges l'attention scrupuleuse que leur susceptibilité 
républicaine exigeait. Pour mieux tirer parti de leurs 
forces , Charles-Quint voulut donner de l'unité à leurs 
mouvemens, et il suffit de l'audacieuse volonté du des- 
pote, pour renverser l'ingénieux édifice d'un peuple 
de pygmées. Le tribunal de Malines avait été jusque 
alors une cour de justice indépendante; il le subor- 
donna à un conseil royal qu'il établit à Bruxelles, et 
qui devint l'organe de ses volontés. Il attaqua la con- 
stitution dans son principe , en confiant à des étran- 
gers les emplois les plus importans : ces hommes , qui 
n'avaient d'autre appui que la faveur royale, ne pou- 
vaient être que de mauvais défenseurs de privilèges 
qui leur étaient à peine connus. Les frais considérables 
des guerres que Charles soutint pendant tout son rè- 
gne, l'obligèrent à se créer de nouvelles ressources; 
il surchargea les provinces belgiques d'impôts extraor- 
dinaires , au mépris de leurs prérogatives les plus sa- 
crées. Les états , pour sauver leur dignité, furent forcés 
de lui accorder ce qu'il avait daigné ne pas leur ravir 
par la violence. Toute l'histoire du gouvernement de 



LIVRE I , CHAPITRE II. 65 

Charle&Quint dans les Pays-Bas ^ ne contient en grande 
partie qu'une liste d'impôts demandés, refusés par les 
états, puis enfin accordés; il introduisit , au mépris de 
leur constitution, des troupes étrangères sur leur terri^ 
toire ; il enrôla dans leurs provinces des soldats pour ses 
armées; les Pays-Bas se trouvèrent forcément engagés 
dans des guerres indifférentes , si même elles n'étaient 
pas nuisibles à leurs intérêts, et qu'ils n'avaient point 
approuvées. Il punit en monarque les fautes d'une 
république, et le châtiment sévère de Gand leur an- 
nonça les changemens importans que leur constitu-^ 
tien avait déjà subis. 

Quelques historiens accusent méiHe ce prince d'a- 
voir essayé de faire enlever secrètement les diplômes 
de leurs privilèges , des couvents et des abbayes où ils 
étaient déposés ; action indigne d'un aussi grand mo- 
narque , mais qui prouve la crainte que ces pi*ivilèges 
lui inspiraient encore (i). 

La prospérité de cet état était assurée, tant que les 
projets de son souverain lui faisaient une loi de la fa- 
voriser. Charles-Quint devait en effet, par un intérêt 
bien entendu, respecter des droits nécessaires à la 
conservation d'un corps politique dont son ambition 
était forcée de faire mouvoir tous les ressorts ; heu- 
reusement les plans les plus opposés de l'ambition et 



(i) Ce paragraphe se trouvait dans les premières éditions. Schiller Va 
supprimé dans les suivantes. 

I. 5 



66 SOULÈVEMENT DES PATS -BAS. 

ceux de l'huinanité la plus désintéressée conduisent 
souvent au même but; et le bonheur public que mé- 
dite un Marc- Aurèle peut être l'ouvrage d'un Auguste 
ou d'un Louis XI. Les états d'un despote qui sait pen- 
ser ont souvent l'extérieur riant de ce pays fortuné 
pour lequel un philosophe traça un code de lois (i), et 
cette apparence trompeuse peut induire en erreur le 
jugement de l'historien; mais s'il soulève le voile de 
l'illusion , alors un nouvel aspect lui apprendra com- 
bien le tyran a peu d'égards pour le bonheur des indi- 
vidus, et quelle différence existe entre un état floris- 
sant et un état heureux (2). 

Charles-Quint était bien convaincu que le com- 
merce, fondé sur la liberté, faisait seul la force des 
Belges. Il ménageait donc cette liberté, parce qu'il 
lui importait que la nation fût forte et puissante. 
Plus politique que son fils , sans être plus juste, il su- 
bordonna ses maximes aux besoins des localités et des 
circonstances ; il révoqua à Anvers une ordonnance 
qu'il eût maintenue à Madrid , en employant toute la 
terreur qu'inspirait sa puissance. 

La grande révolution religieuse qui eut lieu dans 
les Pays-Bas sous Charles-Quint, est l'événement le 
plus remarquable de son règne et mérite une -atten- 
tion particulière parce qu'elle fut, sous le gouverne- 

(i) Quel est le philosophe que veut ici désigner ScfaiUer? Est-ce Pla- 
ton , Harington , Th. Morus , J.- J. Rousseau , Mably, elc 
(2) Paragraphe supprimé dans les dernières éditions. 



LIVRE I, CHAPITRE II. 67 

ment de son successeui^, la cause principale de la 
révolte de ces provinces ; elle introduisit pour la pre- 
mière fois le pouvoir arbitraire dans le sein de leur 
constitution, lui apprit à faire un essai terrible de 
son habileté, et le rendit en quelque sorte légitime en 
plaçant l'esprit républicain sur un écueil dangereux. 
Lorsque les' insurgés se livrèrent à tous les excès de 
la licence et de l'anarchie , la puissance royale attei- 
gnît le degré le plus élevé du despotisme. 

Rien n'est plus naturel que la transition de la li- 
berté civile à la liberté religieuse. Lliomme, ou le 
peuple, instruit par l'heureuse constitution qui le gou- 
verne à connaître sa dignité , accoutumé à raisonner 
sur les lois auxquelles il est soumis , et qui sont sou- 
vent son propre ouvrage, dont l'esprit est éclairé par 
l'activité, dont les sensations sont éveillées par les 
jouissances de la vie , dont le courage naturel est en- 
core entretenu par la conscience de sa sûreté inté- 
rieure et de son bien-être; cet homme ou ce peuple 
s'assujettira plus difficilement que tout autre à l'em- 
pire aveugle d'une croyance sombre et intolérante, et 
cherchera plus tôt à s'y soustraire. Une autre circon- 
stance devait encore favoriser dans les Bays-Bas l'ac- 
croissement de la nouvelle doctrine, L'Italie, alors le 
centre de la civilisation , cette belle contrée que les 
factions politiques ont toujours ravagée avec plus de 
fiireur, oii un climat brûlant échauffe le sang et porte 
les hommes aux excès les plus terribles; l'Italie, pour- 



68 SOUli:VEMMT DES PATS-BAS. 

rait-on objecter, fut moins que les autres contrées de 
l'Europe saisie de cet esprit d'innovation ; mais un 
peuple romantique que la beauté de son climat, une 
nature voluptueuse , toujours jeune, toujours riante , 
et les enchantemens variés de toutes les productions 
des arts entretiennent dans une continuelle exaltation, 
devait trouver plus analogue à sa manière d'être et à 
son caractère une religion dont les pompeuses céré- 
monies captivent les sens, dont les énigmes sacrées 
ouvrent un vaste champ à l'imagination, dont les prin- 
cipaux dogmes enfin s'insinuent dans l'ame sous des 
formes, pittoresques. Au contraire, un peuple que les 
occupations de la vie domestique et civile retiennent 
dans le cercle étroit de la froide réalité, qui se nour- 
rit plus d'idées positives que d'illusions , et qui forme 
sa raison aux dépens de son imagination ; ce peuple , 
dis-je , sera mieux disposé à adopter une doctrine qui 
redoute moins l'examen, qui repose sur la morale plus 
que sur des idées mystiques et qui parle plus à l'esprit 
qu'aux yeux, en un mot la religion catholique con- 
vient davantage à un peuple amant des arts, et la re- 
ligion protestante à un peuple commerçant. 

D'après cette supposition, la nouvelle doctrine que 
Luther et Calvin répandaient l'un dans l'Allemagne, 
l'autre en Suisse, devait trouver dans les Pays-Bas le 
terrain le plus propre à en recevoir la semence; les 
premiers germes en furent jetés par les marchands 
protestans qui s'assemblaient à Amsterdam et à An- 



LIVRJS I, CHAPITBF, II. 69 

vers , et bientôt elle fut propagée par les troupes alle- 
mandes et suisses que Charles-Quint introduisit dans 
ces provinces, et par tous ces fugitifs français, alle- 
mands et anglais, qui se réfugiaient en foule dans les 
libertés de la Flandre, pour éviter le glaive de la per- 
sécution qui les menaçait au sein de leur patrie.-Une 
grande partie de la noblesse des Pays-Bas étudiait 
alors à Genève , parce que l'académie de Louvain n'a- 
vait point encore de célébrité , et que celle de Douay 
ne Alt fondée que quelques années plus tard*(i). Ces 
jeunes gens rapportèrent dans leur patrie les nou- 
veaux dogmes religieux qu'on enseignait publi({ue- 
ment dans les écoles genevoises. Il eût été facile de 
les étouffer chez un peuple isolé et qui eût eu 
peu de relations avec ses voisins ; mais l'afïluence de 
tant d'étrangers dans les villes d'entrepôt de la Hol- 
lande et duBrabant devait dérober aux yeux du gou- 
vernement les premiers progrès du protestantisme, et 
sous le voile du mystère en accélérer les développe- 
mens ; une dissidence d'opinion pouvait aisément se 
propager dans un pays où il n'existait ni caractère na- 
tional , ni unité de mœurs et de lois. Dans un pays 
enfin où l'aptitude au travail était la vertu la plus esti- 
mée et la mendicité le vice le plus méprisé , l'ordre 
des moines et leur état d'oisiveté devait depuis long- 

(i) En i56o , le bref du pape , qui établit les nouveaux évêchés, au- 
torisa Philippe II à fonder une nouvelle université à Douay, pour empê- 
cher tes Wallons d'aller à Genève. ( Note du traducteur, ) 



70 SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS. 

temps choquer l'opinion. Les réformateurs qui ton- 
naient contre cet abus acquirent par là un grand 
avantage (i). Des écrits satiriques, à qui l'art de 
l'imprimerie, nouvellement inventé , donnait une cir- 
culation plus prompte , et des bandes d'orateurs po- 
pulaires nommés rederykers (a) (rhétoriciens), qui 
parcouraient alors les provinces et tournaient en ridi- 
cule les abus de leur siècle dans des représentations 
théâtrales ou par des chansons, contribuèrent aussi à 
détruire la considération dont jouissait l'église ro- 
maine , et préparèrent dans l'esprit du peuple un ac- 
cueil favorable à la nouvelle doctrine. 

Ses premiers progrès furent extraordinairement 
rapides; le nombre de ceux qui se déclarèrent en 

(i) Ces deux dernières phrases n'ont pas été traduites par M. de Cloët. 

(a) Poëmes satiriques dictés par la fureur des partisans, connus sous le 
nom de rederykers, où Ton cherchait mutuellement à tourner sou adver- 
saire en ridiciUe, (Hist. génér. des Provinces-Unies, t. IV, p. Sa.) 

En ces temps-là étaient en vogue quelques espèces de jeux académiques ; 
chaque ville avait des sociétés et des chambres de rhétorique. Les beaux 
esprits déclamaient en vers et en prose , beaucoup en langue du pays , 
mais aussi en langues étrangères, selon le goût du temps. Il y a^ait des 
énigmes, des problèmes, des questions à résoudre, et des prix à gagner. 
Comme tout se ressentait des désordres naissans , on commençait à pro- 
poser des questions fort délicates en matière de religion , qm donnaient 
ample carrière aux solutions. On censurait dans ces écrits et le gouver- 
nement et le cardinal ministre. La cour en voulut arrêter le cours , en 
interdisant et condanmaut certaines propositicms dangereuses, et en sup- 
primant et suspendant les rhétoriques et leurs confréries , au grand mur- 
mure des amateurs , qui s'en vengèrent en rimes et en prose , ce qui 
multiplia ces brochures à Tinfini. ( Vander-Vynckt, t. I, p. 124.) 



^ LIVRE I, CHAPITRE II- 7I 

peu de temps pour elle fut immense ^ surtout dans 
les provinces du nord; mais il y avait encore parmi 
eux beaucoup plus d'étrangers que de Belges. Charles- 
Quint j suivant , au milieu de ce grand schisme ^ la 
règle dont un despote ne peut pas s'écarter , opposa 
les mesures les plus énergiques au torrent de l'hérésie 
que l'on voyait se grossir chaque jour. Malheureu- 
sement pour la religion réformée , la justice politique 
était du côté de son persécuteur. La digue qui , pen- 
dant tant de siècles , avait empêché la saine raison 
d'approcher de la vérité , fut trop promptement dé- 
truite pour que ce torrent débordé ne s'étendît pas 
au-delà des limites qu'il n'aurait pas dû franchir. 
L'esprit de liberté, en se ranimant, aurait dû conti-^ 
nuer à s'exercer uniquement sur des questions de 
religion; mais il voulut soumettre aussi à l'examen 
les droits des souverains. Dans le principe , on n'avait 
brisé que des chaînes injustes , mais on voulut à la 
fin se soustraire aux liens les plus légitimes. Les 
livres de l'Ecriture-Sainte , devenus plus communs , 
fournirent des poisons à un fanatisme extravagant, 
et offrirent en même temps la lumière et une nour- 
riture saine à l'ami sincère de la vérité (i). La bonne 
cause avait été forcée de suivre la route périlleuse de 
la rébellion, et il arriva alors ce qui arrivera toujours 
parmi les hommes, la mauvaise cause, qui , n'avait 

(i) Tout le paragraphe depuis la digue est supprimé dans Cloët. 



7 a SOULi^VEUXNT DES PAYS-BAS. 

de commun avec l'autre que les moyens illégaux dont 
toutes deux se servaient également^ devenue plus 
hardie par cette parenté, osa paraître à ses côtés, et 
souvent on les confondit l'une avec l'autre. Luther 
s'était déchaîné contre l'adoration des saints ; les bri* 
gands qui forçaient les églises et les cloîtres, et dé- 
pouillaient les autels, prirent le nom de luthériens. 
L'esprit de parti , la rapacité , le crime et la débauclie 
arborèrent les couleurs du réformateur; les plus 
grands criminels confessaient le luthérianisme devant 
les juges. La réformation avait fait redescendre l'évê- 
que de Rome aux erreurs de l'humanité; et une troupe 
furieuse, excitée par la faim, voulut anéantir toute 
distinction sociale. Une doctrine, qui s'annoqçait 
dans l'état comme destructive de tout ordre, ne de- 
vait pas trouver grâce devant un souverain qui avait 
déjà tant de motifs pour la détruire, et dès -lors 
il n'est pas étonnant qu'il ait employé contre elle 
les armes qu'elle lui avait donné le prétexte de 
prendre. 

Charles donna la preuve qu'il se considérait comme 
prince absolu dans les Pays-Bas, en n'étendant point 
à céjs provinces la liberté de conscience qu'il accor- 
dait en Allemagne ; tandis que là , forcé par la résis- 
tance énergique des princes de l'empire, il assurait 
à la nouvelle religion un exercice paisible , il la per- 
sécutait dans le Brabant par les édits les plus cruels. 
La lecture des cvangélistcs et des apôtres , toutes les 



LIVRE I, CHAPITRE II. yS 

réunions publiques ou secrètes , auxquelles la religion 
donnait son nom de quelque manière que ce fut, 
toutes conversations sur ce sujet dans l'intérieur des 
familles étaient défendues sous des peines sévères. 
Des tribunaux particuliers furent établis dans chaque 
province pour veiller à l'exécution des édits. Celui qui 
professait des opinions erronées perdait, sans qu'on 
eût égard à aucune considération, ses emplois et 
son rang. Ceux, qui étaient convaincus d'avoir ré- 
pandu des doctrines hérétiques ou seulement d'avoir 
assisté aux assemblées secrètes des réformés, étaient 
condamnés à mort; les hommes tombaient sous le 
glaive du bourreau; les femmes étaient enterrées 
vives. On livrait aux flammes les hérétiques relaps. 
La rétractation même du coupable ne pouvait le 
soustraire à cette sentence terrible ; en abjurant son 
erreur, il n'obtenait tout au plus que la faveur d'un 
genre de mort moins cruel (i). 

Les fiefs d'un condamné devenaient le partage du 
fisc, nonobstant les privilèges du pays, d'après lesquels 
il était permis à l'héritier de les dégager moyennant 
une somme modique. Une autre prérogative formelle 
et non moins précieuse donnait le droit au citoyen 
de la Hollande de n'être jugé que par les tribunaux 
de la province qu'il habitait ; mais à l'époque dont 



(i) Hist. univ. de De Thou', 1. 1, p. 4a6. — Grotii Airn. , lib. i, p. i r. 
— Meteren, 1. ii , p. 3o verso. 



74 SOULÈVEMEIfT DES PAYS-BAS. 

nous parlons, les coupables furent soustraits à la 
juridiction ordinaire et condamnés par des tribunaux 
étrangers. C'est ainsi que la religion prêtait son appui 
au despotisme pour attaquer d'une main sacrée j sans 
danger et sans résistance, des privilèges que le bras 
séculier avait été forcé de respecter. 

Charles-Quint, devenu plus audacieux par l'heu- 
reux succès de ses armes en Allemagne, crut alors 
pouvoir tout oser, et pensa sérieusement à transplanter 
l'inquisition espagnole dans les Pays-Bas. La terreur 
seule qu'inspirait ce nom interrompit tout à coup le 
commerce dans Anvers. Les principaux négocians 
étrangers se préparèrent à quitter la ville; les maisons 
diminuèrent aussitôt de valeur; les manufactures 
s'arrêtèrent; plus de ventes, plus d'achats; la ruine 
de cette ville florissante était inévitable, si Charles- 
Quint, convaincu par les représentations de la gou- 
vernante des Pays-Bas, n'eût pas renoncé à ce projet 
dangereux. On recommanda donc au tribunal d'user 
de ménagemens envers les marchands étrangers , et 
on donna aux inquisiteurs le nom plus doux de juges 
ecclésiastiques (i) ; mais ce tribunal continua à sévir 
dans les autres provinces avec l'inhumanité et le 
despostime inhérens à sa mission. Les historiens font 
monter à cinquante mille le nombre des victimes 
qui, pendant le règne de Charles-Quint, ont péri 

(i) Hist. génér. des Provinces-Unies, t. rv, p, 63 r, 632. 



IIVRE ly CHAPITRE II. 75 

SOUS le fer des bourreaux, seulement pour fait de 
religion (î). 

Si l'on considère la conduite violente de ce mo« 
narque, on a peine à c(Hnprendre comment le sou-* 
lèvement quî a éclaté ayeo tant de fureur sous le 
règne de son successeur put être prévenu sous le 
sien. Un examen plus approfondi éclaircira ce fait. 
La prépondérance de Charles, redoutée généralement 
en Europe, avait élevé le commerce des Pays-Bas à 
un xlégré de prospérité qu'il n'avait jamais atteint 
auparavant. L'influence de son nom ouvrait tous les 
ports aux vaisseaux de cette nation , lui procurait 
une libre navigation sur toutes les mers , et lui as* 
surait les traités de commerce les plus favorables avec 
les puissances étrangères. C'est principal^nent avec 
l'appui de son souveraid qu'elle parvint à détruire en- 
tièrement le pouvoir de la ligue anséatique dans la mer 
Baltique. Le Nouveau-Monde, l'Espagne, l' Allemagne 
qui, obéissant au même maître, rie formaient avec 
elle qu'une même patrie , favorisaient toutes ses en- 
treprises. Charles-Quint, en réunissant les six der- 
nières provinces à celles qui formaient l'héritage de 
la maison de Bourgogne , avait donné à cet état une 
étendue et une importance politique qui le plaçaient 
à côté des plus puissantes monarchies de l'Europe (a). 

(i) Meteren, liv. i , p. lo au verso, — liv. ii, p. 3o au verso. — 
Grotii Ann. , lib. x, p. la. Ce dernier dît cent mille. 

(a) II eut aussi lui moment l'inteulion de l'ériger en royaume ; mais 



^6 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS. 

Il sut flatter, par cette conduite, l'orgueil national. 
Lorsque la Gueldre , Utrecht , la Frise et Groningue 
, furent réunies sous sa domination , il y fît cesser 
aussitôt les guerres civiles, qui avaient si long-temps 
interrompu leur commerce. Une paix intérieure, qui 
ne fat point troublée , leur permit de recueillir tous 
les fruits de leur industrie. Charles-Quint était donc 
le bienfaiteur de ces peuples ; l'éclat de ses victoires 
avait en même temps ébloui leurs yeux, et la gloire 
de leur souverain , qui rejaillissait aussi sur eux , 
avait ralenti et mis en défaut leur vigilance républi- 
caine. Le vainqueur de l'Allemagne, de la France, 
de l'Italie et de l'Afrique en imposait aux factieux , et 
personne n'ignore ce que peut se permettre un homme^ 
qu'il sôit prince ou particulier , quand il est parvenu 
à captiver l'admiration. La présence du monarque 

les différences essentielles qui existaient entre ces provinces , et qui s'é- 
tendaient depuis la constitution et les moeurs jusqu'aux poids et mesures', 
le firent renoncer à ce projet. Le service qii^il leur rendit à la diète d* Augs- 
bourg en i548, où leurs relations avec Tempire d'Allemagne furent 
fixées, aurait pu avoir pour eux des résultats importans. Suivant cette 
convention, les dix-sept provinces formaient un cercle particulier, sous le 
nom de cercle de Bourgogne, et devaient contribuer aux charges de Tem- 
pire germanique , dans la proportion de deux fois plus qu'un électeur, et 
trois fois plus dans une guerre contre les Turcs ; mais , en retour de ce 
sacrifice, elles devaient jouir de la protection puissante de cet empire , 
et n'être lésées dans aucun de leurs privilèges particuliers. La révolution 
(fui changea , sous le règne de son fils , la constitution politique de ces 
provinces , annula cette convention sur laquelle il est inutile de s'étendre 
ici davantage. 



LIVRE I, CHAPITRE II. 77 

dans les Pays-Bas, qu'il visita jusqu'à dix fois, d'après 
ses propres aveux, contint les mëcontens dans les 
bornes du devoir. Les scènes fréquemment répétées 
d'une justice prompte et sévère entretinrent l'effroi 
qu'inspirait la puissance souveraine, Charles enfin 
était né dans les Pays-Bas , et il aimait la nation dans 
le sein de laquelle il avait été élevé ; les mœurs des 
habitans lui plaisaient; la simplicité, le naturel de 
leur caractère et de leur entretien le reposaient agréa- 
blement de l'austère gravité des Espagnols; il parlait 
leur langue, et dans sa vie privée se conformait à 
leurs usages. L'étiquette importune, ce mur de sé- 
paration si peu naturel entre un roi et son peuple, 
était bannie de Bruxelles ; d'envieux étrangers n'em- 
pêchaient pas les sujets d'avoir accès jusqu'à leur 
prince : c'était à leurs compatriotes qu'il avait confié 
la garde de sa personne. Il leur parlait souvent et 
avec plaisir. Son air était prévenant, ses manières 
étaient affables et obligeantes. Tous ces petits arti- 
fices lui acquirent l'amour des Belges; et, tandis que 
ses armées ravageaient ses moissons, tandis qu'il s'em- 
parait d'une main avide de leurs propriétés, tandis 
que ses gouverneurs opprimaient le peuple et que 
ses bourreaux l'égorgeaient, il s'assurait de leurs 
cœurs par sa seule affabilité. 

Charles eût désiré vivement transmettre cette af- 
fection nationale à Philippe , son fils. Ce motif seul 
l'engagea à le faire venir d'Espagne dès sa jeunesse , 



78 SOUIiÈVEMENT DES PÀTS-BAS. 

et à le montrer dans Bruxelles au peuple qu'il était 
appelé à gouverner. Le jour solennel de son abdi- 
cation y il lui recommanda les provinces des Pays-Bas 
comme le plus riche fleurob de sa couronne , et il 
l'exhorta sérieusement à respecter leur constitution. 
Le caract^e de Philippe II était en tout l'opposé 
de celui de son père ; ambitieux comme lui , mais 
connaissant moins les hommes et sachant moins les 
apprécier, il s'était formé de l'autorité souveraine 
une idée d'après laquelle il les traitait comme les in- 
strumens serviles de ses volontés; le plus léger symp* 
tome de liberté lui paraissait une offense. Né en Es- 
pagne (i), et élevé sous la verge de fer des moines, 
il exigeait aussi des autres la triste uniformité et la 
contrainte qui le caractérisaient lui-même. La gaieté 
pétulante des Belges ne révoltait pas moins ses habi- 
tudes et son caractère y que leurs privilèges ne bles- 
saient son désir de dominer. Il ne parlait que la 
langue espagnole ; il ne souffrait que des Espagnols 
autour de sa pq^rsonne , et tenait avec entêtement à 
leurs usages. Vainement l'esprit inventif des villes 
flamandes par où il passait leur fît imaginer à l'envi 
des fêtes brillantes pour célébrer sa bienvenue (2), 
son front ne se dérida point; tout ce que la magni- 
ficence étalait à ses yeux , les épanchemens de la joie 

(i) U naquit à Valladolid le 3i mai i5a7. 

(a) La ville d'Anvers dépensa seule, à cette occasion , 360,000 florins 
d'or. (Meteren, liv. i, p. 12 au verso. ) 



UVRB I, CHAPITRE II. 'jg 

la plus oardiale que le peuple manifestait hautement 
ne purent attirer sur ses lèvres un sourire d'appro- 
bation (i). 

Charles-Quint manqua entièrement son but en 
faisant Connaître son fils aux Belges; ils auraient 
trouvé par la suite son joug moins pesant si ce prince 
n'avait jamais paru dans leur pays; mais ses regards 
leur annoncèrent ce qu'il devait être un jour, et son 
entrée à Bruxelles lui aliéna tous les cœurs. L'ai- 
mable abandon de l'empereur envers ses sujets ne 
servit qu'à rendre plus choquant l'orgueil taciturne 
de son fils; ils avaient lu dans ses yeux les projets 
sinistres qu'il formait déjà contre leur liberté; ils 
étaient préparés à trouver en lui un tyran y et dis- 
posés à lui résister. 

La souveraineté des Pays-Bas fut la première que 
Charles -Quint abdiqua dans une assemblée solen- 
nelle des états tenue à Bruxelles le a 5 octobre i555 ; 
il les délia de leur serment de fidélité ou plutôt en 
transporta l'effet au roi Philippe son fils (a). « Si c'é- 
a tait par ma mort, dit-il à ce prince, que vous eus- 
cc siez été mis en possession de tant de provinces, 
« j'aurais sans doute quelque droit encore à la recon- 
« naissance d'un fils pour lui* avoir laissé un héritage 
« si riche et que j'ai tant augmenté; mais puisque 

(i) Hist. génér. des Provinces-Umes, t. IV, p. 627, 6s8 ; t. V, p. 1 1. 

(a) « Mon fils , aujourd'hui que j*aTiiiice , en votre faveur , par une 

« mort volontaire , la possession d'un héritage que le ciel vous destine , 



8o SOULÈVEMENT DBS PATS-BAS. 

a cette grande succession ne vous vient aujourdliuî 
« que par l'effet d'un acte libre de ma volonté, puisque 
c< votre père a y pour ainsi dire, voulu mourir avant le 
« temps pour vous faire jouir par avance du bénéfice 
« de sa succession , je puis justement vous demander 
a. de donner au soin et à l'amour de vos peuples tout 
oc ce que vous semblez me devoir pour vous avoir 
a avancé la jouissance de l'empire que je vous aban- 
<( donne. D'autres souverains se félicitent d'avoir 
<K donné la vie à leurs enfans et de pouvoir leur lais«- 
c( ser des royaumes; mais j'ai voulu oter à la mort l'a- 
ce vantage de vous faire ce présent, espérant ressentir 
« une double joie de vous voir à la fois vivre et ré- 
(( gner par moi. Peu de rois sans doute suivront mon 
<x exemple , comme à peine en ai-je trouvé dans tous 



« je siiis en droit d^exiger, comme une marque de votre reconnaissance , 
« que vous n^ayez jamais d'autre objet que le bonheur de vos peuples. La 
« plupart des princes se consolent en mourant de laisser à leurs enfims 
n une couronne qu'ils ne peuvent retenir. Je me fais un double plaisir de 
« la mettre sur votre tête , et de voir régner mon successeur. L'exemple 
« que je donne aiva peu d'imitateurs ; je n'en trouve qu'un entre tous les 
« souverains qui m'ont précédé. Songez , mon fils , qu'on n'approuvera 
•( ma résolution qu'autant que vous en serez digne , et que mon honneur 
« est dans vos mains. Conservez toute votre vie la crainte de Dieu , l'a^ 
« mour de la justice et le cœur de vos sujets ; ce sont les fondemens les 
« plus assurés d'un pouvoir légitime. Il ne me reste qu'à supplier le roi 
« des rois de vous donner des enfans assez vertueux pour vous exciter à 
« suivre mon exemple par tendresse pour eux et pour vos peuples, sans 
« impatience de leur part ni contrainte de la vôtre. « ( Hist. génér. des 
Provinces-Unies, t. IV, liv. xii, p. 679.) 



LIVRE I, CHAPITRE II. 8l 

a les siècles précédens que j'aie pu imiter, mais ma 
i< résolution paraîtra digne d'ëloges , lorsqu'on verra 
cf que vous méritez qu'on en ait fait en vous la pre- 
« mière expérience, si vous conservez cette sagesse que 
«vous avez montrée jusqu'ici, si vous avez toujours 
« dans l'ame la crainte du maître souverain de toutes 
a choses, si vous persévérez dans la pureté de la reli- 
« gion ca:tholique, si vous régnez enfin suivant la jus- 
« tice et les lois qui font toute la force , et sont les 
« meilleurs appuis des empires. Il ne me reste plus 
« qu'un vœu à former pour vous : puisse le ciel vous 
« donner un fils si heureusement né que vous puis- 
ce siez un jour lui transporter votre empire et votre 
« puissance, et que vous n'y soyez jamais contraint! » 
Lorsque Tcmpefreur eut fini son discours (i), Phi- 
lippe se jeta à genoux devant lui , lui baisa la main et 
reçut la bénédiction paternelle. Ses yeux se mouil- 
lèrent de larmes, mais ce fut pour la dernière fois. 
Cette scène était si touchante, que tetis les assistans en 
furent attendris (a). 

(x) Ce discours fut prononcé en français. (Ilist. de Grànvelle, p. a 3 8.) 

Philippe répondit à son père ; mais ce fut par Torgane de Granvelle , 
s'excusant sur le peu d^usage qu'il avait de la langue française» (Id., p. a4i0 

Ù paraît , d'après ces exemples , qu'à cette époque on se servait habi- 
tudlement de la langue française dans les Pays-Bas. 

(IVote du traducteur.) 

(a) Strada, t. I , lib. i, p. 9. — Meteren , liv. i , p. i5 au verso. — 
De Thou, t. II, liv. xvi, p. 664. — Hist. génér. des Province»-Unies , 
t. rv, liv. XII , p. 67 g. 

I. 6 



Sa SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS. 

Elle fut bientôt suivie d'une autre ; Philippe reçut 
l'Hommage des états assemblés , et il prêta le serment 
dont on lui présenta la formule dans les termes sui- 
vans. 

« Moi Philippe, par la grâce de Dieu , prince d'£s- 
« pagne, des Deux-Siciles, etc., je jure et je promets 
« qu'à mon avenue et succession dans les pa^s , comtés, 
<( duchés , etc. , je serai bon et juste seigneur à mes su- 
ce jets; que je maintiendrai et ferai maintenir tous et 
« chacun des privilèges des nobles , des villes et de la 
(( commune, tant des ecclésiastiques que des laïques, et 
« généralement tous les droits et immunités qui leur ont 
ce été octroyés par mes prédécesseurs, comme aussi les 
c( usages et coutumes dont ils jouissent , tant en gêné- 
ce rai qu'en particulier, promettant au surplus de faire 
(c tout ce que doit faire un bon et loyal seigneur; 
ce ainsi Dieu et tous ses saints me soient à aide (i). » 

La crainte que le gouvernement arbitraire de l'em- 
pereur avait inspirée, et la défiance des états envers 
son fils, paraissait déjà dans cette formule de ser- 
ment, conçue dans des termes beaucoup plus circon- 
spects et plus précis que ceux du serment prêté par 
Charles-Quint et par les princes bourguignons avant 
lui. Philippe fut forcé de leur promettre le maintien 
de leurs us et coutumes ^ clause qui n'avait point été 
jusqu'alors exigée. Dans le serment de fidélité que les- 

(i) Hist. génér. des Provinces-Unies , t. IV, liv. xii , p. 626. 



LIVRE I, CHAPITRE H. 83 

états lui prêtèrent, ils ne s'engagèrent qu'à l'obéis- 
sance compatible avec les privilèges du pays (i). Ses 
ministres ne pouvaient donc compter sur leur soumis- 
sion et sur leurs subsides, qu'autant qu'ils exerce- 
raient suivant les lois l'emploi qui leur était con- 
fié. Philippe, enfin ne reçut dans ce serment des 
états que le nom de prince naturel et prince né; mais 
il ne fut point qualifié du titre de souverain et de 
seigneur, ainsi que l'empereur l'avait désiré. Ceci 
prouve assez combien était faible l'idée qu^on s'était 
formée de la justice et de la générosité du nouveau 
monarque. 

(i) Httt. génér. des Proviaccs-Unies , t. lY, tiv. xii,.p. 627. 






84 SOULEVEMENT DES PAYS-BAS. 



CHAPITRE m. 



Les Pays-bas sous Philippe IL 



Les Pays-Bas étaient parvenus au plus haut degré 
de prospérité, lorsque Philippe II en prit le gouver- 
nement. Il fut le premier de leurs princes qui, à son 
avènement au trôpe, les posséda en totalité. Cet 
état vaste et puissant, qui pouvait rivaliser avec des 
royaumes, était composé, à cette époque, de dix- 
sept provinces : les quatre duchés de Brabant, de 
Limbourg, de Luxembourg et de Gueldre, les sept 
comtés d'Artois , de Hainault , de Flandre, de Namur, 
de Zulphen , de Hollande et de Zélande , le marquisat 
d'Anvers et les cinq seigneuries de Frise, de Malines, 
d'Utrecht, d'Overyssel et de Croniugue; son commerce 
était immense et ne pouvait s'accroître; la fertilité 
du sol offrait à son maître des richesses plus inépui- 
sables que les mines d'or de l'Amérique. Ces dix-sept 
provinces qui, réunies, égalent à peine en étendue 
la cinquième partie de l'Italie, et qui ne s'étendent 
pas au-delà de trois cents lieues flamandes, rappor- 
taient presque autant à leur prince que la Grande- 
Bretagne entière à ses rois avant que ceux-ci eussent 



LIVRB I , CHAPITRE III. 85 

réuni les biens du clergé à leur couronne. Trois cent 
cinquante villes vivifiées par le travail et par le bon- 
heur, six mille trois cents bourgs, une quantité in- 
nombrable de villages, de fermes et de châteaux ne 
formaient^ des Pays-Bas, qu'une seulç province floris- 
sante (i). La nation était alors dans son plus brillant 
éclat. L'industrie et l'abondance , donnant l'essor au4i 
facultés de chaque citoyen, avaient éclairé son esprit 
et ennobli ses inclinations; la prospérité générale 
favorisait les productions du génie. Sous ce clin^at , 
le sang moins agité, et refroidi par un ciel, rigoureux,. 
permet moins aux passions de s'exalter. L'égalité 
d'ame, la tempérance et une patience inaltérable,, 
vertus indigènes de cette contrée septentrionale, la. 
justice et la bonne foi, garanties de son commerce 
et doux fruits de sa liberté, enfin la véracité, la<. 
bienveillance et l'amour du bien public laissent 
dans ce pays peu de vices à combattre, et cea 
vices y sont moins dangereux que partout ailleurs*. 
Aucune nation ne peut être gouvernée avec plus 
de facilité par un prince éclairé, et n'oppose plus 
de résistance à un despote. La voix du peuple exerce 
ici plus qu'ailleurs une censure infaillible sur les 
actes du gouvernement. Le véritable art de régner 
ne peut être soumis à une épreuve plus glorieuse, 
ni une politique faible et artificieuse à un examen 
plus sévère. 

(i) Strada , 1. 1 , liv. i , p. 3a. — De Thou, t. V, IW. xl , p. 197. 



86 SOCLàVEMBHT DES PATS*BAS. 

Avec une semblable organisation , un ëlat aurait 
pu agir et appuyer ses entreprises d'une force extra* 
ordinaire , lorsqu'un besoin pressant en eût réclamé 
les secours, si une administration sage et économe 
eût su en diriger l'application à propos. Charles^ 
Quint laissa à son successeur un pouvoir peu diffé- 
lent de celui qui constitue une monarchie tempérée. 
L'autorité royale l'emportait visiblement sur la puis- 
sance républicaine ; et cette machine, composée d'é- 
lémens hétérogènes , pouvait maintenait âtre mise 
en mouvement avec autant de sûreté et de promp- 
titude qu'un état soumis au pouvoir absolu. Cette 
foule de nobles, jadis si puissans, syivaient volon- 
tairement le souverain dans les guerres qu'il en- 
treprenait, ou bien, en temps de paix, cout*tisans 
•avides d'un sourire du monarque , briguaient à Tenvi 
des emplois à sa cour. La politique adroite du prince 
avait créé de nouveaux biens imaginaires dont il était 
seul dispensateur. De nouvelles passions, de nouvelles 
idées sur le bonheur avaient Êiit oublier l'austère 
simplicité des vertus républicaines; l'orgueil fit ^ace 
à la vanité, la liberté à l'amour des grandeurs, une 
pauvreté indépendante à une servitude riante et 
voluptueuse. Opprimer et piller la patrie comme mi- 
nistre d'un monarque ^solu, fut pour l'ambition et 
l'avidité des grands une amorce plus séduisante que 
celle de partager, aux assemblées générales, une 
faible portion de la souveraineté. La plupart des 



LIVRE I, CHAPITRE III. 87 

nobles avaient en outre dissipé leur fortune et con- 
tracté des dettes énormes. Sous le prétexte spécieux 
de les honorer , Charles-Quint avait déjà affaibli les 
vassaux de la couronne les plus redoutables y en leur 
doiinant des ambassades ruineuses près des cours 
étrangères. C'est ainsi que Guillaume d'Orange fut 
envoyé en Allemagne pour porter la couronne im- 
périale au frère de Charles^Quint, et que le comte 
d'£gmont se rendit en Angleterre pour conclure le 
mariage de Philippe avec la reine Marie. Tous les 
deux accompagnèrent dans la suite le duc d'Albe en 
France pour traiter de la paix entre les deux couronnes 
et du second mariage de Philippe avec madame Eli- 
sabeth. Les frais de ce dernier voyage s'élevèrent à 
trois cent mille florins, dont le roi ne remboursa pas 
un denier. Le prince d'Orange , en remplaçant le duc 
de Savoie dans le commandement de l'armée espa- 
gnole , fut forcé de supporter seul les dépenses ex- 
traordinaires que cette dignité rendait nécessaires^ 
Lorsque des ambassadeurs ou des princes étrangers 
venaient à Bruxelles , comme le cérémonial espagnol 
exigeait que le souverain mangeât seul, les grands 
étaient obligés de tenir table ouverte, afin que l'hon- 
neur du roi n'éprouvât aucune atteinte. La politique 
espagnole avait trouvé un moyen encore plus ingé- 
nieux pour affaiblir insensiblement les familles les 
plus riches des Pays-Bas. Tous les ans, un des grands 
de Castille arrivait à Bruxelles ; il y étalait un faste , 



88 SOULE VEMEITT DES PAYS-BAS. 

il y faisait une dépense qui surpassait de beaucoup 
ses revenus. On eût regardé dans cette ville comme 
un affront ineffaçable de lui céder en prodigalité. 
Chacun s'efforçait de l'emporter sur lui , et, dans cette 
lutte onéreuse , épuisait sa fortune , tandis que l'Espa- 
gnol se retirait assez à temps dans ses foyers pour ré^ 
parer par quatre années d'économie la profusion d'une 
seule. Il est vrai cependant que dans la suite ces ar- 
tifices ne réussirent pas au gouvernement aussi heu- 
reusement qu'il l'avait espéré ; car ce forent précisé- 
ment les dettes pressantes contractées par la noblesse 
qui la rendirent plus favorable à toutes les idées 
nouvelles. L'homme qui a tout perdu n'a plus qu'à 
gagner au milieu du désordre général (i). 

Le clergé a été de tout temps le soutien de l'au- 
torité royale, et il a dû l'être. Son âge d'or a toujours 
été l'époque de l'asservissement de l'esprit humain ; 
il s'associe avec elle pour exploiter à son profit la 
faiblesse et la crédulité des hommes (a). L'oppression 
civile rend la religion plus indispensable et plus 
chère; l'entière soumission à une domination tyran- 
nique prépare les esprits à une croyance aveugle et 
commode, et la hiérarchie rend avec usure au despo- 
tisme les services qu'elle a reçus de lui. Les évêques 
et les prélats étaient , dans les états de la nation , 
les zélés défenseurs du trône , toujours prêts à sacrifier 

(i) Reidani Ann.^lib. i, p. 3 et 4. 

(2) Ces deux dernières phrases manquent dans la traduction de Cloêt^ 



LIVA£ I^ GHAPITR£ III. 89 

Tintérét des citoyens à celui de Téglise et à l'avantage 
politique du prince. Des garnisons nombreuses et 
aguerries tenaient en respect les^illes principales^ qui, 
incertaine de lappui de leurs défenseurs naturels, 
étaient déchirées par les factions et par les querelles 
religieuses. Dans de telles circonstances , qu'il était 
facile à la couronne de conserver cette prépondérance, 
et combien fut grande la faute qui la lui fit perdre ! 
L'importance que la monarchie espagnole avait 
alors acquise en Europe augmentait encore l'in- 
fluence de Philippe II dans les Pays-Bas. Aucun état 
n'osait se mesurer avec elle. La France, la plus redou- 
table des puissan(;es voisines , affaiblie par une guerre 
désastreuse, et plus encore par des factions intérieures 
qui devenaient plus audacieuses sous la minorité d'un 
roi , s'avançait rapidement- vers l'époque malheureuse 
qui la rendit , pendant près d'un demi-siècle, le théâtre 
de la désolation et des crimes les plus affreux. Elisa- 
beth d'Angleterre défendait avec peine son trône chan- 
celant de la fureur des partis , et sa nouvelle église 
était encore mal affermie contre les tentatives cachées 
des sectateurs de celle qu'elle avait réduite au silence. 
Ce n'était que plus tard qu'à sa voix créatrice l'An- 
gleterre devait sortir d'une humiliante obscurité et re- 
cevoir, même de la fausse politique de son rival , les 
forces qui, après une lutte opiniâtre, devaient enfin le 
renverser. La maison impériale d'Allemagne était at- 
tachée à celle d'Espagne par les doubles liens du sang 



II- 



go SOULÈVEMENT DES PATS«BAS. 

et de la politique, et d'ailleurs les progrès des armes 
de Soliman attiraient son attention plutôt vers To- 
rient que vers l'occident de F£urope. Les princes dlta- 
lie j lies à Philippe par la reconnaissance , ou retenus 
par la crainte, ne lui laissaient rien à redouter de ce 
coté, et ses créatures dominaient à la cour de Rome. 
Les monarchies du nord étaient encore plongées dans 
les ténèbres de la barbarie , ou , commençant à peine 
à prendre une forme stable, ne figuraient point dans le 
système politique de l'Europe. Philippe possédait les 
généraux les plus illustres de ce siècle, des armées 
nombreuses et accoutumées à vaincre, une marine 
respectable, et ce riche tribut en métaux précieux 
qui s'écoulait déjà régulièrement et avec sûreté des 
Indes occidentales en Espagne. 

C'est au sein de circonstances aussi favorables, c'est 
avec des instrumens si redoutables entre les mains 
d'un prince ferme et habile que Philippe prit les rênes 
du gouvernement de ses vastes états. 

Avant de le voir agir, essayons de pénétrer dans 
ses secrètes pensées et cherchons*j les motiis de sa 
politique (i). La gaieté et la bienveillance manquaient 
à son caractère ; son tempérament et l'édttcàtion aus- 
tère qu'il avait reçue le rendaient étranger à l'une; 
il n'avait pu acquérir l'autre, élevé par des hommes à 
qui les liens sociaux les plus doux et les plus puissans 

(i) Philippe II est un homme singulier qu'on ne saurait juger par les 
règles communes. (Hist. de Philippe II, par Alexis Dumesnil, in-S*", p. a 9.) 



LIVR£ ly CHAPITRE III. 9I 

étaient totalement inconnus. Deux idées remplissaient 
cet esprit rëtoéci. Le moi et Dieu auraient pu former 
sa devise. L'égoîsme et la superstition contiennent 
l'histoire de toute s^ vie; il était roi et chrétien , et 
l'un aussi mauvais que l'autre. Il ne fut jamais homme 
avec les hommes , parce qu'il regarda toujours au- 
dessus de lui et jamais au-dessous. Sa foi était sombre^ 
cruelle j car sa divinité était un être terrible. Il ne 
pouvait en espérer de nouveaux bienfaits, mais il en 
avait tout à craindre. L'homme privé attend du ciel la 
consolation ou la délivrance de ses maux ; pour Philippe, 
la Divinité était un épouvantail qui mettait des bornes 
aussi douloureuses qu'humiliantes à sa toute-puissance 
terrestre. Son respect pour elle était d'autant plus 
profond qu'il en accordait moins à l'humanité. Il trem- 
blait en esclave devant Dieu , parce que Dieu était le 
seul être devant lequel il eût à trembler. Charles- 
Quint embrassa avec ardeur la défense de la religion , 
parce qu'elle travaillait pour lui. Philippe II agit de 
même, mais ce fut 1 -effet d'une conviction intime. 
Charles, pour le maintien du dogme, fit détruire par 
le fer et le feu des milliers de victimes , tandis que lui- 
même outrageait dans la personne du pape, son pri- 
sonnier, les principes pour le soutien desquels il sa- 
crifiait le sang des hommes. Philippe, au contraire, 
ne se décide qu'avec répugnance, et même avec des 
remords , à entreprendre contre Paul V la guerre la 
plus légitime, et il abandonne les fruits de sa vie- 



g^ SOULÈVEMENT DES PATS-BÂS. 

toire, comme un criminel repentant renonce à ses ra- 
pines (i). L'empereur fîit barbare par calcul; son fils 
le fut par instinct. Le premier avait un esprit ferme 
et éclairé, mais peut-être fut-il plus méchant; le se- 
cond eut des idées plus bornées, une tête plus faible , 
mais il était plus juste. 

Il me semble que tous les deux auraient pu êti^ 
^ meilleurs qu ils n'ont été en effet, sans s'écarter pour 
cela des maximes que taus deux avaient adoptées; ce 
que nous imputons au caractère des hommes n'est 
très-souvent qu'une conséquence nécessaire de l'im- 
perfection de notre nature. Une monarchie aussi éten- 
due que celle de Philippe était à la fois un objet de 
tentation trop forte pour l'orgueil humain , et un far- 
deau trop pesant pour les forces d'un seul homme. 
Il n'appartient qu'à l'esprit divin, infini et présent 
partout, de concilier la félicité générale avec le plus 
haut degré de liberté individuelle; niais quels expé- 
diens peut employer l'homme qui se trouve ainsi à la 
place du créateur? C'est en classant les objets qu'il 
supplée à son insuffisance. Semblable au naturaliste , 
il établit des signes d'ensemble et des règles qui faci- 
litent le coup d'œil général à son regard incertain , et 
sous lesquels tous les individus doivent être classés. 
Voilà le secours que lui prête la religion; elle trouve 
les germes de l'espérance et de la crainte dans le cœur 

(i) Hist. de Philippe II, par Watson, t. I, p. 6i, 83. 



LIVRE 1 , CHAPITRE III. 93 

de tous les homnes; en s'emparant de cespenchans, 
en les soumettant à un seul objet , elle a changé des 
miliions d'êtres isolés en un tout homogène* La va- 
riété infinie des volontés humaines n'embarrasse plus 
le souverain. Il existe donc un bien et un mal uni- 
versellement reconnus, dont il peut se servir à pro- 
pos, et qui agissent de concert avec lui dans les lieux 
mêmes où il n'est pas. Il y a aujourd'hui une barrière 
où la liberté s'arrête , ligne respectable et sacrée vers 
laquelle tous les mouvemens séditieux du cœur hu- 
main doivent à la fin se diriger. En un mot , le but 
commun du despotisme et du sacerdoce est l'unifor- 
mité, et l'uniformité est un auxiliaire indispensable ' 
de la misère de l'esprit humain. Philippe devait être 
plus despote que son père , par cela même que son 
esprit était plus borné, ou, en d'autres termes, il de- 
vait s'attacher avec d'autant plus de sollicitude aux 
règles générales , qu'il était moins capable de descendre 
aux localités et aux individus. On peut tirer, de tout 
ceci, la conséquence que l'intérêt le plus puissant pour 
Philippe n était de maintenir l'uniformité de croyance 
et de constitution, parce que sans eRe il ne pouvait 
régner. 

Il eût néanmoins montré dans le commencement 
de son règne plus de douceur et d'indulgence, s'il était 
monté plus tôt sur le trône. Dans le jugement que l'on 
porte ordinairement de ce prince , il paraît qu'on n'a 
point fait assez d'attention à une circonstance qu'on 



94 SOUtiVEMENT DES PATS-BAS. 

aurait dû avec justice prendre en considération dans 
le jugement qu'on porte de son esprit et de son cœur. 
Il avait près de trente ans lorsqu'il devint souverain 
de l'Espagne , et sa raison précoce avait hété sa ma- 
jorité. Un esprit tel que le sien , qui sentait sa maturité, 
et qui n'était par là que trop disposé à concevoir et 
à nourrir de hautes espérances , ne pouvait supporter 
qu'avec répngnance le joug de Fobéissance filiale. Le 
génie supérieur du père et si^n autorité absolue Comme 
souverain devaient blesser l'orgueil du fils déjà si 
confiant en* hn-méme. La part que Charles - Quint 
lui avait accordée dans le gouvernement de fétat 
était suflBsante pour le détourner de passions mtÂns 
nobles et pour entretenir la sévère gravité 4e son 
caractère ; mais Charles avait cependant mis encore 
asseï: de réserve dans cette concession potir aflumer^ 
avec plus dé violence, dans te cœur de Philippe le dé» 
sir du pouvoir le plus itthnité. Lorsqu'it prit ^fective- 
ment possession de l'autorité, elle avait perdu pour 
lui le charme de la nouveauté. La dbiice ivresse d'un 
jeune nïonarque surpris tbut-à-coup pat* la* puissance 
souveraine, celte éfihsion de la joie qui' ouvre Famé 
aux plus doux sentimens , et à laquelle l'humanité a 
dû plus d'une fois de nombreuses fondations de bien^» 
faisance, avaient depuis long-temps cessé d'existé)^ dans 
son ame, si même elles avaient jamais pu l'émouvoir^ 
Son caractère était endurci, lorsque la fortune le sou- 
mit à cette épreuve décisive, et ses principes affermis 



LIVRE I , CHAPITRE III. qS 

résistèrent à cet ébranlement salutaire. Il avait eu le 
temps, pendant quinze ans, de se préparer à ce pas- 
sage ; et au lieu de s'arrêter en jeune homme aux 
marques de sa nouvelle dignité, ou de perdre l'aurore 
de son règne dans l'ivresse d'une vanité oiseuse , il 
conserva assez de sang-froid pour entrer immédiate- 
ment dans la possession solide de sa puissance, et 
pour se venger de sa longue privation par l'usage le 
plus complet qu'il pût en faire. 



96 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS. 



CHAPITRE IV. 



Le tribunal de Tlnquisition. 



A PEINE Philippe n se vit-il , par la paixdeCateau-' 
Cambrésis , paisible possesseur de ses états ^ qu'il se 
livra entièrement au grand œuvre de l'extirpation 
de l'hérésie , et qu'il justifia les craintes de ses sujets 
belges. Les ordonnances que son père avait rendues 
contre les hérétiques furent renouvelées dans toute 
leur rigueur^ et il en confia l'exécution à d'affreux 
tribunaux , auxquels il ne manquait que le nom 
d'inquisition; mais pour que son ouvrage lui parût 
achevé, il fallait qu'il introduisît dans les Pays-Bas 
l'inquisition espagnole avec toutes ses formes , projet 
dans lequel Charles-Quint avait déjà échoué. 

Cette inquisition est une institution moderne et 
extraordinaire dont les temps antérieurs n'offrent 
point de modèle , et qui ne peut être comparée avec 
aucun tribunal ecclésiastique ou séculier. Le système 
inquisitorial a existé en effet dès le moment où la 
raison a osé soumettre les choses sacrées à s(fn exa- 
men , depuis qu'il existe des sceptiques et des nova- 
teurs; mais ce ne fut qu'au milieu du treizième siècle, 



UVRE I, CHAPITRE IV. Q'Jf 

lorsque des exemples d'apostasie eurent effrayé la 
hiérarchie de l'Église , que le pape Innocent ni ins- 
titua un tribunal particulier , et sépara , contre tout 
principe, la surveillance et l'instruction ecclésias» 
tiques du pouvoir qui punit (i). Pour être plus cer- 
tain qu'aucune considération , qu'aucune faiblesse hu- 
maine n'atténuerait l'inflexible sévérité des jugemens 
de l'inquisition , il en retira la direction aux évéques 
et au clergé séculier qui tenaient encore trop à l'hu- 
manité par les liens de la vie sociale , et le composa 
exclusivement de moines, classe d'hommes. dégénérés 
qui renoncent aux penchans sacrés de la nature , et 
sont des instrumens serviles de la cour de Rome (a). 
L'Allemagne, lltalie, l'Espagne^ le Portugal et la 
France reçurent cette institution nouvelle; un moine 
fraiiciscain siégeait au tribunal qui pBo&onça un ju- 
gepaent terrible contre les Templiers. Quelques états 
eurent de la peine à s'y soustraire ou à la soumettre 
à la puissance civile. Les Pays-Bas en avaient été 
exemptés jusqu'au règne de Charles-Quint , et leurs 
évéques avaient toujours exercé la censure ecclé* 
siastique. Dans les cas extraordinaires les provinces 
vaUones avaient recours au tribunal de l'inquisition 

(i) Jttdicibus profanis permùsum , duntaxat sacerdotali sententia dam- 
natos punire, quonim multi suppliciorum sœvitia, velut pietate, oertabant. 
(Grotii Aon., lib. i, p. lo. ) 

(a) Cette dernière partie de la phrase n'est pas traduite dans M. de 
Cloët. 

ï- 7 



9Ô SOULÈVEMElfT DES PATS-BAS. 

établi à Paris, et les provinces allemandes à celui de 
Cologne (i). 

Mais l'inquisition, celle dont nous voulons parler, 
prit naissance à l'ouest de l'Europe , et différa entiè- 
rement de l'autre par son origine et par ses formes. 
Le dénier trône des Maures était tombé à Gre- 
nade dans le quinzième siècle, et le culte sarrasin 
avait dû céder enfin à la fortune du cbristianisme. 
Cependant l'Évangile était peu solidement établi dans 
le royaume le plus nouv^ellement converti à la foi 
du Christ , et au milieu d'un mélange confus de lois 
el de mœurs hétâ\>gànes; les deux retiginos ne s'é* 
taient point encore séparées. Le glaive de la persé- 
cution avait, il est vrai, forcé des milliers de fa- 
milles à se réfugier en Afrique; mais un bien plus 
grand nombre, retenues par la douceur du cli- 
mat (a) et par l'amour de la patrie, s'étaient ra- 
chetées, par une conversion simulée, de la cruelle 
nécessité de quitter leui*s foyers , et continuaient de 
servir Mahomet ou Moïse aux pieds des autels du 
vrai Dieu. Le royaume deOrenade n*était pas entiè- 
rement soumis , tant que ses habitans tournaient leurs 
regards vers la Mecque pour y adresser leurs prières^ 
et le nouveau converti n'était guère plus attaché à 

(i) Hfll^per. Mémoires et Troubles des Pays-Bas, tom. II, partie u, 
p. 65 et suiv. 

(a) Muitos tamen natalis soli dulcedo retinuit. (Nie. Bungundii historia 
belgica, p. 116.) Trjud. 



UVUE I , CHAPITRE lY. 99 

son souverain qu'à Téglifee romaine, s'il rederenait 
juif ou musulman dans l'intërieur de sa maison^ Ce 
n'était point assez de forcer ce peuple obstiné à suivre 
les formes extérieures du culte catholique ou à s'unir 
à l'église victorieuse par les faibles liens des céré- 
monies; il fallait encore extirper une religion an<^ 
eienne , triompher d'un penchant opiniâtre que l'ac- 
liou lente et irrésistible de plusieurs siècles avait 
enraciné dans ses mœurs , dans son langage, dans* ses 
lois, et que l'iôfluence permanente du ciel et du sol 
de la patrie contribuait sans cesse à entretenu. Si 
l'Eglise chrétienne voulait remporter une victoire 
complète sur la croyance ennemie, et assurer sa, nou- 
Telle conquête contre toute rechute, il fallait qu'elle 
sapât les fondemens mêmes sur lesquels l'anéien 
culte s'était affermi; qu'elle dâiaturàt entièrement les 
habitudes morales, identifiées afveo ce culte de lu 
manière k plus intime; qu'elle* détruisît ses racines 
secrètes dans les replis les plus cachés de l'ame ; il 
fallait qu elle efiàçât ses traces dans le cercle de la vie 
privée et dans les rapports sociaux, qu'elle laissât 
s'éteindre insensiblement tous les souvienirs qui pou- 
vaient le rappeler, et qu'elle anéantît même, s'il 
ét2# possède, la feculte de recevoir ses impressions. 
Patrie, famille, conscience, honneur, ces sentimens 
sacrés de la nature , et qui acquièrent dans l'état de 
société une énergie plus grande , sont toujours les > : 
premiers à se confondre avec celui de la religion; ils -//: J 



lOO SOULE VEMEITT DES PATS-BAS. 

en reçoivent de la force , et la lui communiquent à 
leur tour. Il était donc nécessaire de détruire cette 
action réciproque et de séparer ayec violence l'an- 
cienne religion des affections naturelles, au risque 
même de porter atteinte à leur pureté (i). Tel était 
le but de l'inquisition que nous nommons espagnole 
pour la distinguer des tribunaux plus humains qui 
portaient le même nom ; elle eut pour fondateur le 
cardinal Ximenès. Un moine dominicain , Torque- 
mada'y monta le premier sur son trône sanglant, 
fonda ses statuts, et, par ce legs Êttal, voua pour 
toujours son ordre à l'exécration du monde (2). L'in- 
quisition a fait vœu de diffamer la raison et d'étouffer 
le^génie; ses moyens sont la terreur et l'opprobre; 
toutés^es^passions sont à sa solde; aucun des plaisirs 
de la vie n'est exempt de ses pièges , et le solitaire 
lui doit compte de ses pensées. La crainte de sa puis- 
sance tient la liberté enchaînée dans les profondeurs 
de l'ame ; elle a subordonné à la foi tous les penchans 
de l'humanité ; tous les liens que l'honune considère 
comme les plus sacrés tombent devant elle. Un hé- 
rétique a renoncé, par le seul tait de son hérésie, 
à pouvoir réclamer les droits que lui donne sa qua- 
lité d'homme, et la plus légère infidélité à l'Église 

(x) Cette dernière partie de la phrase est supprimée dans CIoëL 

(a) M. de Gloët ne dit que : «Légua i son ordre cette puissance odieuse. • 

n a supprimé depuis ce passage jusqu*â : « les arrêts de ce tribunal res- 

« semblent... » 



LIVRE I, CHAPITRE IV. lOI 

l'en prive à jamais. Un simple doute sur rinfaillibilité 
du pape est châtié comme un parricide, et d«^ho- 
nore comme le crime le plus honteux. Les arrêts de 
ce tribunal ressemblent aux émanations de la peste , 
qui livrent les corps les plus sains à une rapide dis- 
solution. L'objet même inanimé est maudit s'il a 
appartenu à un hérétique. Rien ne peut soustraire 
les victimes de l'inquisition à leur destinée. Ses sen- 
tences s'exécutent sur des effigies, sur des cadavres, 
et le tombeau lui-même n'est point un refuge contre 
son bras redoutable (i). 

L'audace de ses jugemens n'est surpassée que par 
l'inhumanité avec laquelle elle les exécute. En réunis- 
sant le ridicule à la barbarie , en amusant les yeux par 
la singularité du spectacle, elle affaiblit le sentiment 
de la pitié par celui de la curiosité qu'elle excite. Elle 
étouffe la sensibilité sous la raillerie et le mépris. Pré- 
cédé d'un drapeau couleur de sang, le coupable est 
conduit à l'échafaud en pompe solennelle; au son de 
foutes les cloches, les prêtres en habits sacevdotaux, 
ouvrent la marche en chantant des cantiques sacrés. 
Après eux vient le condamné revêtu du san-benito, 
vêtement jaune sur lequel sont peintes en noir des 
figures de diables. Sa tête est couverte d'un bonnet de 
papier terminé par une figure humaine environnée de 
flammes, autour desquelles voltigent des démons bi- 

(i) Ce qui suit est supprimé dans la traduction de M. de Cloct jusqu'à : 
•* Précédé d'un drapeau... » 



IO!I SOULfeVBMElTT DES PATS-BAS. 

deux. On porte devant ce malheureux , qui est voué à 
une dtnmatiodt étemelle, l'image retournée du Ré- 
dempteur. Plus de salut pour Ini. Son corps est des- 
tiné au bûcher, et son ame immortelle aux flammes 
de l'enfcir. Un bâillon lui ferme la bouche et l'empédie 
d'adoucir sa douleur par des plaintes , d'exciter la com- 
passion par le récit touchant de son infortune, et de 
dévoiler les mystères du saint -office. Après lui mar- 
chent le haut clergé en omemens pompeux, les ma- 
gistrats et la noblesse. Les moines qui l'ont jugé ter- 
minent cet horrible cortège (i). Il semble voir un 
cadavre que l'on porte au tombeau, et c'est un homme 
vivant dont les tourmens doivent en quelques instans 
présenter au peuple un spectacle afireux. Ces exécu- 
tions ont ordinairement lieu les jours de grande fête, 
et on réserve à cet e)fi^ , dans les cachots du saint-of- 
fice, un certain nombre de ces infortimés pour rendre 
la cérémonie plus solennelle par la quantité des vie* 
times; le roi y assiste alors en personne, assis sur un 
siège moins élevé que celui du grand inquisiteur et la 
tét« découverte; il lui cède ce jour-là le premier rang. 
Qui ne tremblerait à raq)ect d'un tribunal devant le- 
quel s'humilie la majesté du trône (a)! 

(i) Cette dernière phrase est supprimée dans M. de doët 
(3) Burgundii Hist. belgica, p. x 26, 127. — Hopper, Recueil et Mé- 
morial des troubles des Pays-Bas, t. II, part, u, p. 65, 66, 67.— Grotii 
Ami. belgics , p. S, 9 et seq. — Essai sur les mœurs, par Voltaire, t. VI, 
Cfa. CXL, p. 98 — zio. 



LIVBE I) CHAPITRS lY. to3 

La grande révolution religieuse opérée par Luther 
et par Calrin ramena le temps qui avait rendii né- 
cessaire l'établissement de ce tribunal. Ce qui n'avait 
été inventé dans le principe que pour purger le pe- 
tit royaume de Grenade des faibles restes des Maures 
et des }ui6 , devint alors un besoin pour toute la 
chrétienté catholique. Les inquisitions du Portugal ^ 
d'Italie, d'Allemagne et de France^ se modelèrent siir 
celle d'Espagne. Cette dernière suivit les Européens 
dans les Indes, où die érigea à G69, un ttibunal ter^ 
r ible , dont les procédures inhumaines font encore firé- 
ihir d'horreur. Partout la dévastation suivait ses pas , 
mais lïispagne s'est plus ressentie dé ses ravages que 
toute autre partie du monde. On oubUe les victimes 
que l'inquisition a immolées; les races d'hommes se re- 
nouvellent, et les pays désolés, dépeuplés par elle, 
refleurissent de nouveau; maïs des siècles s'écoule- 
ront avant que ses traces disparaissent du cara(:tère 
espagnol; elle a arrêté une nation généreuse et spir 
rituelle au milieu de sa civilisation ; elle a banni le 
génie d'un climat où il était indigène, et une ta* 
citumité dont l'effet rappelle le silence des tom- 
beaux a fini par caractériser on peuple plus disposé 
à la gaieté que la plupart des autres peuples de 
l'Europe (i). 

Ce fut en i522 que Charles-Quint nomma le pre- 

(i) Watson, t. I, p. 143 — 146. 



I04 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS. 

mier inquisiteur dans le Brabant (i). Quelques ecclé- 
siastiques lui furent donnés pour assesseurs^ mais 
Finquisiteur lui-même était laïque. Après la mort 
d'Adrien YI , son successeur Clément Vil établit trois 
inquisiteurs pour toutes les provinces belgiques. 
Paul m en réduisit le nombre à deux , et cette forme 
subsista jusqu'au commencement des troubles (a). 
En i53o le gouvernement publia contre les héré- 
tiques, avec l'intervention et le consentement des 
états , les édits qui servirent de base à tous ceux qui 
furent ensuite promulgués et où l'on fait mention 
expresse de l'inquisition. Charles*Quint se vit forcé , 
en i55o, par les progrès rapides des sectes nou- 
velles , de renouveler ces édits, de les rendre encore 
plus sévères; et ce fut à cette occasion qu'Anvers 
s'opposa à l'établissement de l'inquisition , et parvint 
heureusement à s'y soustraire (3). Néanmoins l'esprit 
qui dirigeait cette institution dans les Pays-Bas était 
cojaf(»tne au caractère de la nation et plus humain 
que dans le royaume d'Espagne. On n'y voyait pas 
siéger des étrangers et encore moins des dominicains. 
Les édits , connus de chacun , réglaient les formes et 
les jugemens de ce tribunal ; quelle que fût sa sévérité , 
cependant on le trouvait moins révoltant parce qu'il 
paraissait moins soumis à l'arbitraire, et qu'il ne 

(i) Fk'ançois Vander Hulst, conseiller en Brabaot. 

(s) Ahalecta belgica, t. II, pars u, p. 66, 67. 

(3) Hi^, génér. des Proyinces-ITmes, t. lY, p. 63 1, 632. 



LIVRE I, CHAPITBE IV. Io5 

s^'enveloppait pas d'un voile mystérieux, comme Tin- 
quisition espagnole (i). 

Mais c'était précisément à celle-ci que Philippe II 
voulait frayer un chemin dans les Pays-Bas , parce 
qu'elle lui paraissait l'instrument le plus utile pour 
dénaturer l'esprit national et le préparer à un 
gouvernement despotique. Il commença par redou- 
bler la rigueur des ordonnances religieuses de son 
père, pour étendre de plus en plus le pouvoir des 
inquisiteurs, et par rendre leurs procédures plus 
arbitraires et moins dépendantes de la juridiction ci- 
vile. Bientôt il ne manqua plus à ce tribunal pour être 
semblablfs à l'inquisition d'Espagne que son nom et 
des dominicains. Un simple soupçon suffisait pour 
faire arracher un citoyen paisible du sein de sa fa- 
mille, et le plus faible témoignage autorisait à l'appli- 
quer à la torture. Quiconque tombait dans cet abîme 
ne reparaissait plus. Les soins maternels de la justice 
cessaient de le protéger; perdu au monde, la mé- 
chanceté et la démence le condamnaient d'après des 
lois qui n'étaient pas faites pour des hommes. Jamais 
l'accusé n'apprenait le nom de son accusateur, et ra- 
rement le crime qu'on lui imputait; artifice impie et 
diabolique qui forçait l'infortuné à chercher à deviner 
ses fautes, et à confesser, dans le délire produit par 
les tourmens de la torture ou par les ennuis d'une 

(x) Hist. imiv. des Proyinces-Unles , t. IV, p. 63a. 



Io6 SOULàVEMEMT DES PATS-BAS. 

longue captivité, des crimes qu'il n'avait peut-être 
jamais commis, ou inconnus aux juges. Les biens des 
condamnés étaient confisqués, et les délateurs en- 
couragés par des lettres de grâce et des récompenses. 
Aucun privilège, aucune justice civile, n'avait de force 
contre le pouvoir de ce tribunal redoutable. L'auto- 
rité séculière ne prenait de part à la juridiction des 
inquisiteurs que pour exécuter avec une soumission 
respectueuse et aveugle les sentences qu'elle pronon- 
çait. Les suites de cette institution devaient être 
extraordinaires et terribles ; tout le bonheur tempo- 
rel, et même la vie de l'homme probe ^ étaient dans 
les mains de chaque scélérat. 'Tout ennemi secret , 
tout envieux avait alors l'appât dangereux d'une ven- 
geance à la fois invisible et certaine. La sûreté des 
propriétés , la liberté des entretiens fatniliers cessèrent 
d'eidster; tous les liens de l'intérêt, du sang et de 
l'amour furent rompus. Une défiance contagieuse em- 
poisonna la vie sociale; la présence redoutée d'un 
espioii retenait le regard sous la paupièi^e, et le son 
sur les lèvres. Chacun ne croyant plus à la loyauté 
des autres , ne pouvait espérer que l'on crût à la sienne. 
Une réputation sans tache , les liens d'une n^me pa- 
trie, les confraternités, les sermens mêmes, et tout 
ce que les homnies regardent comme sacré , n'avaient 
plus de valeur. Tel fut pourtant le sort auquel on 
avait soumis une ville grande et florissante , où cent 
mille hommes actifs, industrieux, n'étaient unis que 



UVRE I , CKAPITRE V. IO7 

par la confiance. Chacun était indispensable à Fautre, 
et tousse devinrent mutuellement suspects. La crainte 
séparait ce que l'intérêt devait réunir; en un mot, 
tous les fondemens du commerce social étaient ren- 
versés j là où les rapports sociaux sont la base de toute 
vie et de toute durée (i). 

(x) Grotii Ann., lib. 1, p. 11. « 



1 



Io8 SOULÈVEIUHT DES PATS-BAS. 



%^^%^^^<«>>%^^^%i'»<%< 



CHAPITRE V. 



Autres infractions à la constitution des Pays-Bas. 



Il n'est pas étonnant qu'un tribunal aussi cruel , 
qui avait paru insupportable, même au caractère 
plus patient des Espagnols, ait révolté un peuple 
libre ; mais l'effroi qu'il inspirait fut encore augmenté 
par les troupes étrangères que l'on conserva dans le 
pays après le rétablissement de la paix , et qui occu- 
paient les villes frontières , au mépris des constitu- 
tions de l'état. On avait pardonné à Charles-Quint 
l'introduction de ces troupes , parce qu'on en avouait 
la nécessité et qu'on avait plus de confiance dans 
ses bons sentimens; mais on ne vit, dans les soldats 
de Philippe, que l'appareil effrayant de l'oppres- 
sion et les auxiliaires d'un tribunal odieux. Un corps 
nombreux de cavalerie , levé dans le pays même , était 
suffisant pour sa sûreté, et rendait inutile la présence 
des étrangers. La licence et la rapacité de ces Espa- 
gnols, qui, ayant à réclamer des arrérages considé- 
rables, se payaient par leurs mains, aux dépens de 
l'habitant, achevèrent d'irriter le peuple et le rédui- 
sirent au désespoir. Lorsque , dans la suite, les plaintes 



LIVRE I, CHA.PITRK V. lOQ 

générales forcèrent le gouvernement à retirer les 
troupes des frontières et à les transporter dans les îles 
de la Zélande y d'où elles devaient s'embarquer y leur 
audace alla si loin que les habitans cessèrent de tra- 
vailler aux digues y aimant mieux abandonner leur 
patrie aux flots de la mer que de souffrir plus long- 
temps la licence de cette soldatesque effrénée (i). 

Philippe II aurait désiré conserver les troupes es- 
pagnoles dans les Pays-Bas , pour assurer l'exécution 
de ses édits et pour appuyer les innovations qu'il avait 
Vintention d'introduire dans la constitution. Elles 
étaient à ses yeux les garans du repos public et de 
l'asservissement complet de la nation. Aussi épuisa-t- 
il toutes les ressources de là mauvaise foi^ tous les 
moyens de persuasion , pour éluder les sollicitations 
réitérées des états-généraux, qui le pressaient d'éloi- 
gner ses soldats ; tantôt-, il semblait craindre une in- 
vasion subite de la France, quoique cette puissance, 
déchirée par des factions fririeuses , résistât avec peine 
à un ennemi renfermé dans son sein ; tantôt , c'était 
son fils don Carlos que ces troupes devaient aller 
recevoir sur les frontières , quoiqu'il n'eût jamais eu la 
volonté de le faire sortir de la Gastille. « L'entretien 
« des troupes .espagnoles, disait-il, ne sera point un 
« fardeau pour la nation » ; il annonçait l'intention 
d'en prélever les frais sur sa cassette particulière. 

(i) Hist gé&ér. des Provinow-Unies , t V, l. un , p. St. 



IIO SOULÈVEMEITT DES PAYS-BAS. 

Pour pouvoir les conserver avec plus d'ap{Munence 
de nécessite, il leur retenait, à dessein, leur solde ar- 
riérée , quoiqu'il les prétérit certainement aux troupes 
nationales, qui étaient exactement payées» Dans Piur 
tention d'endormir les craintes de la nation et d'apai- 
ser le mécontentement général, il offrit le oommaft- 
dement supérieur de ces troupes aux deux &voris dn 
peuple, le prince 'd'Orange et le comte d'Egmont; 
mais tous deux refusèrent cet emploi , en déclarant 
généreusement qu'ils ne pourraient jamais se résoudre 
à servir contre les lois de leur patrie (i). Phis le roi 
témoignait le désir de conserver les Espagnols dans 
les Pays-Bas , plus les états montraient d'c^nniâtreté 
à demander leur éloignement. Dans l'assemblée des 
états-généraux qui se tint à Gand , il fiit d^ligé d'en- 
tendre, au milieu de ses courtisans, des vétité^ ré> 
publicaines. « Pourquoi recourir à des bras étrangers 
« pour notre défense? lui dit Borluse, syndic de 
« Gand ; est-ce afin que l'unive» nousTegacde comme 
«( trop légers ou trop timides pour nous- défendre 
« nous-mêmes ? Pourquoi avons-nous eoaclu la paix , 
« si toutes les charges de la guerre ccmtînucBt de peser 
« sur nous? Pendant la^ guerre, la nééessité soutenait 
«c notre patience; niais^la paix nous est rendm, et nous 
« succombons à nos maux ! Gomment pourvonsnaioas 
« maintenir dans te bon ordre ces bandes indisdpli- 

(i) De Thou, Hist. univ. , ti ID , p. 4io. 



LIVRE I , CHAPITRE V. III 

ti nées , si votre présence même n'a pu y réussir ? Voici 
ce vos sujets de Cambray et d'Anvers qui viennent se 
ce plaindre de leurs violences ! Thionville et Marien- 
a bourg sont dévastés, et Votre Majesté ne nous a 
a sans doute point donné la paix pour que nos villes 
«c soient changées en déserts y comme elles le seraient 
ce infailliblement si vous ne les délivrez pas de ces 
ce brigands destructeurs ? Peut-être voulez-vous garan- 
ce tir nos provinces de l'invasion de nos voisins? cette 
« précaution est sage, sans doute; mais le bruit de 
« leurs armemens sera long^temps d'avance le précar- 
a seur d'une agression hostile. Pourquoi payer si cher 
ce le service de troupes étrangères qui n'épargneront 
ce pas un pays qu'elles doivent quitter demain ? Des 
« soldats courageux , sortis de nos rangs , sont encore 
ce sous vos drapeaux ; votre père leur a confié l'hon- 
cc neur et la sûreté de la république dans des temps 
ce bien plus orageux, pourquoi $einblez«vous douter 
ce maintenant d'une fidélité qu'ik ont conservée in^ 
« tacte à vos ancêtres pendant tant de siècles? Ne 
ce seront^ik pas en état de soutenir la guerre jusqu'à 
ce ce que vos. alUés accourent se joindire à ;lettcs. dra>- 
« peaux , ou que vckus puissiez vous-même nous en^ 
CE Voyer des secours de vos autres états? 9 

Ce langage était trop nouveau pour le roi , et ces 
vérités trop évidentes pour qu'il s'aventurât à y ré- 
pondre sur-le-champ, ce Je suis aussi un étranger, 
« s'écria-t-il enfin, ne voudrait-on pas aussi me chasseur 



I 1 2 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS. 

a moi-même du pays ?» Il descendit aussitôt de son 
trône et quitta rassemblée ; mais il pardonna à Fo- 
rateur sa hardiesse. Deux jours après il fit déclarer 
aux états que , s'il avait su plutôt que ses troupes leur 
étaient à charge, il aurait ordonné dès long-temps 
les préparatifs nécessaires pour les ramener avec lui 
en Espagne; qu'en ce moment il était trop tard^ 
parce qu'elles ne partiraient pas sans avoir reçu leur 
solde ; mais qu'il promettait de la manière la plus 
solennelle que ces frais ne pèseraient pas sur le 
pays au-delà de quatre mois encore. Cependant, mal- 
gré ces promesses, les troupes espagnoles, au lieu 
de ces quatre mois, en restèrent dix-huit dans les 
Pays-Bas, et peut-être leur séjour s'y serait-il encore 
prolongé, si les besoins de l'empire ne les eussent 
rendues plus nécessaires dans une autre partie du 
monde (i). 

L'introduction violente des étrangers dans les em- 
plois les plus importans du pays, donna lieu à de 
nouvelles plaintes contre le gouvernement. De tous 
les privilèges dont jouissaient les provinces, aucun 
ne paraissait plus choquant aux Espagnols que celui 
qui excluait les étrangers des emplois de l'état, et 
c'était aussi celui qu'ik s'efforçaient le plus de dé- 

(i) Borgundius, lib. z, p. 38, 39, 4o. — Reidaiius, lib. i, p. 3. — 
Meteren ,1. i, p. 6 , 7, 8. — Hist. génér. des Provinces-Unies, t. V, p. 5 1. 
— Piali et Dragut avaient battu sa flotte , et le dernier était resté maître de 
TripoU. 



LIVRE I, CHAPITRE V. II 3. 

truife (i). L'Italie, les deux Indes et toutes les par- 
ties de leur immense monarchie étaient ouvertes à 
leur rapacité et à leur ambition 9 mais une des plus 
riches entre toutes leur était fermée par une loi fon- 
d amentale et inexorable. 

On parvint à persuader au monarque que la ptus^ 
sance royale ne serait jamais affermie dan% les Pays- 
Bas tant qu'elle ne pourrait y employa»* des étrangers. 
Déjà les Flamands avaient ^é forcés^ contre toutes 
les lois, de recevoir Tévêque d'Arras, Boui^ignon 
de naissance, et un Castillan,, le comte de Feria,. était 
ail ipoment d'obtenir séancç et voix dans le conseil 

» 

d'état; mais cette entreprise trouva une résistance 
plus opin^re que celle à laquelle les flatteurs du roi 
lui allient dit qu'il pouvait s'attçndre., et le despo- 
tisme- de sa boute-puissance échtma, cette foiâ, contre 
l'habileté du prince d'Orange et la fermeté des 
états (2). 

(i) Reidamis , lib. i, p. 3. — Promptu Hispanis , pb spem dignitatuni , 
«xteris alioqui p^ leges negatamm. Trad. 
(«) Grotii Ann. , Mb. i, p. 5 , 6. - 



I. 



8 • 



f 1 4 SOVIi^TEMBHj DES PAYS-BAS. 



*,^^/%/%^^^Êm*>%^i^^m'^/m^u^ 



CHAPITRE VI. 



Le prince d'Orange et le comte d*Egiiiont. 



C'est ainsi que Philippe commença son règne dans 
les Pays-Bas , et tels étaient les griefs de ses ^jets au 
moment oà il se disposait à les abandonner. Ce pritirice 
désirait depuis long-temps sortir d'un payis ou tt était 
éti^nger j où tant de chdses choquaient ses préjugés 
et ses prétentions, oîi son esprit despotique ë|>it)uVak 
des contrariétés aussi vives par dès lois qui liraitàièM 
son pouvoir. La paix avec là fVaiice lui pektiléllAît 
enifin de s'éloigner; les préparatifs hoAiles de Sûlî- 
man l'attiraient vers le midi de ses états, et lës'E^- 
pagnes commençaient aussi à s'apercevoir de l'absence 
de leur souverain. 

Le choix d'un gouverneur-général pour les Pays- 
Bas était en ce moment l'affaire la plus importante 
qui occupât sa pensée. Depuis la retraite de la reine 
Marie de Hongrie ^ le duc Emmanuel Philibert de 
Savoie avait rempli cette place qui donnait en efiet 
plus d'honneur que de véritable influence, tant que 
le roi lui-même résidait dans les Pays-Bas; mais son 
éloignement en faisait l'emploi le plus important de 



liVRE I, GHAPITAS VI. ] f*5 

la monarchie et le but le plus brilUut que rambitioD 
d'un particulier pût atteindre. Cette place ëtait va* 
cante par le d^ar( du duc de Savoie, que la paix 4b 
^Cateau-Clambrësis avait. remis en possession de ses 
états. L'autorité presque illimitée qui devait être 
con6ée au gouverneur-général y. les talens et les coa«- 
naissances qu'exigeait .un poste aussi élevé, mais 
surtout les projets hasardeux formés par le souverain 
•contre les libertés du pays, et dont l'exécution devah 
dépendre du gouverneur rendaient nécessaircaneKit ce 
choix aussi difficile que. délicat. La loi qui exclut les» 
étrangers des fonctions publiques souffre une excep^ 
tion. en Êiveur de celle-ci : cbmnië le gouverneur ûe 
peut pas appartenir à toutes les provinces , i^ Im est 
permis de n'appartenir à aucune; car Ja jalousie'M'un 
Brabançon a'eût pas accordé des droits plus graMs 
à un Flamand , dont le pays était limitrophe du sien^ 
qu'à un Sicilien habitant une autre terre ^ aé sous 
un autre ciel. Mais l'intérêt meÉie de la cotfrotfUe 
semblait en cette occ^ion imposer à Philippe le dioix 
d'un citoyen dés Pays-Bas. < 

Un Brabançon, par e?cemple, à qui ses compa- 
triotes auraient témoigné un entière confiance , poii- 
wtàty sHI' était un traître, porter un coup mortel k 
leur liberté avant qu'un étranger fût parvenu à sur* 
monter- cette défiance qui appelle tcHis les regards sur 
ses actions, même les pins insignifiantes. Si le gou- 
vernement parvenait à faire réussir ses projets dans 



I 1 6 SOUl&VEMBVT DES' PATS-BAS. 

une province , la résistance des -autres devenait alors 
tinè témérité qu'il était en droit de punir sévèrement. 
Dans ' l'ensemble • général que formaient les pro- 
vinoQS à celte -époque , leurs constitutions particu- 
4ièpes étaient en quelque sorte annulées ; l'obéissance 
d'cme seule devenait une loi générale , et le privilège 
qu'une d'elles ne savait pas ccmserver était perda 
pour toutes les autres. 

Parmi les grands des Pays-Bas qui pouvaient pré-- 
tendfe à la place«de gouverneur, l'attente et les vœux 
, de' la nation se partageaient entre le comte d'Egmont 
et le prince d'Orange, égaux en naissance, égaux 
eh mérite, et qui possédaient au même degré l'amour 
du peuple. 

I^ t^Qg qu^ils occupaient les plaçait tous deux 
à^lpr^s du jtrône, et «si -le monarque avait à choisir 
isntjre 4es plus dignes , il Êillait nécessairement qu'il 
%'attaèiiât à Ttinou à l'autre. 

' f^^tention du. lecteur ne. peut pas être attirée 
trop tôt jsur ces deux personnages, qui doivent repa- 
raître souvent dans le cours de cette histoire. 

Guillaume P' , prince d'Orange , descendait de la 
maîtOB allemande des princes de Nassau* Cette illustre 
Êmufle, qui florissait depuis huit siècles, avait, pen« 
dant\ quelque temps, disputé la prééminence à k 
maison d'Autriche, et donné un chef à l'empire ger- 
manique. Outre plusieurs domaines considérables 
situés dtos les Pay»>Bas, qui rendaient le prince 



* * 



LIVRE I, CHAPlTHEi ATI. ■ . l hJJ 

Citoyen de cet ëtat^ et vassal në^*i}ç rj^li^èv;tr> 
possédait encore en.France là pritfeipduté. indSpèa«< . " 
dante d'Orange. ♦ -.:.,. 

Guillaume naquit en i533 (i) à Dillembour^ dafis 
le pays de Nassau, de Julienne , comtesse de Stolber^. 
Son père^ le comte de Nassau, du même nom. qçk^ 
lui, avait embrassé la religion protestante, dans la- 
quelle il fît élever son fils; mais Charles -Quint, 
qui s'intéressa à Guillaume dès sa plus tendre en- 
fance, le fît venir à sa cour et instruire dans.la;re« 
ligion catholique. Ce prince, qui devina un grand 
homme dans cet enfant, le garda neuf ans auprès de . ' 
sa personne , daigna le forn^er lui-même aux af&if*^ 
du gouvernement, et l'honora d'une confiance q^è; 
son âge ne devait pas inspirer-. Lui^seul restait aupre^ . 
de l'empereur quand il dotmait audience à des ai^' 
bassadeurs étrangers, ce qui prouve qu'il avait com- 
mencé dès sa jeunesse, à mériter le surnom de*taçj»<^ 
tume, qu'il rendit si glorieux dans lasuite. liempereur^ ' 
ne rougit pas même d'avouer un jour publiqu^inent .^ . 
que ce jeune homme lur communiquait souvent dè^ »i" " ' 
idées qui eussent échappera sa propre sagacité. Qud- , 
ne devait-on pas attendre du génie«(f un homme formé^ ' 
à une semblable école (2)? 



(i) Le 14 avril, dit le traducteur de Strada, ainsi que THist. génér. 
des Provinces-Unies , t. IV*, p. 589. — Meursius , dans G«lielmus Auria- 
cus , le fait naître le 16 avril. 

(a) Meursii Guliclm. Auriacus, lib. i, p. 3. 



Ll 8 SOUXÈVEX BMT DES PATS-BAS. 

QuiUttuiiie était âgé de vingt->trois ans à Pépoque 
éd Tabdication de Charles-Quint , elf il arak déjà 
reçu de cet empereur deux marques de la plus faâute 
estime. Ce souverain lui conlBa, à rexclostoti dé tous 
les avtres grands de sa cour, l'honorable mission de 
pwiffr la couronne impériale à son firère Fenfinaïkd ; 
et lorsque le duc de Savoie, qui commandais 'ràmiée 
espagnole dans les Pays-Bas , eût été rappelé en Italie 
par ses propres àfiaires, Charles donna, en rSSSy 
à Guillaume le commandement supérieur de ses 
troupes; malgré les représentations du conseil de 
guerre tolit entief, qui regardait comme'trop hasar- 
'^euij^ d'opposer un jeune homme à l'un des généraux 
français les plus expérimentés (i). Quoique le prince 
' d'Oi^gid fût alors absent et que personne ne le dé- 
signât à l'empereur, celiii-ci le préféra à tous les 
guerriers illustres qui l'environnaient^ et lé succès 
' justifia son choit (a). 
^ La faveur éclatante dont le prince avait joui au- 
près -du père, eût été seule un motif sufiîsantpour 
l'fexclure de la confiance du fils. Il paraît que Phi- 
lippe li s'était fait une «loi de venger la noblesse 
espagnole de la préférence que Charles-Qtiint avait 
constamment accordée à celle des Pays-Bas; mais les 
motifs secrets qui l'éloignerent de Guillaume étaient 
encore pli^ graves. Le prince d'Orange appartenait 

(i) L'amiral de Goligny, ou le duc de Nevers. {Note du traducteur.) 
(a) Metirsii Gulielm. Aur. , lib. r, p. 3. — Watson , 1. 1 , p. x36. 



LIVRE I^ GHAPITllB VI. . I i^ 

à cette classe d'hoimnes maigres et pâhs qui ne 
donnent pas la nuit, qui néflëchissent trop, et de- 
vait lesquels a chancelé le courage de César hii- 
même (i). Le calme inaltérable de sa ptij^sionomie 
cachait une ame active et ardente qui n'agitait pas 
le ii^oile derrière lequel elle méditait ses créations; 
elle était également inaccessible aux pièges de la ruse 
et de l'amour. Son esprit varié et fertile savait se 
faire craindre et ne se fatiguait- jamais. Assez souple 
et flexible pour adopter à l'instaiit toute espèce de 
nuances, assez réservé pour n'avoir jamais un momeqt 
d'oubli, assez ferme pour supporter toutes les vicis- 
situdes du sort, Guillaume n'avait pas d'égal dans 
Part de pénétrer les hommes et de gagner les coeurs, 
non que, suivant l'usage des cours ^ il fît proiK>iicer 
à ses lèvres des paroles que son cœur généreux eût 
démenties^ mais parce qu'il n'était ni avare, ni pro- 
digue des marques de sa faveur et de son estime; 
par une sage économie i» 6es choses qui servent 
à attacher les hommes, il en augmentait le prix. Son 
génfe enfantait lentement ; mais ses conceptions avait 
le caractère de la perfection. Lorsqu'il avait adopté 



(i) Car, Gommte on lùy (César) eust on jotir rapporté que Àntonius et 
DolabdU maehinoyent qadqae nouTelleté contre luj, il respondit que ces 
gras et perruques ne lui Caisoyent point de peur, mais ouy bien ces pâlies 
et maigres, entendant cela de Brutus et Gassius. (Plutarque,, traduction 
d'Âmyot,Vie deMarcus Brutus. Paris , Cussac, 17S6, t. IX, p. i ai.) 

( Note du traducteur. ) 



IJ^O SOULÈVEMENT DES PATS*BAS. 

un plan , aucune résistance ne pouvait le lasser , et 
ancun obstai^le ne l'aurait détourné de son but; car 
toutes les difficultés s'étaient offertes à son imagina- 
tion avant qu'elles se présentassent en réalité. Quel- 
que élevé que fut son caractère au-dessus de l'efifroi 
dans le malheur ou dé l'ivresse dans le succès , il était 
cepaidant soumis à la crainte, mais cette crainte 
avait devancé le danger , et il était tranquille dans le 
moment de crise, parce qu'il avait tremblé dans le 
Fepos. Guillaume prodiguait son or, mais il se mon- 
trait avare de son temps. L'heure de ses repas était 
sa seule récréation, et il la consacrait entièrement 
à ses affections de cœur, à sa famille et à l'amitié. 
C'étaient les seuls momens qu'il se permît de dérober 
à sa patrie. Alors l'usage modéré du vin déridait son 
front, l'enjouement et la tempérance assaisonnaient les 
mets ; les soins graves ne pouvaient , en cet instant , 
obscurcir la gaieté de son esprit. L'état de sa maison 
était magnifique; l'éclat d'un domestique nombreux, 
la foule et la qualité de ceux qui entouraient habi- 
tuellement sa personne ^ rendaient sa résidence sem- 
blable à celle d'un prince souverain. Une fastueuse 
hospitalité, moyen d'influence si puissant pour un 
chef populaire , était prodiguée dans son palais. Des 
ambassadeurs , des princes étrangers y trouvaient une 
réception et un accueil qui surpassaient tout ce que 
l'opulente Belgique pouvait leur offrir. Une soumis- 
sion respectueuse au gouvernement faisait taire la 



LIVRE I, CHAPITRE VI. lîil 

critique et les soupçons que cette dépense aurait pu 
faire naître sur ses projets; mais de telles profusions 
entretenaient Téclat de son nom chez le peuple, dont 
rien ne flatte autant l'orgueil que de voir les trésors 
de la patrie étalés devant les étrangers; le haut degré 
de prospérité où il avait placé sa fortune rehaussait le 
prix de TafTabilité à laquelle il consentait à descendre. 
Aucun autre homme que Guillaume-le-Taciturne ne 
reçut de la nature des talens plus propres à faire un 
chef de conspiration. Un regard ferme et pénétrant 
dans le passé , le . présent et l'avenir , la prompti- 
tude à saisir l'occasion , un ascendant marqué sur 
tous les esprits , de vastes et audacieuses conceptions 
qui ne présentent des formes et des proportions qu'à 
celui qui les observe long-temps après l'événement, 
des calculs hardis qui se lient à la longue chaîne de 
l'avenir, tous ces avantages étaient dirigés en lui par 
une vertu libre et éclairée, qui marchait d'un pas 
ferme dans les limites de l'honneur et du devoir. 

Un homme tel que Guillaume devait être impé- 
nétrable à tous ses contemporains, excepté à l'esprit 
le plus soupçonneux de son temps (i). 

Philippe, d'un coup d'œil rapide et profond , jugea 
un caractère qui, sous le rapport des bonnes qualités, 
avait tant de ressemblance avec lé sien; car s'il ne 
l'avait pas deviné aussi parfaitement, on ne pourrait 

(i) Strada, lib. u, p. 98 — 100. 



V 



ma SOULÈVEMCITT DBS PA.T&-BàS. 

concevoir comment il n'eût pas accordé sa confiance 
à celui qui réunissait toutes les vertua qu'il eatimait 
le plus et qu'il était le plus à même d'apprécier ; mais 
Guillaume avait encore avec Philippe un autre point 
de contact plus important que les autresu Tom deux ^ 
avaient étudié la politique sous le même maître , et 
l'élève couronné devait craindre que son condisciple 
n'eût bien mieux profité des leçons qui leur avaient 
été données. Guillaume , en. effet , sans avoir . étudié 
le prince de Machiavel, profita de l'expérience d'un 
monarque qui mettait en pratique les thécnries de 
cet écrivain ; il apprit à son école l'art dangereux de 
faire tomber et d'élever des trônes. Philippe avait à 
combattre en lui un adversttre armé de la même 
politique, et qui, en défendant une bonne jeause, 
savait aussi employer des moyens propres à en faire 
réussir une mauvaise. Cette ^lemière circonstance 
nous explique pourquoi y parmi tous les hommes de 
ce temps, ^ le prince d'Orange fiit celui contre lequel 
Philippe conserva la haine la plus implacable ; elle 
explique aussi la crainte si peu naturelle qu'il inspira 
à ce monarque. 

L'opinion équivoque que l'on avait des principes 
religieux de Guillaume augmenta les soupçons déjà 
conçus contre lui. Il crut au pape tant que vécut 
Charles, son bienfaiteur ; mais on craignait avec raison 
qu'il n'eût point entièrement chassé de son cœur la 
prédilection qu'on lui avait inspirée dans son enfance 



LIVRE I, CHAPITRE VI. ia3 

pour la religion réformëe. Au surplus, quelle que soit 
r^giise <{u'il ait préférée à certaines époques de sa 
vie, aucune n'a pii se glorifier de l'avoir jamais pos- 
sédé exclusivement. Nous le voyons dans l'âge mûr 
embrasser le calvinisme ateo aussi peu dé réfl«Kio# 
qmffl avait, dans sa jeunesse, abjuré la religion luthé*- 
Tienne pour la religion catholique. <G'était plutét les 
droits civils des protestans que leurs opinions reli- 
gieuses qu'il détendait contre la tyrannie dtSr Espa- 
gnols; ee n'était point leur croyance ,* mais les maux 
qu'ils souffraient qui l'avaient rendu leurfrère (i). 

Ces motii^ généraux de défiance paraissent avoir 
été justifiés par une découverte que le hasaré fit luire 
de ses véritables sentimens. Guillaume était resté 
en France comme otage de la paix de Cateau-Cam- 
brésis (a), à laquelle il avait coopéré^ et par une 
imprudence de Henri II , qui croyait parler à un con- 
fident du roi d'Espagne, il avait appris un complot 
secret que les cours de France et d'Espagne tramaient 
contre les protestans des deux royaumes (3). 

Le prince s'empressa de faire part à ses amis de 
Bruxelles de cette nouvelle si importante pour eux , 
et ses lettres tombèrent malheureusement entre les 



(]) Strada , iib. i, p. 43. — lib. ii, p. 99. — Grotii Ann. , lib. i, p. 7. 
— Reidaniis , lib. ui , p. 5g, — Burgundius , lib. i, p. 65, 66. 

(%) Signée le 3 aviil i55g. 

(3) Gulielm. Aur., lib. i, p. 7. — Uist. générale des Pays-Bas , tome V, 
p. 36, 37. 



1^ 



I 24 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS. 

mains jde Philippe II (i), qui fut moins surpris de cet 
éclaircis^ment décisif sur les sentimens deGuillaume, 
qu'irrité de la ruine de ses projets. Les grands d'£s- 
pagne, qui n'avaient pas pardonné au prince les mar- 
que» éclatantes de confiance que le plus grand des 
empereurs lui avait données dans le dernier acte de 
sa vie y ne laissèrent point échapper l'occasion favo- 
rable de détruire entièrement dans l'opinion de leur 
roi celiiî qui avait trahi le secret de l'état (2). 

Lamoral , ccnnte d*£gmont et prince de Gavre (3) , 
descendant de ces ducs de Gueldre, dont l'humeur 
guerrière avait si long-temps fatigué les armes de la 
maison d'Autriche ^^ n'était pas d'une race moins noble 
que le prince d'Orange. Les hauts faits de ses ancêtres 
figuraient avec éclat dans les annales du pays ; déjà 
sous Maxinûlien , l'un d'eux avait été stadhouder de 

(1) StfndBL , lib. I, p. 100. — De Thou, t m, 1. xxu, p. 339. — 
ReUanus, lib. i, p. 5. 

(%) Void le portrait qu'en fait Vandervynckt qui écrlTait oonsciencieu- 
senent, et quia puisé, avec assez d'impartialité, aux meilleures sources : 

« C'était un homme d'esprit , de cœur et de grande résolution, méditatif, 
« d'une tranquillité intrépide et opimAtre, grand politique , et dont les 
« vues portaient loin. Quand il avait ccmçu une entreprise à mare ré- 
« flexion , il n*en démordait plte ; et , dans les plus grandes adversités , 
« il avait une fermeté à toute épreuve et des ressources intarissables. On 
« l'appelait le taciturne , parce qu'il parlait peu ; mais son silence était 
« éloquent : quand il parlait , il séduisait. Le proverbe italien Tacendo 
« parla, parlando incanta lui convenait en tout sens. » ( Vandervvnckt , 
t. I, p. io6.) (Note du traducteur.) 

(3) Né en i5aa à la Hamaide, dans le Hainault. 



. ETVRE I, CHAPITRE* VI. ia5 

la HoUaâde. Le mariage d'Ëgmoiit avec la duehesse 
Sahiiie de Bavière . rehaussait encore l'^elat de sa 
naissance, et le rendait puissant par des alliances hn- 
i portantes. En i546, Charles -Quint l'avait créé à 
*Utrecht chevalier de la Toison-d'Or.'Les guerres de 
tet empereur furent Técole de sa future renommée, 
et les batailles de Saint-Quentin «t de Glravelines (i) 
l'avaient re^du le héros de son siècle. Touâles bien- 
Ikits de la paix , que les peuples comm^çaiui ap- 
précient encore plus que les autres, rappelaient le 
souvenir des victoires qui les avaient amenés ; et la 
fierté flamande se glorifiait, telle qu'une mère or- 
gueilleuse, du fils illustre du pays qui attirait l'admi- 
ration de toute l'Europe. Neuf enfans (a), élevés sous 
tés yeux de ses concitoyens , multipliaient et resser- 
raient les liens qui l'unissaient à sa patrie, et la 
bienveillance générale dotit il était Tobjet s^aug- 
meotait enccffe à l'aspect de ce qu'il avait de plus 
cher. Oiaque fois que d'Sgmont paraissait en public, 
c'était un triomphé pour lui. Tous les regards fixés 
sur sa personne seinblaient raconter sa vie entière. 
Ses actions vivaient daûs les récits glorieux de.se^ 

(i) BataiHe de Saint - Quentin , le lo août iSS'j, Le connétable de 
Montmorency, commandant Tarmée firançaise , y fut fidt prisonnier, après 
aToir éprouvé une défaite complète. — Bataille de Gmvdines , le i3 juil- 
let x558, gà le maréchal de Termes , général français fût complètement 
battu et fait prisonnier. Tead. 

(a) Strada dit onze , huil filles et troî garons , 1. 1 , Ub. viri , p. 3<^5 ; et 
la plupart des autres h^toriens sont de cette opinion. 



ia6 SOULirVEMElfT DES PATSriBAS. 

compagnons d'armes. Les mères le montraient à leius 
ecfans dans les jeux chevaleresques. La noblesse de 
se» manières ) sa politesse et son affabilité ^ vartos 
aimables nées de la chevalerie y donnaient une graoe 
iiatui^lle à ses hautes qualités. Tous les mouvemeii^ 
|}e son ame indépendante paraissaient . sur uuffiront 
ouvert; sa franchis* ne ménageait pas plus ses secrets 
que sa faien&isance n'épargnait ses trésors; sa pensée 
appartenait ^ tous aussitôt qu'il Pavait conçue. Sa 
religion était douce, humaine, mais .peu éclairée , 
parce qn'elle recevait la lumière de son cœur et non 
de son^esprit. D'Egmont avait plus de cooisdence que 
de principes ;. sa tête ne s'iétiait pas cvéé à eUe*mâaie 
son code de lois,nnais ^e l'avait reçu établi d'avanee; 
de sorte que le qom seul d'une action suffisait pouf 
k lui interdire. Les hommes étaient pour lui bons ou 
mauvaiS)( quoique souvent il n'y.eut en eux.ai bien 
ni mal^ Sa morale n'admettait point de milieu eatre 
le vice et la vwrtu : c'est > pourquoi souvent un s^xA 
bon coté, décidait auprès de lui. de l'opinioii ^'il 
prenait d'un bonune. Il réunissait toutes les qualkés 
.4qui forment le hécos ; il était meilleur ; homme àb 
guerre que le prince d'Orange , mais comme homme 
d'état beaucoup au-dessous de lui. Celui-ci voyait le 
monde comme il était véritablement , l'autre l'aper- 
cevait à travers le prilmie magique d'une imagination 
disposée à tout embellir. Ceux que la prospérité sur- 
prend par une récompense non méritée cèdent feci- 



LIVRE I, CHAPITRE VI. lay 

lement, pour la plupart , à la tentation d'oublier 
* l'enchaînement nécessaire des causes et des effets, et 
de faire intervenir dans la suite naturelle des évé- 
nemens cette puissance merveilleuse à laquelle ils te 
confient témérairement ainsi que Oésar à sa fortune. 
D'Egmbnt était de cette relise d'IiMaines. fier de s6s 
services que la reconnaissance publiqtie exagérait 
encore^) il s'aba&donnait à cette douce conviction 
comme aiix rêves d'un monde enchftnté. Il ne crai- 
gnait rien parœ qu'il se confiait au gage incertain 
que le sort lui avait donné dans l'amour de toute la 
nattôn ; il croyait à la justice parce qu'il était heureux. 
L'expérience la plus terrible de la mauvaise foi des 
Espagnols iie put même par la suite bannir cette 
Gonfiafice de son ame , et wr l'échafaud l'espérance 
^t encore scm dernier sentiment. Une tendre solli- 
citude pour sa famille tint son courage patrioticpié 
enchaîné à^ des lievoire privés^ il ne pouvak hasarder 
beaticoiip pour^la républiques' parce qu'il tremblait 
pou!# seis biens et sa vit. Guillaume d'Orange rompit 
avec 'son souverain, dont la puissance iarbitraire^ré- 
voltait sa fierté; la vanité du comte d'Egmont lui 
faisait attacher du prix à la faveur du monarque. Le 
premier était un cosmopolite , d'Egmont ne fat rien 
de plus qu'un Flaàiand (r). 



(i) Orotii Ann. , lib. i, p. 7, 8. — Strada, lib. 1, p. 4ii 4*' — lÂh. m, 
p. 141 — 148. — Vandervynckl , 1. 1, p. 107, 108. « fl était véritable* 



1 18 SOULèVEMENT DES PATS-BAS. 

Philippe II n'avait point encore acquitte sa dette 
envers le vainqueur de Saint-Quentin , et le gouver- * 
nement des Pays-Bas paraissait la seule récompense 
digne d'un mérite aussi éclatant. La naissance , l'es- 
time générale, la voix de la nation, les qualités per- 
sonnelles parlaient aussi haut en faveur de d'£gmont 
que du prince d'Qrange, et si l'un était écarté , l'autre 
était le seul qui pût remplir convenablement sa place. 

Deux concurrens d'un mérite aussi égal auraient 
pu rendre le choix de Philippe embarrassant , s'il lui 
était jamais venu dans l'idée de se décider pour l'un 
ou pour l'autre; mais les avantages mêmes sur les- 
quels tous deux fondaient leurs droits étaient préci- 
sément les motifs qui devaient les faire exclure; les 
vœux ardens de la nation pour leur élévation furent ce 
qui les écarta sans retour de ce poste important. Phi- 
lippe n'aurait pu employer utilement dans les Pays- 
Bas un gouverneur aimé du peuple, et qui pouvait en 
même temps disposer de ses forces. D'ailleurs le 
comte d'Egmont , descendant des ducs de Gaeldre , 
était , par sa naissance, l'ennemi naturel de la maison 



« nmit grand seigneur , et tenait un grand état; généreux , uncère , à 
• eoeur ouvert, déôntéressé, et d*une noble fomille , d'ailksun bon géoé- 
« rai ) d'un courage intrépide , il avait eu 'de grands su^oès contre la 
« FYanoe'et les autres ennemis , et avait rendu des services signalés à 
<• l'Espagne ; il était moins prévoyant et moin^ adroit que le prince 
« d*Orange , qui le surpassait dans le cabinet , comme Tautre surpassait 
- celui^â à la guerre. ( Note du traducteur.) 



LIVR£ I, CHAPITRE VI. lag 

d'Espagne, et il semblait dangereux de livrer le pou- 
voir souverain aux mains d'un homme qui pouvait 
concevoir l'idée de venger la ruine de son areul sur 
le fils de l'oppresseur; enfin la nation et ses deux 
favoris ne devaient point être dlPensës de celle ex- 
clusion , puisque le roi les écartait tous les deux pour 
ne pas donner la préférence à l'un au préjudice de 
l'autre (i). 

L'espoir déçu d'être nommé gouverneur-général 
ne fit pas perdre entièrement au prince d'Orange 
celui de fonder d'une manière plus solide encore son 
influence dans les Pays-Bas. Parmi les autres pré* 
tendans à cette dignité était aussi Christine , duchesse 
de Lorraine et cousine du roi (2). Cette princesse 
avait rendu des services éclatans à la couronne/ 
comme médiatrice de la paix de Gateau-Cambrésis. 
Guillaume avait sur la fille de Christine des vues 
qu'il espérait faire réussir, en s'employant activement 
pour les intérêts de la mère ; mais il ne s'apercevait 
pas qu'il gâtait par son intervention la cause de celle 
qu'il voulait servir. 

La duchesse de Lorraine fut rejetée plutôt parce 
qu'elle était désirée par le peuple des Pays-Bas et 

(i) Strada, lib. i,p. 43. — Grotii Aim., lib. i, p. 12. 

(a) Christine, fille de Ghristiéra II , roi de Danemarck, et d'Isabelle, 
sœor de Charles-Quint, veuve en premières noces de François Sforce, duc 
de Milan, et en secondes de François, duc de Lorraine. 

(Note du traducteur.) 

I. . 9 



l3o SOULÈVEMEHT DES PATS-BAS. 

par le prince d'Orange qu'à cause des soupçons que 
faisait naître à la cour d'Espagne la dépendance oh 
ses états se trouvaient du royaume de France (i). 

(i) Bvrgundiiu, lib. i,p. sa, a3. — Strtda, lib. i, p. 43» 



• 



fS 



LIYR£ I, CHAPITRE VII. 1^1 



CHAPITRE VIL 



Marguerite de Parme. 



« ■ ♦ ■ I 



Les peuples attendaient avec anxiété celui qui 
devait être l'arbitre de leurs destinées , quand la du- 
chesse Marguerite de Parme parut tout à coup sur les 
frontières , venant de l'Italie lointaine , d'où Philippe 
l'avait appelée pour gouverner les Pays-Bas. 

Marguerite^ née en 16229 était fille naturelle de 
Ch^rles-Quint et d'une demoiselle flamande nommée 
Marguerite Vangeest. Elle fut d'abord élevée dans 
l'obscurité 9 pour ménager l'honneur de sa maison; 
mais sa mère, qui avait plus de vanité que de délica- 
tesse, s'inquiéta peu de cacher le secret de sa nais- 
sance , et une éducation royale trahit bientôt la fille 
de l'empereur (i). Dans son enfance ^ elle fiit confiée 
à sa grand'tante Marguerite d'Autriche^ gouvernante 
des Pays-Bas 9 qu'elle perdit à l'âge de huit ans. La 
reine Marie de Hongrie ^ sœur de l'empereur, qui 
succéda à. Marguerite, se chargea également de l'édu- 
cation de sa nièce, qui avait été fiancée par son père^ 

(i) Strada, lib. r, p. 4O9 47 ^ 



I 3a SOULiVEMCNT DES PATS-BAS. 

dès sa quatrième année, à Hercule , prince de Fer- 
rare. Cet engagement ayant été rompu dans la suite , 
on la destina à Alexandre de Médicis, nouveau duc 
de Florence, et ce mariage eut lieu en effet à Na- 
ples (i), lorsque Fempereur revint de sa glorieuse 
expédition d'Afrique. 

Dès la première année d'une union funeste (a)^ 
une mort violente lui enleva un époux qu'elle ne pouvait 
aimer, et pour la troisième fois la politique de Charles- 
Quint trafiqua de la main de Marguerite. Octave Fai^ 
nèse , prince âgé de treize ans (3) , neveu de Paul m , 
reçut pour dot , avec cette princesse , les duchés de 
Parme et de Plaisance ; et Marguerite , par un destin 
singulier, fiit mariée étant majeure à un enfiauEt, de 
mêqne que dans son enfance elle était devenue l'é- 
pouse d'im homme, d'un, à^ mûr (4). Son caraictère 
peu féminin rendait cette derni^e allianee encore 
plus extraordinaire , car toutes ae$ incUnations étaient 
mâles, et le genre de vie qufelle avait adopté était en 
contradiction avec s^n sexe. D'après Tex^iple de la 
reine de Hongrie, qui l'avait élevée, et de sa. tante , la 
duchesse Marie de Bourgogne , qui troKifVa lat mort à 
la chasse , elle avait un goût décidé pour cet exj^xiioe; 
et, en s'y livrantfréquemment, elle avait tetlement en* 

(i)En i536* 

(a) Elle n'avait que dix à onze ans; son mari en atftit vingt-sept. 

(3) Marguerite avait alors vingt ans. 

(4) Strada^ 1. 1, lib. x, p. 5 j. 



UVRE I, CHAPITRE Vil. l33 

durci son corps ^ qu'elle pouvait sitpporter avec autant 
de courage qu'un homme toutes les fatigues de ce 
genre de vie. Sa démarche même avait si peu de 
grâce, que l'on était tenté de la prendre pour un 
homme déguisé; et la nature, qu'elle avait offensée par 
cette violation des limites qui séparent les deux sexes, 
^ae vengea d'elle en lui donnaut la goutte, maladie qui 
n'attaque ordinairement que les hommes. Ces qualités 
si extraordinaires étaient couronnées par une foi reli«- 
gieuse et aveugle qu'Ignace de Loyola, son direc- 
teur et son maître spirituel, avait eu la gloire d'incul- 
quer dans son aine. Parmi les œuvres de piété et les 
pénitences dont elle mortiGait sa vanité, on remar- 
quait particulièrement que chaque année , pendant la 
semaine sainte, elle avait coutume de laver de ses 
propres mains les pieds d'un certain nombre de pau^ 
vres (i), auxquels il était défendu sévèrement de les 
nettoyer auparavant ; elle les servait ensuite à table 
avec humilité, et les congédiait en leur faisant de 
riches présens. 

Ce dernier trait de caractère suffirait déjà pour 
faire comprendre la préférence que le roi lui donna 
sur tous ses rivaux; mais sa prédilection pour elle 
était justifiée en même temps par les motifs de la plus 
saine politique. Marguerite était née et avait été éle- 
vée dans les Pay&£as ; lés mœurs et les habitudes des 

(i) Strada dit douze hUm^ t. I, p. 53. 



134 SOIILÈVEMEITT DES PATS*B/kS. 

Belges étaient dévalues en quelque sorte les siennes. 
Ses deux tutrices l'avaient initiée peu à peu dans les 
maximes d'après lesquelles ce peuple , d'un caractère 
particulier, pouvait être le mieux gouverné, et leur 
administration (Jevait lui servir de modèle. Elle avait 
de l'esprit et une aptitude singulière pour les afïaires , 
qu'elle tenait de ses institutrices et qu'elle avait perfec- 
tionnée à l'école italienne. Les Pays-Bas étaient accou- 
tumés, depuis plusieurs années, à être gouvernés par 
des femmes , et peut-être Philippe II espéi*ait*il que le 
glaive de la tyrannie , dont il voulait se servir contre 
eux , paraîtrait moins tranchant dans les mains d'une 
femme. On assure aussi que quelques égards pour son 
père, qui vivait encore à cette époque, et qui était 
fort attaché à Marguerite, contribuèrent à diriger son 
choix. Il est en outre vraisemblable qu'il voulut , par 
cette marque éclatante de faveur pour sa sœur, dé- 
dommager lé duc de Parme, à qui dans le moment 
même il était forcé de refuser une demande impor- 
tante ( I ). Les possessions de la duchesse étant encla- 
vées dans ses états d'Italie et pour ainsi dire sous sa 
main , il pouvait sans danger lui confier à Bruxelles 
la suprême puissance; d'ailleurs, pour compléter sa 
sécurité, Alexandre Farnèse, fils de Marguerite, res- 
tait à sa cour comme un otage de la fidélité de sa 
mère. Tous ces motifs réunisavaientassez de poids pour 

(i) La restitution delà citadelle de Plaisance, qui était encore occupée 
par une garnison espagnole. (Strada, t. I, lib. i, p. 54.) 



LIVRE I 9 CHAPITRE VU. 1 35 

lïéterminer le roi en sa faveur; mais ils devinrent dé- 
cisifs lorsqu'ils fiirent appuyés par le duc d'Albe et 
levêque d'Arras; le premier à ce qu'il paraît , parce 
qu'il haïssait tous les autres concurrens ou leur por- 
tait envie, le dernier parce que vraisemblablement 
son ambition prévoyait déjà tous les avantages qu'il 
pourrait retirer du caractère versatile de cette prin- 
cesse (i). 

Philippe y accompagné d'une suite brillante , reçut 
la nouvelle régente sur les frontières de la Flandre, et 
la conduisit en grande pompe à Gand , où les états- 
généraux étaient assemblés (â). Comme il était décidé 
à ne pas revenir de si tôt dans les Pays-Bas, il voulut, 
avant de les quitter, satisfaire aux voeux de la nation 
par une diète solennelle, et donner une plus grande 
sanction et une force légale aux ordonnances dont il 
avait résolu l'exécution. Il se montra pour la dernière 
fois à ses peuples des Pays-Bas, dont les destins ne 
devaient dorénavant s'agiter que dans un lointain 
mystérieux ; pour augmenter l'éclat de ce jour solen- 
nel, il créa onze nou vaux chevaliers (3) de la Toison- 

(i) Burgundius , p. a3, et seq. , lib. i. — Strada, lib. x, p. 43 — 55. 

(a) En juillet i559. 

(3) Vandervynckt dit quatorze, t. I, p. 98. — Strada, t. I, lib. 1, 
p. 57, dit undecim; mais son traducteur français (Durger, Bruxelles, 
1727 — la, t. I, liv. I, p. 7a, 73,] dit douze, et les nomme ainsi qu*ii 
suit : I® François II , roi de France ; a° Charles IX , roi de France ( c'est 
sans doute une erreur); 3® Guibaldo, de la Rovère, duc d*Urbin; 
4" Marc Antoine Colonne, duc de Palliano, grand connétable de Naples ; 



ï 36 SOULEVEMENT DES PATS-BA.S. 

d'Or, fit asseoir sa sœur auprès de lui sur un fauteuil, 
et la présenta à la nation comme sa future gouver- 
nante. Tous les griefs du peuple sur les ëdits de reli- 
gion , Finquisition, le séjour prolongé des troupes 
espagnoles y les impots et Imtroduction illégale des 
étrangers dans les emplois de l'état , furent à cette 
diète discutés des deux cotés avec une grande viva- 
cité. Le gouvernement écarta les uns avec adresse, en 



5o Eric, duc de Brimswic; 60 Philippe de Montmoreucy, seigueur d'Â- 
chicourC; j*^ Baudoum de Lanoy» Bcsgaeur de Ttaraoing; 8* Guillaume 
de Croy, marquis de Eenty; 9» Florent de Moutroorcncy ; lo* Phi* 
lippe, comte de Ligne, leignenr de Wassenaer; ii<' Charles Dehumoy, 
prince de Salmone; la» Antoine de Catam, comte de Hooghstraeten. 

— L*histoire générale des ProTinces-Unies, t. T, liv. xiii, p. 46, en 
nomme onie , dont les noms diffèrent de eeux de Vandervinckt 1* Fran- 
çois II; ao le duc de Feria; 39 le duc dUrbin; 4*^ le duc de Mantoue; 
5^ le prince de Salmone; 6° Launoy; 7<* le duc d'Arschot; 8° Renty; 
9*^ Hooghstraeten; 100 le comte de Ligne; 11° le baron de Montigny. 

— Burgundius dit onze, lib. x, p. 34. Ce sont les mêmes que ceux 
qui sont nommés par Stand^, hors le duc Eric de Bruuswic, qui est vem- 
placé ici par Joachim, baron de Neuhausen, chancelier de Bohème. — 
J'ai trouvé, dans un manuscrit conservé dans le cabinet généalogique de 
Tordre du Saint-Esprit, coté Toison d^or, vol. CCCIS. (cabinet des 
manuscrits de la bibliothèque du Roi ) : chevaliers élus au xxiu*. cha- 
pitre tenu à Gand au mois d'août 1559. i» Francis II, roi de France; 
20 le connétable Marc-Antoine Colonne; 3^ le duc d^Urbin; 4^ Philippe 
de Montmorency, seigneur d*Achicourt; 5^ Baudouin Delannoy, sei- 
gneur de Turcoing; 60 Guillaume de Croy , marquis de Kenty; 70 Florent 
de Montmorency, seigneur de Montigny; S^ le comte de Ligne; g^ Charles 
de T^annoy, prince de Salmone; lo^ le comte de Hooghstraeten; ix° le 
baron de Neuhausen, grand huissier de Bohème; xa° Don Juan d'Au- 
triche. Cette dernière version doit être exacte. {IVote du traducteur.) 



LIVRE I, CHAPITBE VII. l^'j 

redressa quelques autres en apparent, mais rejeta le 
plus grand nombre par une dëdsion royale. Philippe 
ignorait la langue du pays; ce fut par l'orgaue de 
i'ëvéque d'Arras que dans un discours pompeux il fit 
à la nation assemblée Ténumëration de tous les bien- 
feits de son gouvernement , qu'il assura les ëtats de ses 
bocmes grâces pour l'avenir, et leur recommanda encore 
une fois de la manière la plus sérieuse le maintien de 
la religion catholique et la destruction de l'hérésie ; 
il promit que les troupes espagnoles évacueraient sous 
peu de mois les Pays-Bas, pourvu qu'on lui laiâsât le 
temps de rétablir ses finances épuisées par la der- 
nière guerre, afin de payer à ces troupes leur solde 
arriérée. « Il promit encore que leurs lois seraient 
ce respectées à l'avenûr, les impots proportionnés à 
fc leurs moyens, que l'inquisition rendrait ses juge** 
« mens avec impartialité et modération. Il ajouta que 
« dans le choix d'une gouvernante il avait consulté 
« principalement les vœux de la nation, en se déci- 
« dant pour une de leurs compatriotes, accoutumée à 
ce leurs mœurs et à leurs usages, et dont l'amour de 
<c la patrie leur garantissait le dévouement; il leur 
oc recommandait donc d'honorer son choix par leur 
« reconnaissance, et d'obéir à la duchesse sa sœur, 
« comme à lui-même. Il termina en les assurant 
« que , si des obstacles imprévus s'opposaient à son 
« retour, il leur enverrait à sa place le prince Don 



l38 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS. 

« Carlos, son fils, qui résiderait à Bruxelles (i). 

Quelques membres des ëtatà, plus courageux que 
leurs collègues , hasardèrent encore une dernière tei»> 
tative pour obtenir la liberté de conscience. « Chaque 
a peuple, dirent-ils, devait être traité suivant son ca- 
a ractère national, de même que chaque homme en 
a particulier , d'après sa constitution physique : ainsi 
<c les nations du midi pouvaient se trouver encore heu- 
« reuses , malgré un certain degré de contrainte qui 
« paraîtrait insupportable aux habitans du nord. Ja- 
« mais, ajoutèrent-ils, les Flamands ne consentiraient 
« à ployer sous un joug auquel les Espagnols se sou- 
a mettraient peut-être avec patience ; et si l'on vou- 
« lait les y réduire par la force , ils s'exposeraient à 
<c toutes les extrémités plutôt que de céder. » Quelques 
conseillers du roi appuyèrent aussi ces représenta- 
tions , et insistèrent sérieusement sur l'adoucissement 
de ces affreux édits de religion; mais Philippe fut 
inexorable, ce Plutôt ne pas régner, répondttnil , que 
« régner sur des hérétiques (2). » 

D'après un règlement qui datait du règne de Charles- 
Quint, on adjoignit à la gouvernante trois conseils 
ou chambres qui se partagèrent les affaires du gou- 
vernement. Pendant le séjour que le roi fit dans les 

(i) Burgundius lib.i p. 35, 36, 37. — Hbtoire générale des Pro- 
vinces-Unies, t V, liv. xixi, p. 46, 47. — Strada, 1 1, lib. i, p. 57. 

(a) Watsou, 1. 1, p. 1 3o , i3i. — Ck'egli voleva più tosto restare senza 
regui , che possedergli cou hcresia. ( Bcntivoglio. ) 



LIVRj; I, CHAPITRE VII. iSq 

Pays-Bas j ces trois conseils avaient beaucoup perdu 
de leur puissaïKîe , et le premier de tous , le conseil- 
d'etat, était presque toujours resté dans l'inaction; 
mais dans ce jmoment où Philippe abandonnait les 
rênes du gouvernement, ils reconquirent leur an- 
cienne influence. Le conseil-d'état, qui avait dans ses 
attributions les départemens de la guerre et des af- 
^ires étrangères, était composé de l'évéque d'Arras, 
du prince d'Orange , du comte d'Egmont , du prési- 
dent du conseil privé Viglius de Zuichem d'Aytta, et 
du comte de Barlaimont , président du conseil des fi- 
nancés. Tous les chevaliers de laToison-d'Or, tous les 
conseillers d'état et de finances, ainsi que les membres 
du grand conseil de Malines que CharlesrQuint avait 
déjà subordonnés au conseil privé de Bruxelles, 
avaient entrée et voix délibérative dans le conseil- 
d'état, lorsqu'ils y étaient spécialement convoqués par 
la gouvernante. L'administration des revenus de l'état 
et des domaines de la couronne appartenant au con- 
seil des finances, le conseil privé était chargé de l'ad- 
ministration de la justice et de la police : il expédiait 
aussi les privilèges et lettres de grâce. Les gouver- 
nemens vacans furent donnés à de nouveux titu- 
laires , et le roi confirma les anciens stathouders. Le 
comte d'Egmont obtint la Flandre et l'Artois j le 
prince d'Orange , la Hollande, la Zélande, Utrecht, 
la Frise occidentale et la comté de Bourgogne (i); le 

(i) Le prince d*Orange ue fut uoininé staihouder de la comté de Boiir- 



1 4o SOULÈVEMSnr OSS PArS-SAS. 

comte. cfAremberg , rOstfrise, IH^veryssel et Grcmm- 
gue; ie comte de Monsfeld, Luxembourg; Barlai- 
mont, Namur; le marquis de Bergh, le Hainaut^ 
Cateaa - Camhresis et Valenciennes (i); le baron de 
Montigny , Toumay et son territoire ; les autres gou- 
veroemens fiarent accordes à des personnes d'une 
moindre importance*. Miilippe de Montmorency, 
comte de Hoom, auquel le comte de Mégen suo- 
céda (i) dans le gouvernement de Gueldre et de 
Zutphen , fut confirme dans le grade d'amiral de ia 
marine des Pays-Bas (3). Chaque stathouder était en 
même temps chevalier de la Toison-d'Or et membre du 
conseil-d'état. Il avait en outre le commandement se- 
périeur sur les troupes qui se trouvaient dans son gou- 
vernement, et la haute inspection sur les administra- 
lions civiles et judiciaires, excepté dans la Flandre oh 

gogne que Tannée suivante ( i56o) après la mort de Claude de Vergu, 
baron de Champlite. ( Strada , 1. 1 , Ub. i, p. 37.) (iVote tiu traducteur.) 

(i) Jean de Lannoy, baron de MolembaU, fut nommé gouTemeur 
du Hainaut; oe ne fut qu'après sa mort^ Tannée suhante, q^ son 
gendre, le marquis de Bergh, lui succéda. (Strada, 1. 1, lib. x,p. 36.) 

{Idem.) 

(a) Il ne lui succéda que l'année suivante. Ce gouvernement resta 
vacant jusqu'à cette époque, et c'est par erreur que Schiller dit qu'il fut 
douné au comte de Hoom. {Idem,) 

• (3) Jean de Montmorency, baron de Gourières, eut le gouvememeiit 
de la Flandre gallicane; le comte Jean d'Ostfrise, celui de Limbourg; 
Philippe de Stavèle, seigneur de Glayon, chevalier de la Toison-d*Ori 
cul la charge de grand-maître de rartillerie.. {Idem.) 



LIVRE I, CHA.PITRE VII. 1 4 I 

la justice ne dépendait point du stathoudet*. Le Bra- 
baat seul resta soumis à l'autorité^ immédiate de la 
duchesse de Parme, qui, suivant Fusage, choisit 
Bruxelles pour son séjour habituel. 

La n<nnination du prince d'Orange était dans le 
fait contraire à la constitution-, puisqu'il était étrai^ 
ger ; mais quelque^ seigneuries qu'il possédait dans 
diverses provinces, ou qu'il admiaistrait comme 
tuteur de son fils , un long séjour dans h pays , et 
surtout la confiance illimitée qu'il avait inspirée à la 
nation, lui donnaient des droits bien supérieurs à ceux 
qu'il aurait tenus du hasard (i). 

Les forces militaires nationales consistaient, lors^ 
qu elles étaient au complet ^ en trois mille chevaux ; 
mais , à cette époque , on n'en comptait ré^ement 
(pie deux mille, divisés en quatoi^e cornettes où 
bandes d'ordonnance, et commandés par les stat* 
houders des- provipces (a) , et en outre pai- Philippe 
de Croy, duc d'Âcscbot ^ Antoine de la Lais,, comte 
de Hooghstraeten, Jean de Henni»', ca»te de Bossu, 
Jean de Croy, comte de Rœux, et Hieâri, de' £redi9i-< 
rode. Cette cavalerie, disséiain!^ daàsi lesi dn^sepc 
provinces , ne devait être en]|>loyée ^e pour les^ be- 
soins pressans ; trop &ible pour servir dans des en- 

(z) Meteren, liv. x, p. 5. — Blirgundius , lib. r, p. 7 , a5, arS, 3o, 34. 
— Sirada, lib. i^ p. .î^'^-îg. ( Hutoire imiTerselle difts Prop^mces-Unies , 
t. V, liv. xni, p. 40 — 41. 

(»), Excepté le baron de-GouHire» et le ceinte d*Ostfr&e. 



l4a SOULEVEMENT DES PATS-BA.S. 

Ireprises plus importantes ^ ell€ suffisait cependant 
pour maintenir la tranquillité intérieure. Son cou- 
rage était éprouvé, et les guerres du dernier règne 
avaient répandu dans toute l'Europe la renommée de 
sa valeur (i). Il avait été question de former des corps 
d'infanterie, mais jusqu'alors les états s'y étaient op- 
posés. Quelques régimens allemands, qui attendaieùt 
leur solde arriérée, faisaient aussi partie des troupes 
des Pays-Bas. Les quatre mille Espagnols qui avaient 
été la cause de tant de plaintes étaient sous les 
ordres de deux cémmandans de leur nation , Men-' 
doza et Romero , et formaient la garnison des villes 
frontières. 

Les noms du comte d'Egmont et de Guillaume 
d'Orange se trouvent à la tête des grands des Pays- 
Bas que le roi distingua particulièrement dans cette 
distribution de grâces. Quelque profonde que fit 
déjà la haine qu'il avait conçue contre ces deux sei- 
gneurs, et surtout contre le second, il leur donna 
cependant, en cette occasion, des marques écla- 
tantes de sa faveur , parce que sa vengeance n'était 
pas encore mûre, et qu'ils étaient l'objet de l'eri- 
thousiasme du peuple. Leurs biens furent déclarés 
libres de tout impôt (a); les gouvernemens les plus 

(i) Burgundiiu, lib. i , p. ft6. — Strada, lib. i^ p. 38. 
(a) Ainsi que ceux du comte de Hoom. ( Histoire des Provinces-Unies , 
t. V, lîv. xiii,p. i4.) 

Le roi accorda la même exemption à la comtesse de Buren. {Idem,) 



LIVRE I, CHA^PITRE VII. l43 

lucratifs leur furent confiés. En leur offrant le com- 
mandement suprême sur les troupes espagnoles qui 
étaient restées dans les Pays-Bas, Philippe les flatta 
par l'apparence d'une confiance qu'il était bien éloi- 
gné de leur accorder véritablement; car au moment 
même où il honorait le prince d'Orange par ces 
preuves ostensibles de son estime , il avait trouvé le 
moyen de lé blesser en secret de la manière la plus 
sensible. Craignant qu'une alliance avec la puissante 
maison de Lorraine ne contribuât à inspirer à ce 
vassal suspect des projets audacieux, il fit rompre 
son mariage projeté avec une princesse de cette 
femille, ei détruisit ses espérances au moment où 
elles allaient être réalisées. Le prince ne lui par- 
domia jamais cette offense (i). La haine du roi contre 
Guillaume était si violente qu'elle l'emporta même 
une fois sur sa dissimulation habituelle, et l'entraîna 
dans une démarche où*nous ne pouvons plus re- 
connaître son caractère.- 

Lorsque le roi s'embavqua à Flessingue et que 
les grands l'entouraient sur le rivage, il s'oublia au 
point d'apostropher vivement le prince et de l'ac- 
cuser publiquement d'être l'auteur des troubles de 
la Flandre. Guillaume lui répondit avec modération 
que les états n'avaient rien fait que d'après leur 
propre impulsion et par les motifs les plus légitimes. 

(z) Watson, t. I, Uv< in, p. i33^ x34. 



1 44 SOCLE VEMElfT DES PAYS-BAS. 

<c Non, dit Phili(^, en lui sai&issant la Biaîn et en \m 
« secouant avec violence, ce ne sont point les états ^ 
« c'est vous, vous-même ( i ). x> Le prince resta interdit ; 
et sans attendre rembarquement du roi , il lui sou* 
haita un heureux voyage et retourna à la ville (a); 
c est ainsi qu'une haine particuKère rendit enfin âer- 
nelle l'animosité que Guillaume portait depuis long- 
temps dans son sein contre l'oppresseur d'tm peuple 
libre, et cette double provocation finit par amener 
à maturité la grande entreprise cpii enleva à la cou- 
ronne d'Espagne sept de ses plus belles provinces. 

Philippe II avait fait un grand effort sur son véri- 
table caractère en quittant les Pays-Bas :d'une mar 
nière aussi bienveillante. La convocation d'une diète 
suivant les lois de l'état, cette condescendance à <flcH- 
gner ses troupes espagnoles et à faire occuper par les 
favoris du peuple les emplois les plus inp^rtans", enfin 
le sacrifice qu'il fit à leur constitution, en faisant 
sortir le comte de Feria , comme étranger^ do cooâeil^ 
d'état, étaient des attentions pour eux dont sa géné- 
rosité ne se rendit plus coupahle par la suîte; mais 3 
«vait alors besoin plus cpie jamais de la bonne vo- 
lonté des états pour amortir^ s'il était possible , avec 
leur secours le fardeati énorme des dettes qui pesaient 
encore sur les Pays*Bas depuis les dernières guerres. 
En cherchaiiit à leur plaire par des sacrifices légers, 

(i) No, no los estados, ma vos , vos, vos. ( Vandervynckt, 1. 1, p. loa.) 
(a) Vie ef généalogie de Guillaume I^ prinfte d'Orange. 



LIVRE I, CHAPITRE VII. l45 

il espérait peut-être obteuir leur consentement pour 
les usurpations importantes qu'il méditait ; il ne si- 
gnala donc son départ que par les faveurs qu'il leur 
accorda y parce qu'il savait bien en quelles mains il 
livrait la nation. Il ne fallait pas que les scènes ter- 
ribles de destruction qu'il avait préparées pour ce 
peuple malheureux , et dont il laissait à ses repré- 
sentans l'exécrable responsabilité, ternissent le pur 
éclat de la majesté royale , qui , semblable à la di- 
vinité ^ ne doit laisser après elle que la trace des 
bien&its. 

Par le rétablissement du conseil-d'état ^ Philippe 
flattait plus la vanité de la noblesse des Pays-Bas qu'il 
ne lui accordait en effet une véritable influence. 
L'historien Strada , qui a pu être instruit de tout ce 
qui concerne l'administration de la gouvernante, par 
la lecture de ses notes secrètes (i), nous ajconservé 
quelques articles des instructions particulières qui 

(i) strada, 1. 1, lib. i, p. 55 , 56. — Le musée de Bruxelles compte 
parmi ses richettes un assez grand nombre de lettres adressées à Granvelle 
par des princes et des grands personnages du temps, avec celles de Phi- 
lippe II à la gouvernante Marguerite, et de ceUe-d au roi; elles sont au 
nombre de quatre-vingt-six, de xâ65 à i56d, et ont fait partie de la 
bibliothèque de Tarchidiacre Foppens, qui y a ajouté les sommaires, 
puis de cette de M. Verdussen. « Les lettres de Philippe II et de Mar- 
« guérite de Parme, dit M. Desroebes, sont bien intéressantes; c'est une 
« copie exacte et ancienne. Je ne doute nullement de leur authenticité; 
« j'en ai lu la plus grande partie sans pouvoir découvrir le oioindre indice 
« de supposition.» (Vandervynckt, t. I, p. a 8, 29.) 

( Ifote du traducteur, } 

I. 10 



j46 SOULÈVEHENT des PATft*BAS. 

lui furent données par le ministère espagnol. « Si elle 
tr remarquait) y ëtait^il dit entre autres dioses, que 
« les conseillers fussent divises en factions y- ou , ce 
« qui est encore pis , s'ils s'étaient concertés d'avance, 
« et s'ils avaient pris entre eux des engagemens avant 
r la séance j elle devait aussitôt dissoudre l'assemblée 
« et réunir de son autorité privée un comité moins 
« nombreux pour délibérer sur l'article contesté. » 
Ce comité) que l'on nonmia la consulte, était com- 
posé de Granvelle , du président Y iglius et du comte 
de Barlaimont. Elle devait aussi se conduire de la 
même manière dans le cas où des circonstances ur- 
gentes exigeront une résolution plus prompte. Si 
cette disposition n'avait pas été l'ouvrage d'un des^ 
potisme arbitraire, elle aurait pu être approuvée 
par la plus sage politique et tolérée par la liberté 
républicaine elle-même. Dans les grandes assemblées 
oh beaucoup de relations et de passions particulières 
agissent en même temps , où la multitude des au- 
diteurs laisse à la vanité et à l'ambition 4^ l'orateur 
une trop grande latitude ^ où les partis se choquent 
souvent avec violence, il est rare qu'une décision 
soit prise avec la même modération et la même ma- 
turité que dans une réunion plus circonscrite , pourvu 
que les membres en soient bien choisis. Il faut sup- 
poser d'ailleurs que dans une assemblée nombreuse 
il y a toujours moins d'esprits éclairés que d'hommes 
médiocres ^ qui font penoher assez souvent la majo- 



LIVRE I, CHAPITRE VII. l^fj 

rite du coté ie moins raii^nnable (i). Une «eomde 
iègle de conduite à laquelle Mai*guerite étail tenue 
de se conformer y l'obligeait d'insister avec force 
auptM des membres du conseil qui auraient voté 
contre une ordonnasnce approuvée par la majorité, 
pour qu'ils la soutinssent ensuite avec le même zèle 
que Vils avaient été se^ plus ardens défenseura; eUe 
pouvait, par cette tactiquet rendre le peuple incertain 
sur les véritables provocalieurs^'une loi, prévenir eii 
outre les querelles particulière! des membres du cioiip 
seil, et introduire une plusgnmde liberté dans leurs 
délibérations (îi). 

Malgré toutes ces précau^Mu^ Philippe n'aurait 
point quitté les P^ys-Bas «vee sécurité timt 911e la 
noblesse, dont il suspectait les intentions, eût con- 
servé son influence dans le conseil<^'-éti^t , et eàt pu 
disposer de l'obéissance des provinces* Pour être 
également tranquille de ce côté et s'assurer en même 
temps de la gouvernante , il sub(»rdonna son autorité 
et la conduite des affaires publiques à la haute sur- 
veillance de révêque d'Arras, et, avec ce seul homn^e, 
il crut contre-balancer la plus formidable cabale. Il 
fallait que la duchesse s'adressât à lui en toutes oc- 
casions comme à un oracle infaillible de la volonté 
royale, et un surveillant sévère de son administration. 
Granvelle parait avoir été la seule exception que le 

(i) Strada, lib. i, p. 56. 
(a) U>id. 



l48 SOULÈVBMElfT DSS PATS-BAS. 

méfiance de Philippe II ait fiiite parmi ses contem- 
porains. Rien ne troublait .son sommeil à Segovte 
lorsqu'il était certain que Granvelle veillait pour lui 
à Bruxelles. Il quitta pour toujours les Pays-Bas au 
mois de septembre iSSq (i). Une tempête détruisit 
sa flotte y mais il débarqua heureusement à Laredo 
en Biscaye^ le 8 septembre iSSg {i)t et sa recon- 
naissance , sombre comme son caractère, se mani- 
festa envers un Dieu conservateur par un vœu 
effroyable (3). La dangereuse administration des 
affaires dans les Pays-Bas fut confiée aux mains d'un 
prêtre et d'une femme, et le lâche tyran échappa 
dans son confessionnal à Madrid , aux prières , aux 
plaiiU:es et aux malédictions de son peuple (4). 

(i) n s'embtrqua à Flessingue. Vand«rryiickt dit le ftS août — Strada, 

Id. — Meteren, Id. — ; Walson dit le 90 août. — De Thon dit au 

mois de leptembre. L*histoire du cardinal Granveile dit au mois d*août 

( Note du traductatr. ) 
{%) WatBOD dk le «9 août 

(3) Celui de détruire les li£rétic|ues. 

(4) Histoire générale des Proyinces-Unies, t. V, liv. xiii, p. 5o. 
Cette dernière phrase n*est pas traduite par M. de Goët 



^^^<^^^%^i^^^^»^^l»%^tM<^^^^W^W%^»^^»X^^^»%^»^»*^^>^^^^*<%*^W»^^^^^^'%^^W%^<^' ^^/%r 



LIVRE SECOND 



CHAPITRE I. 



Le cardinal GraniveUe. 



ÂirroiirB Perenot, ëyêque d'Arras , puis archevêque 
de Ma}ines et métropolitain de tous les Pays-Bas, 
immortalise par la haine de ses, contemporains sous 
le nom de cardinal Granvelle, naquit à Besançon 
dans la comté de Bourgogne en i5i6 (i). Son pères 
Nicolas Perenot , fils d'un forgeron (i) , s'était élevé , 
par son propre mérite , jusqu'à la place de secrétaire 
intime de la duchesse Marguerite de Savoie , alors 
gouvernante des P&ys-Bas. Ce fut là qu'il fit connaître 
son habileté dans les affaires à Charles-Quint^ et ce 
prince , l'ayant pris à son service ^ l'employa dans les 
négociations les plus importantes. Il travailla peh- 



(i) La Biographie universelle de Michaud, t XVHI, p. 3x5>l^ fait 
naître à Omans le a6 août iSfj, — Antoine Perenot, né à Besançon 
en i5i7. (Strada, t I, lib. ii, p. 85.) — Antoine Perenot i^aqifit le 
ao août i5i7. (Histoire du cardinal Granvelle. Paris, Duchesne, i.7^i*) 

(a) On Va dit petit-fils d'un maréchal-ferrant Quelques écrivains. 



1 5o SOULJ!V£MENT DES PAYS-BAS. 

dant vingt ans dans le cabinet de l'empereur, remplit 
successivement pràs de lui les fonctions de conseiller 
privé et de chancelier, fut initié dans tous les secrets 
politiques de ce monanpie, et acquit par ce moyen 
une fortune considérable (i). Ses dignités, son in- 
fluence et ses talens politiques devinrent l'héritage 
d'Antoine Perenot son fils , qui , dès son jeune âge , 
avait donné des preuves de la haute capacité, qui lui 
ouvrit par la suite une carrière si glorieuse. Antoine 
avait. déjà développé dans les écoles les plus célèbres 
de ce temps les heureuses dispositions dont la nature 
avait été si prodigue envers lui ,. et il acquit par là un 

Strada même, semblent fai&nner; mais les gens plus édaivés sont pei^ 
laïKlés ihi Contraire. < Vanâer^Tnckt, 1 1, p. tr^>^ — Son bisaïeul était 
jugf nlyâtriam d^Omaii «n z4Sa. — Ses aiioâlres étaient «mployés dans 
la magistratura et dans les chaquea. (Id., p. x i6.) «^ Des titres autbentiiiiioi 
prouvent que Jean Perenot, bisaïeul du cardinal, remplissait, avant 1482* 
fai charge de juge rM»<»l>m à Omans, et qu^à cette époque sa famille 
ëA aUiée à plusieurs maiMms nobles de Bourgogne. (Biographie unlver- 
lellBi t X.yi0| ^* di5.) -^ Antoldua Penaottus.^. plebci quidem gê- 
nais, et .(ut aliqui affinnimt) fabri femrii filio, primarisB tamisn ac rane 
prudentSiB viro. (Strada, t I, lib. 11, p. 85.) •— Perenotti pater Ni- 
colaua.... qnuto Drtu humili. (GvotU Annales, lib. 1, p. i5.} — Da 
Tlwa le fikît iili d'un semukr« (HkmiM uniwselle, liv.k.)-- n élril 
d'une famillo bourgeoise d'Omans, sans noblesse. Son grand-père était 
juge châtelain d'Omans; son père fut anobli en z5i8 par la charge de 
«oiiseiHer au parlémeftt de Dôle , et obtbt en x5a4 des lettres de noblesse 
1KMV Pierre Perenot, 8t»n père. Ces lettres existent parmi les manuscrits 
è» Ikannlfo, et s<mt dêciàvea sur sa naisMnce. (Histoire de GranToUe, 
p. 43—45. ) 

(s) Meteren, Kt. i, p. 3i, au 'veno. — Strada, 1. 1, lib. 1, p. 83—88. 



LIVRE II, CHAPITRE I. r5 l 

grand avantage sur son père, dont la première édu- 
cation avait été fort négligée. Il fit voir bientôt qu'il 
pouvait se soutenir par ses propres forces au poste 
éminent où le mérite d'un autre l'avait d'abord placé. 
Il n'avait que vingt-quatre ans , lorsque l'empereur 
l'envoya en qualité de plénipotentiaire au concile de 
Trente, oîi il fit entendre les premiers accens de cette 
éloquence qui lui assura plus tard une si grande in- 
fluence sur deux souverains (î). Charles se servi Ir 
encore de lui dans plusieurs ambassades difficiles 
où il se conduisit à la grande satisfaction de son 
maître; et enfin lorsque ce prince remit le sceptre 
à son fils, il compléta ce don précieux, en y ajou- 
tant un ministre capable de l'aider ^à en supporter le 
ppids. 

Granvelle débuta dans sa nouvelle carrière par le 
chef-d'œuvre de son génie politique ; ce fut la facilité 
avec laquelle il s'insinua de l'intimité d'un tel père 
dans la faveur d'un tel fils. Il parvint bientôt à la mé- 
riter ; en effet , lors de la conférence secrète qui eut 
lieu à Péronne, en i558 , sous la médiation de la du- 
chesse de Lorraine , entre les ministres de France et 
d'Espagne, il ourdit, avec le cardinal de Lorraine, 
contre les protestans , la conjuration qui fut ensuite 
définitivement résolue à Cateau-Caonbrésis , où il prit 
aussi une part active aux négociations pour la paix ; 

(i) Histoire uaiverselie des Provinces -Unies, t. V, liv. xiir, p. 43, 44. 



f5a SOULiWMElfT DES PATS-BAS. 

cette conjuration fut découverte presque en même 
temps par le prince d'Orange. 

Un esprit vaste et pénétrant, une rare facilité pour 
les affaires importantes et compliquées, les connais- 
sances les plus étendues jointes à une assiduité in&ti- 
gable pour le travail et à une patience sans bornes , 
le génie le plus entreprenant joint à la réserve, à la 
prudence la plus consommée, toutes ces qualités 
étaient réunies dans cet homme extraordinaire. La 
nuit, le jour, occupé des intérêts de l'état , il suppor* 
tait , pour s'y livrer , la Êtim et la privation du som- 
meil. Il traitait avec un soin également scrupuleux 
les affaires importantes et celles qui l'étaient moins. 
Il occupait souvent cinq secrétaires à la fois, et leur 
dictait en différentes langues. On dit qu'il en parlait 
jusqu'à sept. Ses projets , mûris par une raison éclai- 
rée , gagnaient dans sa bouche de la force , sans perdre 
de leur agrément, et la vérité, accompagnée d'une élo- 
quence persuasive , subjuguait tous ses auditeurs. Sa 
fidélité était incorruptible, car toutes les passions qui 
rendent les hommes dépendans de leurs semblables 
n'avaient aucun pouvoir sur son ame. Il pénétrait , 
avec une sagacité admirable, le caractère de son maî- 
tre; il saisissait souvent sur sa figure toute la suite 
de ses pensées , d^ même qu'on reconnaît l'approche 
d'une perspnne par l'ombre qui la précède. Venant 
avec adresse au secours de la lente conception de Phi- 
lippe, il faisait éclore dans son esprit des pensées dont 



LIVRE II, CHAPITRE I. ï53 

le germe était à peine formé , et lui abandoimait gé- 
néreusement toute la gloire de l'invention. GrranveUe 
possédait à merveille l'art difficile et. si utile de des- 
cendre au niveau d'un esprit ordinaire, de rendre 
son génie esclave d'un autre homme; il dominait parce 
qu'il savait cacher sa domination , et c'est ainsi seule- 
ment que Philippe II pouvait être gouverné. Satis^ 
fait d'un pouvoir peu brillant, mais solide, une avi- 
dité insatiable ne lui faisait point souhaiter de nouvelles 
marques de faveur, qui sont' toujours le but le plus dé- 
siré des esprits médiocres ; chaque nouvelle dignité 
lui convenait comme s'il en avait toujours été revêtu. 
Il n'est pas étonnant que des qualités aussi remarqua- 
bles, lui aient acquis la faveur de SQp souverain ; mais 
l'héritage important des secrets et des expérienoes po- 
litiques que Charles-Quint recueillit dans le cours d'une 
vie consacrée tout entière à l'activité, et qu'il avait 
déposés dans cette seule tête , le rendit encore plus 
indispensable à son successeur. Quoique ce dernier, 
toujours content de lui-même, eût coutume de s'en 
rapporter à son propre jugement, il était cependant né^ 
oessaire à sa politique timide et tortueuse de s'attacher 
à un esprit supérieur, et d'étayer ses indécisions par 
la fermeté et la résolution d'autrui. Aucun événement 
politique n'eut lieu dans les Pays-Bas sans la partici- 
pation de Granvelle tant que Philippe y résida , et en 
partant pour l'Espagne, le roi fit à la nouvelle gou- 



l54 SOULÈVEMEITT DES PATS-B/LS. 

vemante, en lui laissant ce ministre, un présent aussi 
précieux que celui qu'il a?ait reçu de son père (i). 

Quelque habitués que noussoyons à voir des des- 
potes donner leu confiance à des hommes qu'ils ont 
tirés de la poussière , et dont ils sont pour ainsi dire 
les créateurs ^ il fallait pourtant des qualités trè^mi- 
nentes pour violenter Fégoîsme dissimulé du caractère 
de Philippe, au point de lui inspirer de la confiance 
et d'en obtenir de la familiarité. Le plus léger mouve- 
ment d'un amour-propre légitime qui l'aurait porté à 
s'attribuer une de ses propres pensées que le roi aurait 
ennoblie en l'adoptant eût coûté à Granvelle toute 
son influence; il lui était permis de satisfaire les viles 
passions de la luxure , de la cupidité et de la ven- 
geance ; mais la seule qui animât réellement sa grande 
ame , la douce conviction de sa force et de sa supé- 
riorité, il fallait qu'il la cachât soigneusement aux re- 
gards soupçonneux du despote. Il renonça volontai- 
rement à tous les avantages qui lui étaient propres , 
pour les recevoir de nouveau de la générosité du roi. 
Il ne voulut pas que son bonheur vînt d'une autre 
source , et qu'un autre homme eût des droits à sa re- 
connaissance ; il ne revêtit la pourpre qui lui avait été 
envoyée de Rome qu'après en avoir reçu d'Espagne 
l'autorisation royale (a). En la déposant aux pieds du 



(i) Strada, lib. ix, p. 86, 87. 
(2) Ibid., t. I, liv. lu, p. ri 5. 



i 

i 



LIVBE ' II , CHAPITRE I. 1 55 

trône , il parot Ja recevoir uniquement des mains de 
son souverain ; moins politique que lui y le duc d'Âlbe 
se fit ériger des trophées dans Anvers, et s'attribua 
la 'gloire des victoires qu'il n'avait remportées que 
0oilime instmment de la couronne. Mais d'Âlbe , par 
cette faute , emporta au tombeau la disgrâce dû mo- 
narque; il avait porté une main impie sur les droits du 
souverain , en puisant immédiatement à la source de 
rimuortalité (i). 

Oranvelle changea trois fois de maître, et trois fois 
il réussît à conquérir la plus haute faveur. Il sut flat- 
ter la vanité délicate d'une femme avec autant de fa- 
cilité qu'il avait ménagé l'ovgueil d'un monarque ab- 
solu, et l'égoïsme susceptible d'un despote. Ses affaires 
avec la régente se traitaient en grande partie par cor- 
respondance, même quand ils habitaient la même 
niaison , usage emprunté des temps d'Auguste et de Ti- 
bère (2). Quand la gouvernante se trouvait dans l'em- 
barras, des billets entre elle et le ministre étaient 
souvent échangés d'heure en heure; il choisissait 

(i) Voici l'inscription qu*il avait fait placer au-dessous de sa statue : 

PerMnando Jîvarez a Toledo Alvœ duee, Philippi 11 Hispaniarnm 
apud Bdgas prafeeiùp quod extinctasetUHone, rehdUbus pulsis , reUgionc 
p^mr^ayjvMa mlàa,prmilnàhpiiMmformavity régis optimi ministn) 
fakiffsimo positum, 

Jungelingi opus ex ore captivo. 

* ( Metereu, liv. iv , p. 68 , an verso. ) 

(a) Tacit., Ann., lib. iv. — - Slrada, t. I, fib. îi , p. 88. 



V 



1 56 SOULiEVEliEHT DM PA.TS*BAfi. 

vraisemblablement cet expédient pour lix>mper la ja- 
lousie attentive de la noblesse, à qui il voulait dé- 
rober une partie de Tinfluence qu'il exerçait sur Mar- 
guerite ; peut-être croyait-il aussi parce moyen graver 
plus profondément ses conseils dans l'esprit de cett^ 
princesse , ou se défendre par la suite , en cas de né- 
cessité, avec ces témoignages écrks, contre des accu- 
sations auxquelles il pouvait être en bntte. Mais 1^ 
vigilance de la noblesse rendit ces précautions inu^les , 
et bientôt il fut généralement connu dans toutes les 
provinces que rien ne se faisait sans la participation 
de ce ministre. 

Il possédait toutes les qualités d'un homme d'état 
accompli pour gouverner des monarchies qui se rap- 
prochent du despotisme, mais il n'avait aucune de 
celles qui conviennent dans des républiques ayant 
des rois pour chefs. Élevé entre le trône et le confes- 
sionnal, il ne connaissait d'autre relation parmi les 
hommes que la domination et la soumission; le senti- 
ment profond de sa propre supériorité lui inspirait du 
mépris pour l'espèce humaine; ses talens politiques 
manquaient de souplesse , la seule vertu qui fut in- 
dispensable dans sa position ; il était arrogant et au- 
dacieux ; il armait de toute la puissance royale la vi- 
vacité naturelle de son caractère et les passions d'un 
homme d'église. Il couvrait son ambition personnelle 
de l'intérêt de la couronne. Le peuple et le noi devin- 
rent irréconciliables, parce qu'il s'était rendu indis- 



lWrB II, CHAPITRB 1. iS*] 

pensable à ce dernier , qui le sacrifia trop tard. Il se 
vengeait sur la noblesse de l'obscurifé de son origine; 
et^ comme tous ceux qui onl subjugué la fortune par 
leur mérite, il rabaissait les avantages de la naissance 
au-dessous de ceux qui l'avaient aidé à monter aussi 
haut. Les protestans savaient qu'il était leur ennemi 
le plus implacable; toutes l$s charges qui pesaient sur 
le pays lui furent imputées , et ces maux leur parais- 
saient encore plus insupportables parce qu'il en était 
Fauteur. On alla même jusqu'à l'accuser d'avoir dé- 
terminé le roi à revenir à des masures de sévérité, 
lorsque les sollicitations pressantes des états avaient 
enfin obtenu qu'il adoptât des sentimens plus doux. 
Les Pays-Bas le maudissaient comme le plus dange- 
reux adversaire de leur liberté, et le premier auteur 
de toutes les calamités qui cbms la suite fondirent sur 
eux (i). 

Il est évident que Philippe II avait quitté trop tôt 
les Pays-Bas. Lea dernières mesures adoptées par le 
gouvernement étaient trop étrangères à ce peuple, et 
ne pouvaient recevoir que du roi seul la sanction et 
la force nécessaires à leur exécution. Les nouvalles 
machines qu'il fit jouer auraient dû être mises^ en 
mouvement par une main vigoureuse et redoutée; 
on aurait dû attendre leurs premiers effets et en assu- 
rer le succès d'après des observations réfléchies. Il 

(i) Strada, t. I, lib. ii, p. gx. — 0e Tho», t. V, liv. xi , p. ao5. 



l58 SOULiv£M£lVT DES TAT^BA^S. 

exposa son ministre à toutes les. patsions qui se trour 
vèrent subitemeat dégagées des chaînes de la pré- 
sence royale , et il abandonna au £ûble bras d'un sujet 
une entreprise devant laquelle la majesté du tràae 
elle-même pouvait reculer, malgré ses puissant auxi- 
liaires. 

Les Pays-Bas étaient , il est vrai^ dans un état flo- 
rissant ; un bien-être général résultait des bien&its de 
la paix dont ils jouissaient depuis peu de temps; ce- 
pendant leur tranquillité n'était qu'apparente ^ et la 
discorde la plus dangereuse couvait en silence dans 
leur sein. La religion ne chancelle pas seule dans un 
pays; la licence , qui s'adresse d'abord aux choses sa- 
crées, attaque ensuite les profanes. L'entreprise diri- 
gée contre le clergé, ayant réussi , avait encouragé les 
séditieux à entamer l'autorité civile et à examiner 
les lois comme les dogmes, les devoirs comme les 
opinions» Ce courage fanatique qui avait commencé 
par s'exercer dans les discussions religieuses pouvait 
Ranger d'objet: le mépris de la propriété et de l'exis* 
tence transformait des citoyens timides en rebdles 
téméraires; un gouvernement régi pendant près d6 
quarante ans par des femmes avait donné à la nation 
les moyens de faire valoir ses libertés. Les guerres 
continuelles dont les Pays-Bas furent le théatx^ in- 
troduisirent la licence ,et mirent le droit de la forée 
à la place des lois; les provinces étaient remplies 
d'aventuriers étrangers et de fugitifs, hommes qui, 



UVBE n, CHAPITRE I. iSq 

n'étant plus retenus par les liens de famille, de patrie et 
de propriété, avaient apporté les semences de la sédi- 
tion de» climats où ils étaient persécutés. Le spectacle 
sans cesse renouvelé des supplices et de la mort 
avait émoussé la sensibilité et donné au caractère 
de la nation une rudesse inaccoutumée. Cependant 
la révolte aurait marche avec timidité et dans les 
ténèbres , si elle n'avait pas trouvé un appui dans la 
noblesse qui lui donna une force imposante en se dé- 
clarant pour elle* Chai4e»-Quint avait gâté le$ grands 
des Pays^as, en les associant à sa gloire; il avait 
exalté leur orgueil national par la préférence qu'il 
leur accordait sur la noblesse castillane , et ouvert , 
dans fcoute^Jes parties de son empire, un vaste théâtre 
à leur ambition. Lear conduite, dans la dernière guerre 
contre la France, leur avait mérité de Philippe la 
même Êtveur; c'était en effet à leur valeur que le roi 
devait principalement les avantages qu'il recueillait 
par la paix de Cateau-G^Oibrésis. Quel dut être leur 
dépit, lorsqu'ils s'aperçurent qu'ils ne pouvaient plus 
compter sur une reconn^aissance qu'ils croyaient avoir 
tant méritée ! U faut ajouter encore à ces causes, que, 
par la séparation de la couronne impériale de la mo^ 
narohie espagnole , et par l'esprit moins guerrier du 
nouveau gouv^rnement, leur ^hère^ d'activité iut 4^ 
général fort réduite et ne s'étendit guère aunlelà de 
leur patrie. Philippe II plaçait alors des Espagnols ou 
Ch^rles-Quint eût employé des Belges. Ceux«ci nouiy 



1 



l6o SOULàVEMERT DE& PATS-BAS. 

rissaient pendant la paix toutes les passions que le 
feu roi avait fait naître et auxquelles il avait fourni 
des alimens; ces penchans désordonnés, qui man- 
quaient de direction légitime ^ en trouvèrent malheu- 
reusement une dans les griefs de la patrie. Ils firent 
alors revivre des prétentions long-temps remplacées 
par des intérêts plus nouveaux. Philippe en distri- 
buant les emplois vacans n'avait fait que des mécon- 
tens.; les uns pour n'en avoir point obtenu j les au- 
tres pour en avoir eu d'inférieurs à leur ambition. 
Guillaume d'Orange* fiit pourvu j il est vrai, de quatre 
grands gouvememens , sans compter plusieurs autres 
moins considérables dont la réunion en formait 
environ un cinquième ; mais il avait espéré obtenir 
la Flandre et le Brabant. Ce ptince et le comte 
d'Egmont oubUèrent les bienfaits du monarque pour 
ne songer qu'à la perte de la régence sur laquelle ils 
avaient compté. La plus grande partie de la noblesse 
était accablée de dettes énormes , et elle avait été 
souvent même entraînée les à contracter par la poli- 
tique du gouvernement. Le changement survenu dans 
l'administration leur ayant enlevé toute espérance 
de rétablir leurs affaires dans des emplois lucratifs, 
ils se virent tout à coup exposés à tous les incon- 
véiiens d'une pauvreté qui leur devenait d'autant plus 
insupportable que le luxe affiché par les bourgeois 
opulens faisait ressortir encore plus leur indigence. 
Beaucoup d'entre eux, réduits à cette extrémité^ se 



LIVRE 11, CHAPITRE I. l6l 

seraient même souilles d'un crime pour sortir d'une 
position aussi pénible; comment alors auraient-ils 
pu résister aux offres séduisantes des calvinistes, qui 
sollicitaient au prix de For leur intercession et leur 
appui ? D'autres enfin à qui il ne restait plus de 
ressources trouvaient leur dernier refuge dans le 
désordre général , et étaient prêts à chaque instant à 
allumer Tincendie dans le sein de la république (i). 
Le danger de cette situation des esprits était en- 
core augmenté par le malheureux voisinage de la 
France. Ce que Philippe avait à craindre dans ses 
états se réalisait déjà dans ce royaume, dont la des- 
tinée pouvait lui pronostiquer celle des Pays-Bas, et 
où l'esprit de sédition trouvait un exemple séduisant 
à suivre. Des circonstances semblables avaient ré- 
pandu en France , sous les règnes de François I et 
de Henri n, le germe des innovations; son accrois- 
sement y avait été favorisé par la même fureur de 
persécution et par le même esprit de faction. On y 
voyait les huguenots et les catholiques lutter dans 
* un combat dont le succès était encore douteux ; des 
partis furieux avaient ébranlé la monarchie et con-- 
duit avec violence cet état puissant sur les bords de 
l'abîme. Dans les deux pays, l'intérêt personnel, 
l'ambition et l'esprit de parti se couvraient du mas- 
que de la religion et du patriotisme; les passions de 

(i) Strada,t. I, Ub, xi, p. 92. 

I. Il 



l6â SOULÈVBMENT DBS PATS-BAS. 

((uelques ckojens poùvaioit armer ia nation entière. 
Ijes frontières des deux empires se confondaient dans 
la Flandre wallcae; oommeat la sédition ne se seraît- 
dle pas introduite dans un pays où la langue, les 
mœurs et le caractère oot autant d'analogie ayec la 
France qu'avec ht Belgique? Le gouvernem^it n'a 
point encore &it le dénombrement de ses sujets 
protestans qui habitent cette partie de ses états ; mais 
il sait déjà que la secte nouvelle est une république 
immense qui se tient fortement unie , qui étend ses 
ramifications dans toutes les monarchies de la chré- 
tienté j et dont la plus légère secousse se hit s/entir 
dans toutes les parties. Ce sont des volcans mena- 
çans qui communiquent par des conduits souterrains 
et s'enflamment simukanément par une redoutable 
sympathie. Il &llait bien cependant que les Pays-Bi^ 
fussent ouverts à toutes les nations, puisque c'était 
d'elles qu'ils taraient leur existence. Philippe II pou- 
trait-il fermer un pays aussi commerçant avec la même 
fecilité que l'Espagne? Pour extii^r l'hérésie de ses 
provinces, il aurait feilu qu'il pût d'abord la dé- 
truire en France (i). 

Telle étak la situation des Pays-Bas ^ lorsque Gran- 
ule en prit l'administration en 1 56o. 

EétabBr dans <:e pays l'uniformité de la religion 
catholique, détruire Tinfluettce de la noblesse et des 

(i) Strada, 1 1, lib. ui, p. 127. 



LIVRE Uy CHAPITRE I. l63 

états qui partageaient la puissance avec le souverain , 
et élever Tautorité royale sur les débris de la liberté 
républicaine; telle était TafTaire importante de la 
politique espagnole , dont l'exécution fut confiée au 
nouveau ministre. Mais des obstades majeurs s'op- 
posaient à la réussite de ce plan ; pour les vaincre 
tl fidlait inventer de nouvelles ressoudes et mettre 
en Hiouvenliçnt' de nouvelles machines. L'inquisition 
et les idées de religion paraissaient, il est vrai , de- 
voir suffire pour empêcher la propagation de l'héré- 
sie ; mais l'inquisition n'avait pas un nombre d'agens 
proportionné à l'étendue de sa juridiction, et les édits 
manquaient de surveillans pour les faire exécuter. 
L'organisation ecclésiastique dans les Pays-Bas datait 
encore des temps reculés où leur population était 
bien moins considérable, ou l'Église y jouissait d'un 
repos universel et pouvait, par conséquent ^être plus 
facilement surveillée. Une longuesuite de siècles qui 
changea toute la foxme intérieure des Pays-Bas avait 
respecté celle de la hiérarchie , qui , d'ailleurs , était 
protégée par les privilèges particuliers de chaque 
province contre l'autorité arbitraire de s«s souve- 
rains. Les dixHsept provinces étaient soumises à la 
juridiction de quatre évêchés , dont les sièges établis 
à Ârras, à Tournay, à Cambray et à Utrecht, rele- 
vaient, pour le spirituel, des archevêchés de Reims 
et de Cologne. Philippe-Ie-Bon , duc de Bourgogne , 
ayant égard à l'accroissement de la population , av£.it 



i 



1 64 SOULilVEMEin' DES PAYS-BAS. 

eu l'idée d'augmenter le personnel du clergé; mais 
ce projet s'était bientôt évanoui au milieu de l'ivresse 
d'une vie voluptueuse. L'ambition et l'amour des 
conquêtes ne permirent pas à Charles*le-Téméraire 
de s'occuper de la situation intérieure des pays qu'il 
gouvernait , et Maximilien eut trop de combats à sou- 
tenir contre les états pour courir encore les chances 
d'une lutte nouvelle. Un règne orageux força Charles- 
Quint à renoncer à l'exécution de ce vaste plan. 
Philippe n voulut le suivre , le regardant comme un 
héritage de tous les princes ses prédécesseurs (i). Le 
moment était venu où les besoins pressans de l'Égh'se 
pouvaient excuser cette nouveauté, et les loisirs de la 
paix semblaient favoriser le succès de l'entreprise. L'im- 
mense population qui de toutes les parties de l'Europe 
se pressait dans les villes des Pays-Bas , avait apporté 
un mélaQge confus de religions et d'opinions qui ne 
pouvait plus être surveillé par un clergé aussi faible; le 
nombre des évêques étant également disproportionné 
à l'étendue des districts ecclésiastiques , il était impos- 
sible que quatre hommes pussent parvenir seuls à con- 
server sur un territoire aussi vaste la pureté de la foi. 
La juridiction exercée par les archevêques de Co- 
logne et de Reims déplaisait depuis long-temps au 
gouvernement royal, qui ne pouvait considérer les 
Pays-Bas comme son entière propriété, tant que la 

(i) Burgunditts, Itb. i, p. 45. — Strada, t. I, lib. i, p. 39, 40, 



LITRE II y CHAPITIUS I. l66 

branche 1a plus importante du pouvoir se trouvait en- 
core livrée à des mains étrangères. Le moyen le plus 
certain de la leur arracher, de ranimer l'inquisition 
par de nouveaux instrumens plus actifs, et d'aug- 
menter en même temps le nopibre de ses partisans 
aux états-généraux, était sans contredit de créer de 
nouveaux évêques* Philippe monta sur le trône avec 
ce projet ; mais une innovation aussi importante de- 
vait éprouver la plus vive opposition de la part des 
états, sans le concours desquels pourtant elle ne pou- 
vait pas être établie. Il était facile aussi de prévoir que 
la noblesse n'approuverait jamais une institution qui 
donnerait au parti royaliste un renfort aussi puissant, 
et qui lui enlèverait à elle-même la prépondérance 
dans la diète. Les revenus dont on composerait la 
dotation des nouveaux évêques devaient nécessaire- 
ment être enlevés aux abbés et aux moines, et ceux-ci 
formaient une partie considérable des états. Le roi 
avait en outre à redouter tous les protestans qui ne 
manqueraient pas d'agir sourdement contre la réus- 
site de ses projets. Cette affaire importante fut traitée à 
Rome avec le plus grand mystère. François Sonnoi ( i ) , 

(i) Fnmçois Sonnius, chanoine d'Utrecht, où il avait une prébende 
dans le chapitre de Téglise cathédrale , fut nommé premier évéque de 
Boi»-le-Doc en i56a. Viglius étant prié par Granvelle de lui désigner 
des ecclésiastiques de marque pour les envoyer au concile de Trente , 
préféra Sonnius à tous les autres. Je donne ici l'extrait de la lettre de 
Viglius ) qui est curieuse : 

« Cogitavi sdepè ac diù de porsonis idoneis ad concilium mittcndis, et 



106 SOULÈVXMBirT DES PATS-BAS. 

prêtre de la ville de I^nivain^ créature d^uée à 
Granvelle , et instruit par lui de la conduite qu'il de- 
vait tenir, se présente devant Paul lY , et lui fait un 
tableau animé de l'étendue et de l'immense popula- 
tion des Pays-Bas ^ d^ leur importance et de la féli- 
cité dont ils jouissent au sein des voluptés humaines. 
« Mais, continue-t4I, la jouissance immodérée de la 
« liberté fait négliger la vraie croyance ; l'hérésie lève 
« audacieusement la tête. Pour remédier à ce mal ur- 
« gent, il faut que le saint-siège lasse des efforts 
« extraordinaires. » Il n'est pas difBcile à cet habile 
négociateur de déterminer le pape à un changement 
qui agrandit le cercle de sa propre juridiction (i). 
Paul lY nomme un tribunal composé de sept cardi- 

M cum pferiaque de eadem ns oontufi. Verèm ta&ta Iiomimui est pemrn, 
« ut me hujus penè provînde nostra), quœ olim doctis TÎris abundare 
« solebat, suppudeat. Mitto autem eatalogum ommuin quos exquirere 
« potui alicuiuft esse nominis et famae sed in eo grege m ioTenio quos 
«^ irobè sug^eram pro curiie usn. Mcmachos enki vos velle noo puto, et 
« ex saecukribus theologb nesdo qiios deUgam. Judicio autem non nul- 
« lorum, cui et ego meum calculiim submittere audebo, magîs idonei 
« videntor Fiancîsciis Somiius canouicus trajectensis (a) , et Joamies Has- 
« letanus , ambo sacr» tbeologiae professores. Quorum iKe rese<fit mnltos 
« menses in concilio tridentino , missus eo per episoopum tornacensem : 
« aher in tbeologia et lînguis féliciter institutus Lovanii diù sacram pa- 
« ginam professus est....» (Epistola cxltii, Yiglii ad Ant Perenotum episc. 
Atrefaat, i55o. Analectabelgica, tomus secundus, pars prima, p. 343, S^. 

( Note du traducteur, ) 
(i) Phrase omise par M. de Qoët. 

(; IMcituv etnoirfcus traJMtiorii, qu&d de ultrafecto intdlig«, ubi in eipitiilo m^m 
cccleiiie prubendam babulL 



LIVRE II, CHAPITHE I. 167 

nauxy pour délibérer sur des intérêts aussi grands. 
Ce que la mort de ce pontife l'empêche d'exécuter «st 
achevé par son successeur Pie iY(i). Le roi, étant en- 
core en Zélande, et sur le point de s'embarquer pour 
l'Espagne 9 reçoit ce message tant désiré (2), et son 
ministre ^st investi en secret du dangereux pouvoir 
de le mettre à. exécution. La nouvelle organisation 
du clergé devient publique; en 1 56o , treize nouveaux 
évêchés sont ajoutés aux quatre qui existaient déjà , 
pour subvenir aux besoins de dix-sept provinces, et 
quatre (3) d'entre eux sont érigés en archevêchés. Six 
de ces sièges épiscopaux, Angers, Bois-le*Duc, Gand , 
Bruges y Ypres et Ruremonde sont soumis à la juri- 
diction de l'archevêque de Malines; cinq autres,, Har- 
lem, Middelbourg^ Leuwarden, Deventer et Gro- 
iiingue, à celle de l'archevêque d'Utrecht; et les 
quatre derniers, Arras, Tournay, Saint-Omer et Na- 
mur^ situés près de la France, et ayant le langage, le 
caractère et les moeurs de ce pays , relèvent de l'arche- 
vêché de Camlnray. L'archevêché de Malines , placé au 
centre duBrabant et des dix-sept provinces, donne le 
titre de primat de tous lesPaysrBas y et, réuni à plusieurs 

(i) Burgundius, lib. i, p. 46. — Meteren, liv. i, p. 3i. 

(a) Ce fttt le docteur Somûiis qui apporta à PhiHppe n, à Middei- 
bourg, en août 1 55g , au moment où il allait s'embarquer pour TËspagne, 
la balle du pape pour la création des noayeaux éréchés, donnée le 
4 mai 1559. (Vandervynkt, t. I, p. i34. (iVoAr du traducteur.) 

(3) Schiller commet ici une erreur. U n*y avait que trois avçhevèohés : 
Malines, Utrecbt et Cambray. {Note du traducteur. ) 



j68 SOULÉYEMElfT DES PATS-BAS. 

riches abbayes y devient la rëcoiupense de Granvelle. 
Les reyenus des nouveaux ëvéchés sont pris dans le» 
trésors qu'une pieuse bienfaisance avait accumulés de^ 
puis tant de siècles dans les couvens et les abbayes. 
Quelques-uns des abbés sont promus à la dignité épis- 
copale , et conservent avec leurs abbayes et leur pré» 
lature le droit qui y était attaché de voter dans les 
états. On adjoint à chaque évêché neuf prébendes, qui 
sont conférées aux plus habiles jurisconsultes et théo^ 
logiens j pour assister les inquisiteurs et les évêques 
dans leur emploi spirituel. Deux d'entre eux, qui se 
sont rendus dignes de cette faveur par leurs connais- 
sances, leur expérience et une conduite irréprochable, 
sont nommés inquisiteurs , et opinent les premiers dans 
les assemblées. L'archevêque de Mafines , en qualité 
de métropolitain des dix- sept provinces, est investi 
du pouvoir de nommer et de destituer abitratremeht 
les archevêques et évêques. La cour de Rome ne se 
réserve que l'institution canonique (i). 

En tout autre temps , la nation eût approuvé avec 
reconnaissance cette amélioration dans l'état du 
clergé, qui, suffisamment justifiée par la nécessité, 
était utile à la religion et tout-à-fait indispensable pour 
la réforme des mœurs des moines; mais l'époque où 

(i) Biurgundius, Ub. i, p. 49» ^<'* — ^Dinothi de bellocivili bdgico, lib. i, 
p. 6, 7, 8. — Grotius, lib. i, p. i4, i5. — Strada, t. I, lib. i, p. 4o, 
4i. — Reidanns, lib. i, p. 6. — Hopper, Troubles des Pays-Bas, t. II, 
part, u, p. ai, a3. — Vite Viglii, t. III, part, i, p. 34. 



LITR£ 11^ CHAPITRE I. 169 

l'on essaie de l'établir lui donne l'appareiice la plus 
odieuse. Elle est reçue avec un mécontentement géné- 
ral : « La, constitution ^ s'écrie-ton, est foulée aux pieds ; 
<c les droits de la nation sont lésés ; l'inquisition est 
a introduite dans l'état j et elle va dorénavant établir 
« ici son tribunal sanglant, comme elle l'a fait en 
« Espagne. » Le peuple frémit à l'aspect de ces 
nouveaux complices de l'arbitraire et de la persécu- 
tion. La noblesse voit avec inquiétude l'autorité mo- 
narchique renforcée dans l'assemblée des états par 
quatorze voix prépondérantes, et le plus ferme sou- 
tien de la liberté nationale , l'équilibre de la puissance 
royale et de la puissance civile entièrement rompu. 
Les anciens évêques se plaignent de la diminution de 
leurs revenus et de la réduction de leur juridiction ; 
les abbés et les moines ont perdu en même temps leur 
puissance et leurs biens, et n'ont reçu, pour toute com- 
pensation, que des surveillans sévères de leur con- 
duite. La noblesse et le peuple, les laïques et les 
prêtres , se réunissent contre l'ennemi commun , et 
tandis que chacun combat en effet pour un vil inté- 
rêt particulier, on croit entendre retentir de toutes 
parts la voix redoutable du patriotisme (i). 

Entre toutes les provinces , le Brabant se distingue 
le plus par son opposition. L'inviolabilité de son orga- 
nisation ecclésiastique est un des privilèges importans 

(i) Grotius, Ub. 1, p. 1 5 et seq. — Meteren, liv. 11, p. 3i, recto. 



I^O SOlTLiVBMEfirT DES PAT»-BAS. 

qu'il s'est réservé dans la &iiieiite lettre de franchise 
connue sous le nom de la Joyeuse Entrée, que son sou- 
verain ne peut enfreindre , sans délier en même temps 
la nation de son serment d'obéissance. C'est en vain 
que l'université de Louvain soutient eUenniéme que 
dans les temps orageux de l'Église un privil^e perd 
la force qui lui a été accordé dans un moment de 
tranquillité ; chacun s'écrie que tout l'édifice de la 
liberté est ébranlé par la création des nouveaux évé- 
chés. Les évêques, acquérant le droit d'entrée aux états 
par les abbayes qui leur sont conférées, défiendront 
dorénavant d'autres intérêts que ceux de la province 
dont ils sont les représentans. Auparavant dtoyens 
libres et patriotes, ils ne sont plus maintenant que des 
instiiimens serviles du saint<-siège et des machines 
obéissantes de l'archevêque de Malines, qui avait en 
outre le droit de leur donner des ordres particuhers, 
comme premier prélat du Brabant (i). La libaté des 
votes est anéantie , parce que les évêques sont devenus 
redoutables à chacun comme des espions de la cou- 
ronne. « Qui osera désormais, disait-on, âever la 
« voix dans l'assemblée des états en présence de tels 
« surveillans , ou défendre les droits de la nation contre 
a les usurpations audacieuses du gouvernement? Ils 
ir épieront les ressources des provinces, et révèle- 

(i) Gomme abbé d*Affleghem. Cette abbaye était la plus riche da 
Brabant ; elle rapportait anouellement cinquante nulle florins. ( Meteren , 
p. 3i, recioJ) 



LIVRE II, GHAPITRB I. I7] 

«c ront au pouvoir les seàrets èo notre liberté et de 
ce ii€>s biens. Ils nous fermeront le chemia des hon-^ 
« neurs. A l'avenir les fils de l'étranger 4»itreront dans 
«( les états, et ne donneront que des suffrages achetés 
m d'avance par leurs protecteurs. QueUe violence^ 
« s'écriaient de leur câté les moines; détourner ainsi 
« les fondations de la religion y se joue» des volontés 
« inviolables des mourans, fiiire servir au luxe des 
« évêques ce qu'une pieuse humanité avû déposé 
« dans ces archives sacrées pour les infortunés, et dé-^ 
ce corer leur pompe orgueilleuse du voFfait à l'indi- 
tf gence. » 

Les abbés et les moines n'étaient pas les seuls à 
soufirir réellement de ces spoliations; toutes les fa*» 
milles qui s'étaient flattées, avec quelque apparence 
de justice , de pouvoir jouir, jusqu'aux générations les 
plus reculées, des bénéfices de ces institutions, ressen- 
taient la perte de ces espérance^s, comme s'ils avaient 
souffert en réalité, et la douletir de quelques prélats 
devint un objet d'intérêt pour une foule de citoyens (i). 

Au milieu de ce tumulte général, les historiens 
nous ont fait remarquer la marche lente du prince 
d'Orange , qui s'efforce de diriger vers un même but 
toutes ces passions discordantes. Ce fut à son insti- 
gation que les Brabançons demandèrent à la régente 
l'ahitorisation dé choisir un interprète et un protec- 

(i) Bnrgundius, lib. 1 , p. 56, 5;. — Strada, t. I, lib. 11, p. 63, 64. 



17^ SOVLèTElIBHT DES PATSHBAS. 

leur , parce qu'eux seuls , au milieu de leurs conci- 
toyens, avaient le malheur de voir réunis dans une 
même personne leur défenseur et leur maître. Leur 
choix ne pouvait tomber que sur le prince d'Oraage ; 
mais Granvette déchira le voile qui couvrait ce piège. 
« Celui qui sera chargé de ces fonctions , dit-il dans le 
a conseil -d'état, s'apercevra sans doute lui-même 
« qu'il partage la souveraineté du Brabànt avec le roi 
« d'Espagfte (i)* ^ Le long retard des bulles d'insti- 
tution canonique , occasioné par une mésintelligence 
survenue eiltre la cour de Rome et celle de Madrid, 
donna le loisir aux mécontens de se concerter pour les 
mêmes réclamations. Les états de Brabant dépéchèrent 
en secret un envoyé extraordinaire à Pie IV (2), pour 
traiter directement de leurs intérêts à Rome. Cet en- 
voyé était muni de lettres de recommandation fort 
importantes du prince d'Orange , et il emporta avec 
lui des sommes considérables pour se frayer plus faci- 
lement un chemin jusqu'au saint père. En même 
temps 9 les magistrats d'Anvers adressèrent au roi une 
lettre qu'ils rendirent publique, et dans laquelle ils 
lui faisaient les plus pressantes représentations, pour 
l'engager à préserver une ville dont le commerce était 
aussi florissant de l'innovation dont elle était mena- 
cée, ce Les habitans reconnaissent, était-il dit dans 



(i) Strada, 1. 1, lib. lu, p. i43. 
(3) Du Moulin, jurisconsalte français. 



LltlILE 11^ CHAPITRE 1. l']3 

m cette requête , que les intentions dit monarque sont 
« paternelles^ et que Fin^allation des nouveaux évé- 
« ques est très - avantageuse au maintien de la vraie 
« religion ; mais il est impossible de con^incre de 
a cette vérité les étrangers dont cependant toute la 
« prospérité de la ville dépend , et en cela j les bruits 
a les moins fondés sont tout aussi dangereux que ceux 
«c qui ont quelque réalité. » 

La mission à Rome fut découverte encore assez à 
temps par la régente, pour qu'elle pût en détourner 
l'effet; mais Anvers parvint à obtenir, par. sa lettre 
au roi , que l'établissement d^in évéque dans ses 
«Oiurs* serait retardé jusqu'à l'arrivée du monarque 
lui-même (i); tels furent les termes dont on se ser- 
vit (2). 

L'exemple d'Anvers et le bonheur qu'elle avait eu 
de réussir donnèrent le signal delà résistance à toutes 
les autres villes auxquelles un évêque était également 
imposé. Une preuve remarquable de la haine générale 
qu'inspirait l'inquisition, et de l'union intime de toutes, 
les villes des Pays-Bas , se trouve particulièrement 
dans le fait suivant; elles aimèrent mieux se priver de 
tous les avantages qu'un siège épiscopal devait néces- 

(i) Hopper dit : << Qae par longue poursuite a été pratiqué , que leur 
« futoctroyé, que ledit évéché ne seroit'mis en leur ville, jusques à tant 
« que Sa Bfajesté^Tiendra par de0. » 

(a) Burgundius ,' lib. i, p. 60, 61. — ^'Meteren, liv. 11 , p. 3 1, au 
verso, —Sinâa, t. I, lib. ni, p. 1 38— 140. 



1 74 SOULÈTEMIirT D£S MV3-BAS. 

saîrement attirer sur leur commerce intërieur, plutôt 
que de favoriser par leur sirffirage rétablissement d*ua 
tribunal détesté , et d'a{[ir ainsi centre l'intérêt com- 
mun. DeTenter^ Ruremonde et Leuwarden , essayèrent 
de s'opposer avec fermeté à l'entrée de leurs évêques, 
et, en i56i, parvinrent heureusement à les repousser 
de leurs murs; mais les autres villes, malgré leur 
résistance, furent forcées de céder. Utrecht, Harlem y 
Saint-Omer et Middelbourg, furent les premières à 
leur ouvrir les portes ; les autres villes suivirent leur 
exemple. A Malines et à Bois-le-Duc , on traita les 
prélats avec peu de respect. Lorsque Granvelle fit son 
entrée solennelle dans sa métropole > il ne se trouva 
aucun noble dans son cortège , et son triomphe fut 
incomplet par l'absence de ceux sur lesquels il était 
remporté. 

Pendant ce temps, le terme fixé pour le départ des 
troupes espagnoles était expiré , et aucun préparatif 
n'annonçait que le gouvernement s'occupât de leur 
. éloignement. On reconnut avec effroi la véritable cause 
de ce retard (i), et la défiance l'attribua au projet 
d'établir l'inquisition. Le séjour prolongé de ces trou- 
pes rendait plus difficile au ministre l'exécution des 
innovations résolues, parce qu'il redoublait la vigi- 
lance et les soupçons de la nation ; cependant c'était 
avec peine que Granvelle se serait privé de ce puis- 
Ci) Hopper , Recueil des troublw des PaysBw , t«-U, pvl. ii .p. a 4. 



LIVRB fl^ CHAPITRE I. 1^5 

sant appui, qui lui paraissait indispensable dans un 
pays où, ayant une mission odieuse à remplir, il ëtait 
détesli de toutes les classes des habitans. Mais les 
murmures qui éclataient de toutes parts forcèrent 
enfin la gouvernante à insister fortement auprès du 
roi pour le rappel des troupes espagnoles. « Les pro- 
c( vinces, ëcrivait-elie à Madrid, ont déclaré à l'unani- 
« mité , qu'avant d'être satisfaites sur ce point, elles ne 
ce consentiraient jamais à accorder au gouvernement 
a le prélèvement des impôts extraordinaires qu'il leur 
« demandait. Le danger d'un soulèvement était bien 
ce plus à craindre que celui d'une invasion des pro- 
<c testans français. Dans la supposition même qu'une 
« révolte éclatât dans les Pays-Bas , ces troupes étaient 
<K trop faibles pour la comprimer, et il n'y avait pas 
« assez d'argent dans le trésor pour feire de nouvelles 
« levées. » Le roi, en retardant sa réponse, chercha 
encore à gagner du temps , ^ les sollicitations réité- 
rées de la régente seraient peut-être demeurées sans 
effet, si, pour le bonheur des Pays-Bas, les pertes que 
Philippe éprouva dans la guerre contre les Turcs (i) 
ne l'eussent forcé à rappeler ses troupes pour les em^ 
ployer dans la Méditerranée. Il consentit donc enfin 
à leur départ, et elles s'embarquèrent en i55i en 
Zélande, aux acclamations de toutes les provinces (2). 



(i) A la déroute de Gerba, en Afrique. (Strtda, 1. 1, Ub. m, p. m.) 
(a) Strada, t. I, Ub. m, p. 107 — iia. 



176 SOULÈVEMENT DES PA.TS-BA5. 

Cependant Granvelle exerçait dans le conseil- 
d'état une puissance presque illimitée; il distribuait 
tous les emplois civils et ecclésiastiques , et smi opi- 
nion avait plus de poids que les suffrages réunis de 
toute rassemblée. La gouvernante elle-même était dans 
sa dépendance; car il avait su arranger les choses 
avec une telle adresse que , les patentes de la duchesse 
n'ayant été expédiées que pour deux ans , il la tenait y 
par cet artifice , toujours en son pouvoir (i). On 
présentait rarement à la délibération des autres mem- 
bres du conseil des affaires de quelque importance ^ 
et quand cela arrivait par hasard , c'étaient des ques- 
tions résolues depuis long-temps , sur lesquelles on 
ne délibérait que pour la forme. Si on lis^tit dans le 
conseil-d'état une dépêche du roi , Viglius avait ordre 
d'omettre les passages que le ministre avait sou- 
lignés. Cette correspondance avec l'Espagne eût fait 
connaître souvent la position précaire de l'état et 
les inquiétudes de la gouvernante , qui devaient être 
ignorées des membres du conseil dont la fidélité était 
suspecte. Si quelquefois la majorité se déclarait contre 
le ministre et insistait avec force sur un article qu'il 
ne pouvait plus éluder ^ alors il l'expédiait à Ma- 
drid pour être soumis à la sanction du ministère , et , 
certain d'y être appuyé , il gagnait au moins du temps 
par cette manœuvre (2). Le comte de Barlaimont; le 

(i)pMeteren, p. 32 , au verso, * 
{pi) Meteren , p. 3a ^ au verso. 



LIVRE II, CHAPITRE 1. I^y 

président Viglius et un petit nombre d'autres exceptés , 
tous les conseillers d'état n'étaient que des figurans 
indispensables. La conduite de Granvelle étant dictée 
«nvers eux par le peu de valeur qu'il attachait à leur 
amitié et à leur dévouement , s'étonnera-t-on que des 
hommes dont l'orgueil avait été caressé par les atten- 
tions flatteuses de princes souverains, et qui étaient 
adorés de leurs concitoyens comme les dieux de la 
patrie, supportassent avec la plus vive indignation 
cette insolence d'un plébéien? Plusieurs d'entre eux 
avaient été offensés personnellement par Granvelle. 
Le prince d'Orange n'ignorait pas que c'était à lui 
qu'il devait la rupture de son mariage avec la prin- 
cesse de Lorraine, et qu'il avait cherché à faire 
échouer un autre projet d'alliance avec la princesse 
de Saxe ; il avait enlevé au comte de Horn le gouver- 
nement de Gueldre et de Zutphen et conservé pour 
lui-même une abbaye (i) que le comte d'Egmont solli- 
citait en faveur d'un de ses parens (2). Certain de sa 
prépondérance, Granvelle ne se donnait plus la peine 
de cacher son mépris à la noblesse , il était empreiirt 
dans tous les actes de son administration. Guillaume 
d'Orange était le seul qu'il respectât encore assez pour 
dissimuler avec lui. S'il se crut en eflfet élevé au<dessus 
de la crainte et de toutes les convenances , son orgueil 

(i) L'abbaye de Trulles en Flandre. 

(a) Richardi Dinothi de bello civili, lib. i, p. 9» dit un de ses fits. 
Uni ex filiîs. 

I. , la • 



n 



178 SOULÈVEMENT DES PATS-BAS. 

trop confiant le trompa en cette occasion , et il fit 
des fautes aussi graves contre la politique c[ue contre 
la modestie. Dans l'état où étaient les choses j le gou- 
vernement ne pouvait prendre une plus mauvaise 
mesure que celle d'avilir la noblesse. U aurait dû au 
contraire flatter ses penchans, la séduire avec adresse, 
la Étire concourir f sans qu'elle s'en aperçût , à la 
réussite de ses projets , et se servir d'elle-même pour 
comprimer la liberté de la nation; mais il la con- 
traignit imprudemment à se rappeler ses devoirs, sa 
dignité et sa puissance; il la força de devenir patriote 
et de reporter vers une grandeur véritable une am- 
bition qu'il avait si mal accueillie. Granvelle aurait 
eu besoin de l'assistance la plus active des stathou- 
ders des provinces pour faire exécuter les jédits de re- 
ligion; mais il n'est pas surprenant que ceux-ci aient 
montré peu de zèle pour le seconder; il est même 
plus vraisemblable qu'ils travaillèrent en silence à 
augmenter les obstacles et à contrecarrer ses mesures, 
afin de livrer son administration au mépris public , 
et pour que le non-succès de son entreprise prouvât 
qu'il ne méritait pas la confiance du roi. Il est cer- 
tain que c'est à la tiédeur de leur zèle qu'il faut attri- 
buer les progrès rapides que fit la réformation sous 
le ministère du cardinal , malgré les effroyables édits 
qu'il avait fait promulguer. Avec l'appui de la noblesse, 
il aurait pu mépriser la fureur du peuple, qui vient 
se briser sans force contre les barrières redoutables 



LIVRE n, CHAPITRE I. I79 

du trône. Les citoyens retinrent long-temps l'expres- 
sion de leur douleur; elle ne se manifesta d'abord 
que par des larmes secrètes et des soupirs ëtouffës, 
jusqu'à ce que les artifices et l'exemple de la noblesse 
les eussent fait enfin sortir de leur apathie (i). 

Cependant une multitude de nouveaux agens con- 
tinuaient à s'occuper avec une grande activité des 
recherches inquisitoriales , et ils exigeaient une obéis- 
sance absolue pour les édits lances contre les héré- 
tiques. Mais ces moyens abominables survivaient à 
l'époque où l'on aurait pu les employer avec succès, 
et la nation avait déjà trop de dignité pour sup- 
porter un traitement aussi barbare. La nouvelle reli- 
gion ne pouvait plus être extirpée que par la mort 
de tous ses sectateurs. Les supplices fréquens étaient 
autant de preuves de rexcellence de ses dogmes, 
autant de marques de son triomphe et de son écla-* 
tante vertu. L'héroïsme que montraient ses martyrs 
en mourant prouvait en faveur d'une religion pour 
laquelle ils se sacrifiaient avec tant de courage (2). 
La mort d'une victime donnait la vie à dix nouveaux 
prosélytes. On discutait sur l'infaillibilité êHx pape, 
sur les saints, sur le purgatoire, sur les indulgences, 
non-seulement dans les villes , dans les villages , mais 
encore au milieu des grands chemins, sur les vai's- 



(i) Grotius, lib. 1, p. 14. — Strada, t. I,lib. 11 , p. 88 — 90. 
(a) Phrase supprimée dans la traduction de M. de Cloët 



l8o SOULÈVEMENT DES PATS-BA.S. 

seaux, /dans les voitures publiques; on tenait des 
predies; on faisait des conversions; le peuple se 
précipitait en foule des villes et des campagnes pour 
arracher aux sbires les prisonniers du saint;-office ^ 
et les magistrats qui osèrent faire soutenir leur auto- 
rité par la force armée furent repoussés à coups de 
pierres. La multitude accoitopagnait par bandes nom- 
breuses les ministres protestans que l'inquisition 
faisait poursuivre, les portait sur les bras dans les 
temples, et, pour les dérober à leurs persécuteurs, 
leur donnait un asile au péril de la vie. 

La Flandre wallonne fut, ainsi qu'on l'avait craint, 
la première province que saisit le vertige de la sédi- 
tion. Un calviniste français nommé Launoi parut à 
Toumay, jouant le rôle de thaumaturge; il paya 
quelques femmes pour simuler des maladies dont 
elles feignaient d'être guéries par lui; il prêchait dans 
les bois qui environnaient la ville, rassemblait la 
populace et jetait les brandons de la révolte dans 
tous les esprits. Un événement semblable eut lieu à 
Lille et à Valenciennes; mais dans cette dernière 
ville raM|;orité parvint à s'emparer de l'apôtre. Tandis 
que Ton différait son supplice, son parti devint si 
nombreux qu'il fut en état d'enfoncer les portes de 
la prison et d'arracher la victime à la justice. Le gou- 
vernement fit entrer dans Valenciennes des troupes 
qui rétablirent l'ordre; mais ce mouvement insigni- 
fiant en apparence avait en un instant dévoilé le 



LIVRE II, GHàPITAE I. l8l 

mystère dans lequel les protestons s'étaient enve- 
loppés jusqu'alors , et laissé deviner au ministre leur 
nombre immense. Dans la ville de Tournay seule, 
on en avait vu paraître cinq mille à un prêche, et 
environ le même nombre à Valenciennes. Que ne 
dévait-on pas attendre des provinces du nord, où l'on 
jouissait d'une plus grande liberté, parce que le centre 
du gouvernement en était plus éloigné, où le voisi- 
nage de l'Allemagne et du Danemarck alimentait les 
sources de la contagion? Un seul signal avait fait 
sortir de l'obscurité une masse aussi imposante. Com- 
bien devait être plus grand le nombre de ceux qui , 
dans le fond du cœur, étaient partisans de la nou- 
velle secte, et qui n'attendaient peut-être qu'un 
moment plus^ favorable pour se déclarer hautement 
en sa faveur (ï). 

Cette découverte alarma extrêmement la régente. 
Le mépris des édits royaux, les besoins du trésor 
épuisé qui la forçaient de recourir à de nouveaux 
impôts, et les mouvemens suspects des huguenots sur 
les frontières de la France redoublaient encore ses 
inquiétudes. C'est dans ce moment qu'elle reçoit de 
Madrid Tordre de faire partir deux mille Cavaliers 
belges pour rejoindre en France l'armée de la reine 
mère qui, au milieu des embarras de la guerre civile, 



(i) BurgundiuSjHb. i, p. 53—56. — Strada, t. I, lib, m, p. i3o— 
x33. — Diiiothi de bcllu civil! Belgico, lib. i, p. 25. 



l8a SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS. 

avait eu recours à Philippe II. Les intérêts de la 
religion y dans quelque pays qu'ils fussent compromis, 
devenaient aussitôt personnels à ce monarque ; il les 
prenait à cœur comme s'ils avaient été ceux de sa 
famille , et on le trouvait toujours prêt en pareille 
occasion à sacrifier ses états à des besoins qui lui 
étaient étrangers. Si l'intérêt le guidait , cet intérêt 
du moins était magnanime et royal y el sa persévé- 
rance courageuse à suivre cette maxime attrait des 
droits à notre admiration si le mauvais emploi qu'il 
en fît pouvait (ri>tenir nos suffrages (i). 

La gouvernante &it connaître au conseil-d'état la 
volonté royale ; mais elle éprouve la plus vive oppo> 
sition de la part de la noblesse. Le comte d'Egmont 
et le prince d'Orange déclarent « que le moment est 
(( très-mal choisi pour dégarnir de troupes les Pays- 
« Bas y lorsque tout doit engager au contraire à faire 
« de nouvelles levées; que les mouvemens de la France 
<c sur les frontières les menacent à chaque instant 
« d'une attaque, et que la fermentation sourde qui 
a règne dans les provinces réclame plus que jamais 
<c la surveillance du gouvernement. Jusqu'à présent, 
« ajoutent-ils , les protestans de l'Allemagne ont con- 
a sidéré le combat de leurs coreligionnaires sans 
« y prendre part; mais souffriront-ils aussi patiem- 

(i) Strada,t I, lib. in, p. 127, laS. — M. de Qoët supprime le 
dernier membre de la phraae. 



LIVRE II, CHAPITRE I. l83 

ff ment que nous donnions des secours à leurs 
ce ennemis? Cette conduite ne pourrait-elle pas at- 
a tirer leur vengeance , et appeler leurs armes dans 
a le nord dés Pays-Bas?» Le conseil-d'état presque 
tout entier partage cette opinion ; les motifs sur les- 
cpiels elle est fondée sont puissans et ne peuvent 
être contredits. La gouvernante elle-même ainsi que 
le ministre en apprécient toute la vérité, et leur 
propre intérêt semble leur défendre d'exécuter les 
ordres du roi. Doivent-ils, par l'éloignement de la 
plus grande partie de l'armée, priver l'inquisition 
de son unique appui, et se livrer eux-mêmes sans 
défense, dans un pays prêt à se soulever, à la dis- 
crétion d'une noblesse audacieuse? Tandis que la ré- 
gente, indécise entre la volonté du roi, les instances 
pressantes de ses conseillers et ses propres craintes , 
n'ose se résoudre à prendre un parti décisif, Guil- 
laume d'Orange se lève et propose de convoquer les 
états-généraux. On ne pouvait porter un coup plus 
mortel à rautCH*ité royale qu'en faisant intervenir la 
nation dans cette affaire , et en lui rappelant le sou- 
venir si séduisant, dans le moment actuel, de sa 
force et de ses droits. Le ministre s'aperçut aussitôt 
du dangser qui le menaçait , et un signe qu'il fit à la 
duchesse l'engagea à interrompre la discussion et à 
lever la séance. Il écrivit aussitôt à Madrid a que le 
oc gouvernement ne peut adopter une mesure plus pré- 
ce judiciableàses intérêts que la convocation des états- 



L 



\ 



184 SOULÈYEHEliT DES PATS-BAS. 

« généraux. Une démarche semblable est délicate dans 
« tous les temps , parce qu elle donne à un peuple la 
«c tentation d'examiner et de restreindre les drcnts de 
a la couronne ; mais elle doit être rejetée, à plus forte 
« raison y dans les circonstances présentes où l'esprit 
« de sédition s'est déjà répandu de toutes parts, où 
« les abbés, irrités de la perte de leurs revenus, ne 
« négtigeront rien pour diminuer la considération 
tf des évêques, où toute la noblesse et les députîés 
« des villes seront dirigés par les artifices du prince 
ce d'Orange ; enfin où les mécontens peuvent être 
« certains de l'appui de la nation, » Ce tableau, qui ne 
manquait pas de vérité, devait produire sur l'esprit 
du roi l'effet qu'on en attendait. La convocation des 
états fîit rejetée pour toujours ; les ordonnances 
sévères contre les hérétiques furent renouvelées dans 
toute leur rigueur , et il fut enjoint à la gouvernante 
d'envoyer promptement à la France les troupes auxi- 
liaires qu'elle avait demandées. 

Mais le conseil-d'état persiste dans son refus ; et 
tout ce que Marguerite peut obtenir, c'est d'envoyer 
à Catherine de Médicis un secours en argent, dont 
cette reine avait en effet, dans ce moment plus besoin 
que de soldats. Cependant pour abuser du moins la 
nation par un fantôme de liberté républicaine, la 
régente convoque à Bruxelles, en assemblée extra- 
ordinaire, les stathouders des provinces et les che- 
valiers de la Toison-d'Or pour délibérer sur les 



LIVRE II, CHAPITRB I. l65 

dangers et le» besoins de l'état. Lorsque le président 
Viglius leur eut développé l'objet de tèur réunion y 
on leur accorda trois jours pour y réfléchir. Le prince 
d'Orange profita de cet intervalle, les rassembla dans 
son palais^ et leur représenta la nécessité de se réunir 
en corps avant la séance générale pour concerter 
les mesures à adopter dans le péril qui menaçait la 
patrie. Beaucoup se rangèrent à son avis; mais Bar- 
laimont avec un petit nombre d'autres partisans du 
cardinal eurent le courage de défendre dans cette 
assemblée les droits de la couronne et les intérêts 
du ministre (i). «Il ne vous appartient pas, leur 
ce dit-il, de vous immiscer dans les affaires du gou* 
« vernement , et cet accord prématuré des suffrages 
<c est une usurpation contraire aux lois et punissable, 
« dont je ne veux pas me rendre coupable. » Cette 
déclaration mit fin à la conférence, qui n'eut aucun 
résultat. La gouvernante, instruite de cet incident 
par le comte de Barlaimont , sut occuper les chevaliers 
avec tant d'habileté pendant leur séjour à Bruxelles , 
qu'ils ne purent trouver le moment de se réunir. Il 
fut cependant convenu dans l'assemblée générale 
que Florent de Montmorency, seigneur de Montigny, 
ferait le voyage d'Espagne pour instruire le roi de 
la véritable situation des affaires ; mais la régente le 



(i) Strada,t. I, ïib. m, p. 146, 147. — Burgundius, lib. 1, p. 63, 64. 
- Hnpper, Histoire des troubles, t. II, part. 11, p. a 5. 



l86 SOULÈVEMEITT DES PAYS-BAS. 

fit précéder par un messager secret qui devait préa- 
lablement faire connaître au roi ce qui s'était passé 
dans la conférence entre le prince d'Orange et les 
chevaliers de la Toison-d'Or. On berça l'envoyé fla- 
mand à Madrid par de vaines protestations de la 
faveur du roi et de ses sentimens paternels pour les 
Pays-Bas y et en même temps on recommanda expres- 
sément à la gouvernante d'employer tous les moyens 
pour empêcher les intelligences secrètes de la no- 
blesse ^ et pour semer, s'il était possible, la ^bscorde 
entre ses principaux membres (i). 

La jalousie , les intérêts privés et la différent de 
religion avaient pendant long-temps divisé la plupart 
des grands des Pays-Bas. La disgrâce du roi qu'ils par- 
tageaient tous, et leur haine commune contre le mi- 
nistre, les avaient réunis de nouveau. Tant qcie le 
comte d'Egmont et le prince d'Orange rivalisèrent 
pour la place de gouverneur-général , il était impos- 
sible qu'ils ne se trouvassent pas quelquefois en oppo- 
sition sur les différentes routes que chacun avait 
choisies pour parvenir à son but. Tous les deux s'é- 
taient rencontrés dansja carrière de la gloire et sur les 
marches du trône; tous les deux se trouvaient encore 
dans la république, où la faveur de leurs concitoyens 
était le prix qu'ils se disputaient. La différence de 
leurs caractères devait souvent les éloigner l'un de 

(i)Strada, t. I^ lib. ux,p. 147^ 148. 



LIVRE II, GHAPITHE I. 187 

Tautre ; mais l'irrésistible sympathie qu'un intérêt 
commun &it naître les rapprochait aussitôt. Chacun 
d'eux était indispensable à l'autre , et la nécessité 
attacha ces deux hommes par des liens que l'amitié 
seule n'aurait jamais pu former {i\ Ce fut précisé- 
ment sur cette différence de caractère que la régente 
forma son plan. Si elle réussissait à les désunir, toute 
la noblesse des Pays-Bas était divisée en deux partis- 
Elle chercha d'abord, par les présens et les attentions 
dont elle honorait exclusivement ces deux seigneurs , 
à exciter contre eux l'envie et la défiance des autres ^ 
puis, en paraissant donner à d'Egmont la préférence 
sur le prince d'Orange, elle espérait rendre suspecte à 
ce dernier la fidélité du comte. Obligée à cette 
époque d'envoyer un ambassadeur extraordinaire à 
Francfort-sur-le-Mein , pour l'élection d'un roi des 
Romains, elle confia ces fonctions au duc d'Ârschot, 
l'adversaire le plus déclaré de Guillaume , voulant don- 
ner en lui un exemple de la manière brillante dont 
elle récompensait la haine que l'on portait au prince 
d'Orange. 

Le parti orangiste, au lieu de s'affaiblir, avait reçu 
un renfort important par l'arrivée du comte de Horn , 
qui , après avoir conduit le roi en Biscaye , en 
sa qualité d'amiral des Pays-Bas, venait de reprendre 
sa place dans le conseil-d'état. Le caractère turbulent 

(i) Bnrgundhis, lib. i, p. 44» 45. — Strada, 1. 1, lib. 111, p. 14^. 



l88 SOULÈVEMEIfT DES PATS-BAS. 

et républicain de Horn vint au-devant des projets 
audacieux du prince d'Orange et da comte d^Egmont, 
et bientôt il se forma entre ces trois amis un trium^ 
virât dangereux qui ébranla la puissance royale dans 
les Pays-Bas 9 et qui se termina d'une manière bien 
différente pour les trois confédérés. 

(i562). Sur ses entrefaites, Montigny , revenu de 
son ambassade, rendit compte au conseil-d'état desr 
sentimens favorables du monarque pour ses sujets; 
mais le prince d'Orange avait reçu, grâce à des intel- 
ligences qu'il s'était ménagées dans le cabinet de 
Madrid, des nouvelles tout-à-fait contradictoires avec 
le rapport deMontigny , et qui méritaient bien plus de 
croyance. Instruit par ce canal des mauvais services 
que Granvelle lui rendait, ainsi qu'à ses amis, auprès 
du roi, et des qualifications odieuses que l'on donnait 
à la conduite de la noblesse des Pays-Bas , il jugea 
qu'il n'y avait d'autre moyen d'en détruire les mau- 
vais effets que d'éloigner le ministre du timon des 
affaires; et cette entreprise, quelque aventureuse 
qu'elle fût, était l'objet de toutes ses pensées. Il fut 
résolu entre lui et les comtes d'Egmont et de Horn, 
de rédiger en commun une lettre au roi , au nom de 
toute la noblesse, pour se plaindre formellement du 
ministre, et pour demander avec instance son éloigne- 
ment. Le Duc d'Arschot, à qui ce projet fut commu- 
niqué par le comte d'Egmont, le rejeta avec fierté, en 
déclarant cju'il ne se soumettrait point aux lois du 



LIVRE II j CHAPITRE I. 189 

comte d'Egmont et du prince d'Orange , qu'il n'avait 
point à se plaindre de Granvelle, et que d'ailleurs il 
trouvait très -audacieux que des sujets voulussent 
prescrire à leur souverain les instructions qu'il doit 
donner à ses ministres. Le prince d'Orange reçut une 
réponse semblable du comte d'Aremberg. Enfin , soit 
que les germes de la méfiance y semés entre les nobles 
par la régente, eussent déjà pris racine, soit que la 
, crainte de la puissance du ministre l'emportât sur la 
haine que l'on avait contre son administration , toute 
la noblesse timide et irrésolue recula devant la pro- 
position qui lui fut faite. Le peu de succès de cette 
tentative n'abattit pas le courage des trois amis. La 
lettre fut écrite, et ils la signèrent le 1 1 mars i563 (i). 
Granvelle est présenté dans cette pièce comme le 
premier auteur de tous les troubles des Pays-Bas. 
« Tant que la puissance suprême sera confiée, disaient* 
« ils, à des mains aussi coupables, il leur serait impos- 
<c sible de servir utilement la nation et le roi ; au 
« contraire , tout rentrerait dans l'ordre accoutumé , 
a toute opposition cesserait, le peuple s'attacherait de 
ce nouveau au gouvernement , aussitôt qu'il plairait au 
«c roi d'éloigner des affaires un homme aussi généra- 
le lement détesté. Dans ce cas, ils ne manqueraient 
«c ni d'influence, ni de zèle, pour maintenir dans les 



(x) Strada, t. I, p. 148, z49« — Ricliardi Dinothi de bello dvili, 
Hb, I , p. g. 



190 SOULÈVEUEHT DES PATS-BAS. 

« Pays-Bas la puissance du roi et la pureté de la re- 
« ligioDy qui ne leur était pas moins sacrée qu'au car- 
« dinal Granvelle (i). » 

Malgré le mystère dont le départ de cette lettre fut 
enveloppé, la duchesse en fut cependant instruite 
assez à temps pour af&iblir l'effet que, contre toute 
vraisemblance, elle eût pu produire sur l'esprit de 
Philippe; elle lui écrivit d'avance en toute hâte à ce 
sujet. Quelques mois s'écoulèrent avant qu'une réponse 
arrivât de Madrid (2). Elle était conçue en termes 
modérés, mais vagues. Le roi déclarait « qu'il n'était 
« point accoutumé à condamner ses ministres sans 
« les entendre , et sur les seules plaintes de leurs euine- 
« mis. La justice naturelle exigeait que les accusateurs 
a du cardinal descendissent des inculpations géné- 
« raies à des preuves particulières de malversation , 
<c et s'ils ne voulaient pas les donner par écrit, ils 
« pouvaient envoyer l'un d'entre eux en Espagne, où 
« il serait reçu avec tous les égards qui lui étaient 
« dus (3). » Outre cette lettre adressée à tous les trois 
en commun , le comte d'Egmont en reçut séparément 
une de la main même du roi , qui lui témoignait le 

(i) Burgimdius, lib. i» p. 67. — Hopper, Recueil des troubles, t U, 
partii,p. a6,27, a8. — Strada, t. I, lib. m, p. i5a— 154. — De 
Tbou, t. V, liv. XL , p. 207. 

(a) Elle était datée du 6 juin i563. Hopper, Recueil des troubles, 
t. II, part. Il, p. 3a. (Note dii traducteur,) 

(3) Hopper, Recueil de troubles, t. II, part n, p. 3a , 33. — Grotius, 
lib. I, p. x6. — Burgundius, lib. i, p. 68. 



LIVRB II) CHAPITRE I. I9I 

désir d'apprendre de lui en particulier ce qui n'avait 
été traité que d'une manière générale dans la lettre 
commune. 

La gouvernante reçut en même temps des instruc- 
tions précises sur la manière dont elle devait ré- 
pondre à tous trois en commun ^ et au comte d'Ëgmont 
en particulier. 

Le roi connaissait bien les hommes auxquels il avait 
affaire; il savait combien il était facile d'inlQuencer le 
comte d'Ëgmont, quand on traitait avec lui seul; c'est 
pourquoi il cherchait à l'attirer à Madrid , et à le 
soustraire à la direction d'un esprit supérieur au sien. 
En le distinguant de ses deux amis par cette marque 
flatteuse de sa confiance y il détruisit4'égalité des rap- 
ports que chacun d'eux avait avec le trône. Comment , 
en effet, auraient-ils été d'accord pour parvenir au 
même but , quand leurs prétentions n'étaient plus les 
mêmes? La vigilance du prince d'Orange déjoua, il 
est vrai , pour cette fois, un plan si habilement conçu; 
mais la suite de cette histoire prouvera que les se- 
mences de discorde, jetées en cette occasion, ne 
furent pas entièrement perdues (i). 

(i563). La réponse du roi n'ayant pas satisfait 
les trois confédérés, ils eurent le courage de faire 
auprès de lui une seconde tentative. « Ils avaient été 
« très-surpris , écrivirent -ils, de ce que Sa Majesté 

(i) Strada, t. I, lib. m, p. i55. 



iga SOULÈVEMENT DES PATS-BAS. 

a ii^avait pas jugé dignes de plus d'attention les re> 
« présentations qu'ils lui avaient adressées. Ce n'était 
<c point comme accusateurs du cardinal , mais comme 
« conseillers de Sa Majesté ^ qu'ils avaient cm devoir 
tx l'instruire par une lettre de la situation de ses 
a états; qu'ils ne désiraient point le malheur du mi- 
a nistre; qu'ils souhaitaient .au contraire qu'il pût 
« vivre heureux et tranquille ailleurs que dans les 
« Pays-Bas ; mais qu'ils étaient intimement con- 
te vaincus que sa présence était incompatible avec la 
<c tranquillité publique. La situation dangereuse de 
a leur patrie ne leur permettait pas de la quitter en 
« ce moment^ et d'entreprendre, à cause de Granvelle, 
(c un voyage aussi long que celui d'Espagne. Si Sa 
<c Majesté ne jugeait donc pas à propos d'avoir égard 
«c à leurs supplications par écrit , ils espéraient du moins 
« pouvoir à l'avenir être dispensés d'assister aux séan- 
a ces du conseil-d'état, où ils étaient exposés au dé- 
« plaisir de rencontrer le ministre ; enfin, ne pouvant 
<c plus être utiles au roi et à l'état, leur conscience et 
« leur propre estime leur défendaient d'y paraître.» 
Ils finissaient par supplier Sa Majesté d'avoir de l'in- 
dulgence pour la simplicité sans art de leur langage , 
parce que des gens comme eux attachaient plus 
de prix à bien agir qu'à bien parler (i). 



(i) Hoppcr, Recueil des troubles, t. II, part, u , p. 34 , 35. — Strada, 
L I, lib. m, p. x55, i50. 



LIVKB II, CHAPITRE I. tgS 

' Le comte d'Egmont écrivit aussi au roi en parti- 
culier, pour lui exprimer les mêmes sentimeus, et 
pour le remercier d'avoir daigné lui adresser une 
lettre de sa main. On répondit de Madrid à cette ise- 
conde missive , qu'on prendrait leurs remontrances 
en considération, a mais qu'en attendant, on les requê- 
te rait d'assister, comme par le passé , aux séances du 
« conseil-d'état. » 

Il leur parut évident, d'après cette réponse, que 
le monarque était très^loigné d'admettre leur requête. 
Ils crurent alors devoir s'abstenir de paraître au con- 
seil-d'état, et ils quittèrent même Bruxelles. N'ayant 
pu réussir à éloigner le ministre par des voies légi- 
times, ils eurent recours à un autre expédient , dont 
ils espéraient plus de succès. Dans toutes les occasions, 
eux et leurs partisans lui donnaient publiquement des 
marques du mépris dont ils étaient pénétrés pour lui , 
et ils s'étudiaient à couvrir de ridicule tous les actes de 
son administration; ils espéraient par ces insultes 
blesser l'orgueil de ce prêtre , et forcer peut-être son 
amour - propre humilié à leur accorder ce qu'ils 
n'avaient pu obtenir par d'autres moyens; il est vrai 
qu'ils ne réussirent pas dans leur dessein, mais ce fut 
cependant le parti qu'ils prirent alors qui amena par 
la suite la chute du ministre. 

La voix du peuple se prononça plus hautement 
contre lui, lorsqu'on fîit instruit qu'il avait perdu 
l'estime de la noblesse , et que des hommes dont la 
I. * i3 



o 



194 SOULÈVEMENT 0ES PATTS-BAS. 

mullitude était accoutumée à suivre aveuglément Tim- 
pulsion furent les premiers à donner l'exemple de la 
haine contre le ministre. La conduite méprisante de 
^la noblesse le livra même à la calomnie, pour laquelle 
rien n'est sacré, et qui osa attaquer jusqu'à son hon» 
neur. La nouvelle organisation de l'Ëglise , ce grand 
sujet de plainte pour la nation , avait été le fondement 
de sa fortune ; c'était un crime qu'on ne pouvait lui 
pardonner. Chaque nouvelle exécution , dont l'acti- 
vité des inquisiteurs n'était que trop prodigue , four* 
nissait de nouveaux alimens à l'exécration dont il était 
l'objet, et en6n la coutume et l'habitude attachèrent 
son nom à chaque oppression nouvelle. Étranger dans 
un pays auquel il avait été imposé par la force, seul au 
milieu de tant d'ennemis, peu sûr des instrumens dont 
il se servait, faiblement soutenu par un souverain 
éloigné, n'ayant de liaison avec la nation qu'il devait 
chercher à gagner que par des intermédiaires infi- 
dèles, dont l'intérêt le plus puissant était de déna- 
turer ses actions , placé enfin près d'une femme qui ne 
pouvait partager avec lui le fardeau de la malédiction 
générale; telle était la position de cet homme isolé, et 
exposé aux attaques de la malveillance , de l'ingrati- 
tude , de l'esprit de parti , de l'envie , et aux passions 
auxquelles se livre un peuple pour qui tous les freins 
sont désormais impuissans. On remarquera que la 
haine dont il iut l'objet suipassa de beaucoup les 
&utes qu'on pouvait lui reprocher ) il fut difficile et 



LIVRÉ II, CHAPITRE ï. IqS 

même impossible à ses accusateurs de justifier par 
des preuves positives la condamnation générale qu'ils 
prononcèrent contre lui. Avant et après lui les droits 
de l'humanité furent méconnus; avant et après lui le 
fanati^ne traîna ses victimes à l'échafaud ; le sang 
des citoyens fat versé. Sous Charles-Quint la tyran, 
nie , étant plus nouvelle , aurait dû blesser plus vive- 
ment. Sous le duc d'Albe elle fat poussée à un tel 
degré de barbarie, que l'administration de Granvelle 
était humaine, comparée à celle de son successeur* 
et cependant nous ne trouvons nulle part que ses con- 
temporains aient laissé paraître envers le duc d'Albe 
le degré d'animosité personnelle et de mépris qu'ils 
se sont permis à Fégard de son prédécesseur. 

Par ses intrigues à Rome^ la régente avait obtenu 
pour lui le chapeau de cardiiial (i), afin de cacher la 
bassesse de sa naissance sous l'éclat des hautes di- 
gnités , et peut-être pour le dérober , dans un poste 
pluis élevé, à la méchanceté de ses ennemis; mais 
cette djgnité même, qui l'attachait plus étroitement 
à la cour de Rome, le rendait d'autant plus étranger 
aux Pays-Bas; La pourpre dont il fat revéti0 était un 
nouveau crime à Bruxelles; c^était aussi un costume 
choquant et odieux qui exposait pour ainsi dire pu- 
bliquement les motifs d'après lesquels il devait agir 

(i) Il fat pi-omu k ceUe dignîtépar Pie IV, le a6 février i56i. 

(Tfote du traêneieur,) 



196 souLivEHEirr des pâts-bas. 

dans la suite. Ni le rang qu'il occupait dans l'Église, 
et qui aurait suffi pour sanctifier le plus infâme scélé- 
rat j ni le poste élevé auquel l'avait porté le roi , ni ses 
talens qui commandaient Testime, ni même la puis- 
sance terrible dont il donnait chaque jour des preuves 
sanglantes, ne purent le garantir de la risée publique. 
La terreur et l'ironie , tout ce qu'il y a de plus ef- 
frayant, tout ce qu'il y a de plus ridicule, se trouvaient 
réunis dans sa personne d'une manière étrange (i); 
des bruits odieux flétrissaient son honneur. On lui 

(i)La noblesse, à rinstigation du comte d^Egmont, fît porter à ses 
valets une livrée tout unie, sur laquelle étaient brodés des capuchons de 
divenes couleurs ou bonnets de fou. Tout Bruxelles feignait d*y voir le 
chqieau de cardinal, et les risées se renouvdaient chaque fois qu'on 
apercerait cet emblème satyrique. Ces capuchons ayant déplu au gou- 
yemement, ils furent remplacés dans la suite par un faisceau de iBèdies; 
ainsi une plaisanterie accidentelle devint très-sérieuse , et domia proba- 
blement naissance par la suite aux armes de la république (a). (Hopper, 
Recueil des troubles , t n , part 1 , p. 35. ) 

Ce fut en dînant chez Oaspar Schetz, seigneur de Grobbendonk, que 
Ton convint du costume pour turlupiner Granvelle; le oooite d^Egmoat 
fut choisi pour régler et introduire 'la nouveUe mode , et le lendeokain il 
fit habiller tous ses domestiques de gros drap gris noirâtre tout uni. 
(Vandervynck , 1 1 , p. 1 20.) ( Note du traducteur,) 

La confjdémtion du cardinal tomba enfin si bas , qu'on lui remit pu- 
bliquement, en mains propres, une caricature où il était représenté 
couvant un monceau d'oeufs d*où sortaient des évéques en rampant. Au- 
dessus de sa tète voltigeait un diable avec cette légende : « Celui-ci est 
« mon fils bien-aimé; c'est lui qu'il faut écouter. Hic est filius meus 
« dilectus; ipsum audite. » (I|istoire générale des Provinces-Unies, tV, 
liv. xiix , p. 76. Histoire métallique des Pays-Bas, 1. 1 , p. 63.) 

(a) Avec r*xiona« : Conearéiâ r«a fianm waeumt. 



LIVRE II, CHAPITRE I. I97 

attribua faussement des projets homicides conti*e la 
vie du comte d'Egmont et celle du prince d'Orange : 
l'incroyable trouva des crédules; ce qui était mons- 
trueux ne pouvait plus surprendre quand il s'agissait 
de lui. La nation avait déjà atteint ce degré de cor- 
ruption où les sentimens les plus opposas s'allient , 
oh les limites délicates de la décence et du tact moral 
sont déplacées. Cette facilité de croire à dés crimes 
extraordinaires est presque toujours un avant-coureur 
infaillible de leur prochaine apparition. 

C'est précisément la destinée singulière de cet 
homme qui porte en elle quelque chose de grand et 
d'élevé, et inspire un sentiment de satisfaction et 
d'admiration à l'observateur impartial. Ici il aperçoit 
une nation qui ne se laisse éblouir par aucun éclat, 
qui ne cède à aucun sentiment de crainte, qui, 
ferme , inflexible et unanime et sans s'être concertée 
d'avance, punit, par une sort^ d'instinct, l'attentat 
commis contre sa dignité par l'intrusion violente de 
cet étranger. On voit d'un autre côté cet homme, 
toujours isolé, semblable à un corps étranger et 
hostile, planer sur la surface du sol qui dédaigne de 
le recevoir. La main vigoureuse du monarque, son 
protecteur et son ami, est même impuissante pour le 
soutenir contre la volonté de la nation , qui , tout 
entière, a résolu de le repousser. Cette voix du peuple 
est si redoutable qu'elle fait renoncer l'intérêt lui- 
même à une proie certaine , et que l'on fuit les bien- 



198 SOULÈVEMEWT DES PAYS-BAS. 

faits du cardinal comme les fruits d'un arbre empoi- 
sonné. Telle qu'un soufBe* contagieux, l'infamie de 
la réprobation générale s'attache à sa personne. La 
reconnaissance se croit dégagée de ses devoirs envers 
lui ; ses partisans l'évitent , se$ amis gardent le silence : 
c'est de cette manière terrible que le peuple v^ige 
ses nobles offensés et sa majesté outragée, contre le 
plus grand monarque de la terre. 

L'histoire n'a répété qu'une seule fois cet exemple 
mémorable, et ce fut dans la personne du cardinal 
Mazarin ; mais l'esprit des siècles et le caractère des 
deux nations y marquèrent des différences impor- 
tantes. La suprême puissance ne put les défendre l'un 
et l'autre contre les traits du ridicule; mais la France 
se trouva soulagée, en se moquant de son pantalon (i), 
et la raillerie conduisit les Pays-Bas à la révolte. L'une 
se vit transportée tout à coup d'un long état de servi- 
tude^ sous l'administration du cardinal de Richelieu, 
à une liberté subite et à laquelle elle n'était poiat 
accoutumée ; l^s autres échangèrent au contraire une 
liberté née du temps de leurs pères , et dans laquelle 
ik avaient été élevés , contre le joug du despotisme: 
il était donc naturel que la Fronde finît par se sou- 
mettre, et que les troubles des Pays-Bas se termi- 
nassent par un soulèvement général et l'établissement 

(i) Surnom de méprû, dérivé de ritalien et donné par la pc^ulaoe de 
Paris an cardinal Mazarin pendant les troubles de la Fronde. 

( IS^ote du traducteur. ) 



LIVRE 11^ CHAPITRE 1. I99 

d'une liberté rëpublioaine. L'émeute des Parisiens dut 
sa naissaace à la pauvreté; elle fut déréglée sans har- 
diesse, arrogante sans énergie, vile ou noble comme 
la source d'où elle découlait. Les murmures des Pays- 
Bas étaient Torgane d'une opulence orgueifleuse et 
puissante. 

La légèreté et la faim (i) inspiraient les premiers; 
la vengeance ) l'amour de la propriété, Le danger et 
la religion enthousiasmaient les autres. L'avidité fut 
le mobile de Mazarin, l'ambition celai de Grranvelle; 
l'un était humain et doux, l'autre dur, impérieux et 
crueL Le ministre français cherchait dans l'affection 
d'Anne d'Autriche un refuge contre la haine des 
grands et la rage du peuple ; le ministre des Pays-Bas 
défia la haine de toute une nation pour plaire a un 
seul homme. Massarin n'avait contre lui que des partis 
et la populace 'à laquelle ils avaient donné des armes; 
Granvelle avait la nation pour ennemie. Sous l'ad- 
ministration de Mazartn , le parlement de Paris cher- 
cha à s'emparer d'une autorité qui ne lui appartenait 
pas; sous celle de Granvelle, les états combattaient 
pour une puissance légitime contre laquelle il diri- 
geait ses artifices. Le premier avait à lutter contre 
les princes du sang et les» pairs du royaume , le second 

(x) Lafaitt et la misère ne provoquèrent pas la Fnnule, mais elles eu 
furent la suite. L'ambition des grands, leur haine contre Mazariu, leur 
avidité pour profiter de la faiblesse d'une minorité, voilà les véritables et 
les seuls motifs de ce soulèvement ridicule. {Note du traducteur.) 



aOO SOULiyEMSNT DES PAYS*BAS. 

contre la noblesse et les états ; mais les grands de la 
Franoe^n'aspiraient à renverser leur ennemi commun 
cpie pour se mettre à sa place ; les Belges voulaient 
anéantir la place elle-même et diviser une puissance 
qu'un seul homme ne devait pas posséder en. entier. 
Tandis que les esprits étaient ainsi disposés parmi 
le peuple, le crédit du ministre commençait à chan- 
celer à la cour de la gouvernante. Les plaintes reité- 
rées contre le pouvoir du cardinal devaient apprendre 
enfin à ia princesse combien l'on croyait peu à la 
solidité du sien; peut-être. craignaitrélle aussi que la 
haine générale qui pesait sur la tête de Granvelle ne 
finît par retomber sur elle-même, ou qu'un plus long 
séjour de ce ministre, dans les Pays-Bas n'amenât le 
soulèvement dont on était menacé. Les fréquens 
entretiens qu'elle avait eus avec lui , ses leçons et 
son exemple l'avaient mise en état de gouverner sans 
son secours. Dès qu'il lui fiit moins nécessaire , la 
puissance dont il abusait lui devint incommode, et 
des défauts que sa bienveillance pour lui avait cou- 
verts jusqu'à ce mpment d'un voile épais frappèrent 
ses yeux dès qu'il eut perdu son affection. £Ue fut 
alors tout aussi disposée à lui en chercher et à les 
compter, qu'elle l'avait été auparavant à les déguiser. 
Par suite de ce changement si défavorable au cardinal, 
les remontrances pressantes et réitérées de la noblesse 
commencèrent à avoir accès auprès. d'elle, avec d'au- 
tant plus de facilité qu'elles étaient entremêlées adroi* 



LIVRE 11^ CHAPITRE I. 20I 

tement des motifs propres à lui inspirer des craintes 
à elle-même. «On est fort étonne, lui dit entre autres 
a le comte [d'Ëghidnt, ;que le roi consente à voir 
oc souffrir tous ses; isujçts< des Pays-Bas pour plaire à 
ce un homme] qui^n'est pas même né dans nos pro- 
a.ymces^vet/dont les intérêts privés sont indépendans 
a de. la jrôspérité/du pays; un homme que sa nais- 
« ssmcea rendu sujet de l'empereur, et la pourpre 
«dont il est revêtu créature de la cour de Rome.» Le 
comte ajouta : « Que c'était à lui seul que Granvelle 
a. était redevable de la vie; mais qu'à l'avenir il lais- 
fic; serait le soin.de la conservation du ministre à la 
« gouvernante, et qu'il croyait devoir l'en avertir ( i). » 

La plus grande partie de la noblesse , blessée du 
peu de considération qu'on lui témoignait , s'étant 
retirée peu à peu du conseil-d'état, la conduite arbi- 
traire du ministre perdit même encore la dernière 
2q>parence républicaine qui l'avait rendue supportable 
jusqu'alors, et la solitude du sénat fit remarquer son 
orgueilleux despotisme dans toute sa turpitude. La 
gouvernante sentit alors qu'elle avait un maître, et 
dès ce moment l'exil du ministre fîit résolu. 

Elle expédia, dans cette intention, en Espagne 
son secrétaire intime, Thomas Armenteros, pour in- 
former le roi de la position du cardinal et des décla- 
rations de la noblesse, afin que de lui-même il pût 

(i) Hûtoire générale des Provinces -Unies, t. V, p. 77. 



aoa souLÈvEHEinr des pats-bas. 

concevoir Tidëe d'éloigner son ministre. Armefiteros 
avait ordre de mêler adroitement dans le nq^rt 
verbal que, selon toute apparen(5fr, le roi lui deman- 
derait tout ce qu'elle ne pouvait pas confier à sa 
lettre. Il remplit sa mission avec toute l'adresse d'un 
courtisan consomme ; mais une audience de quatre 
heures ne pouvait détruire dans Fesprît de Philippe 
l'ouvrage de beaucoup d'années , et lui faire perdre 
la confiance qu'il avait placée poui' toujours dans son 
niinistre : le monarque hésita longtemps entre sa 
politique et son intérêt, jusqu'à ce que Gfanvdle 
fixât enfin son indécision lui-même en demandant une 
démission qu'il craignait de ne pouvoir plus éviter. 
Ce que la haine de la nation belge entière n'avsnt pu 
obtenir fut le résultat de la conduite dédaign^iso de 
la noblesse. Granvelle était enfin las f un pouvoir qui 
n'était plus redouté et qui l'exposait moins à l'envie 
qu'à l'ignominie. Peut*étfe , eotame quetqnesKrns 
l'ont cru y tremblait-il pour sa vie, qui était certai- 
nement exposée à un danger plus qu'imaginaire. 
Peut*^tre aussi préférait^l recevoir des mains du 
roi sa démission comme un don plutôt que comme 
un ordre , et , suivant l'exemple d'un ancien Romain , 
vonlait'-il donner de la dignité à une chute qu'il 
regardait comme inévitable. Il est vraisemblable que 
Philippe II aima mieux accorder généreusement à la 
nation belge une demande faite humblement, plutôt 
que d'être obligé dans la suite à une concession 



LivEE II 9 cHApm£ I. ao3 

forcée; il espérait mëûter du moins sa reconnais- 
sanee par cette mesure que la nécessité lui com- 
mandait : sa, crainte l'emporta, sur son opiniâtreté , 
et la prudence triompha de Forgueil. 

Graùvelle ne fut pas un instant incertain sur la 
décision du roi. Vea de jours aprèâ le retour d'Armen* 
teros , il vit l'humilité et la flatterie disparaître du 
petit nombre de visages qui jusqu'alors lui avaient 
encore souri officieusement. Le dernier groupe de 
ses partisans s'éloigna de sa personne j et le seuil de 
son palais fut abandonné. Il reconnut dès lors que la 
chaleur vivifiante s'était retirée de hii. La calomnie, 
qui l'avait maltraité pendant toute son administra* 
tion y nû l'épai^a pas non plus dans le moment où 
il y renonça. On eut l'audace d'affirmer que, peu de 
temps avant qu'il ne se démît de ses emplois , il avait 
désiré se réconcilier avec le prince d'Orange et le 
comte d'Egmont, qu'il avait même offert de leur 
demander pardon à genoux, s'il pouvait espérer de 
l'obtenir au prix de cette humiliation (j). C'est une 
chose odieuse et méprisable de souiller la mémoire 
d'un homme aussi extraordinaire par une semblable 
imputation; mais il est encore plus méprisable de la 
transmetti^ à la postérité. Gi*anveUe se soumit aux 
ordres dn roi avec une résignation convenable. Quel- 



(i) Reidanus, lib. i, p. 4. — Histoire générale dea Proviiice«-Uiiles ^ 
t. V, p. 77 , d'après Reidantts. 



104 SOULÈVl^tfENT DFS PATS-BAS. 

qaes mois auparavant , il avait écrit au duc d'Albe 
en Espagne pour le prier de lui préparer une retraite 
à Madrid, dans le cas où il serait forcé de quitter 
les Pays-Bas. Le duc réfléchit long-temps pour savoir 
s'il serait prudent à lui d'introduire un rival aussi 
dangereux dans la faveur de son roi, ou de rq>ousser 
un ami de cette importance, un instrument aussi 
utile pour servir son ancienne haine contre les grands 
des Pays-Bas. La vengeance triompha de ses craintes , 
et il appuya fortement auprès de Philippe la sup- 
plique du cardinal; mais son intervention fut inutile. 
Armenteros avait convaincu le roi que le séjour de 
ce ministre à Madrid renouvellerait avec plus de vio- 
lence tous les griefs de la nation flamande, à laquelle 
on l'avait sacrifié. « Car, ajoutait-il , on regardera 
a alors comme empoisonnée la source même dont il 
a n'avait encore jusqu'à ce moment corrompu que 
a les canaux (i).» 

Le roi envoya donc le cardinal , sous un prétexte 
plausible, dans la Franche-Cktmté , sa patrie. Gran- 
velle donna à son départ de Bruxelles (2) l'appa- 
rence d'un voyage insignifiant dont il devait revenir 
au premier jour. En même temps , tous les conseillers 
d'état qui s'étaient retins volontairement pendant 
son administration reçurent ordre de revenir assister 



(i)$trada, t. I,lib. iv,p. x65, 166. 

(2) Le cardinal partit de Bruxelles le i5 mars i564. 



LIVRE II , CHAPITRE I. !lo5 

aux séances du conseil à Bruxelles. Quoique cette 
dernière circonstance ne rendît pas le retour du 
ministre très-probable , et que l'on regardât cette fic- 
tion comme un misérable faux-fîiyant de son amour- 
propre , néanmoins la plus légère possibilité de son 
retour empêcha ses ennemis de jouir complètement 
de leur triomphe. Il paraît que la gouvernante elle- 
même fut indécise sur ce qu'elle devait croire de ce 
bruit , puisqu'elle renouvela, dans une nouvelle lettre 
au roi, toutes ses remontiances et tous les motifs 
qui devaient l'empêcher de renvoyer Granvelle dans 
les Pays-Bas. Lui-même essaya, dans sa correspon- 
,<lance avec Barlaimont et Viglius, d'accréditer cette 
opinion pour effrayer du moins ses ennemis par de 
vaines terreurs, puisqu'il ne pouvait plus les tour- 
menter par sa présence. L'effroi qu'inspirait l'in- 
fluence de ce ministre était si grand et si exagéré 
que l'on finit par le chasser aussi de sa propre patrie. 
Après la mort de Pie IV, Granvelle fit un voyage 
à Rome pour assister au conclave et traiter en même 
temps quelques affaires de son maître, dont il possé- 
dait encore la confiance tout entière. Bientôt après (i) 
il fut nommé vice-roi de Naples ^ où il succomba aux 
séductions du climat, et laissa vaincre par les délices 
d'une vie voluptueuse un génie que le destin n'avait 

(i) En 1571 , il y resta jusqu'en i58o. Il* fut nommé archevêque de 
Besançon en 1 5S5. ( "^andenTuckt , 1. 1 , p. 1 18.) 



ao6 souii:vEMBi!iT des pats-bas. 

pu abattre. U était âgé de soixante-deux ans lorsque 
le roi le rappela en Espagne , où il continua à gérer 
les affaires d'Italie avec un pouvoir illimité. Son 
caractère devint chagrin avec l'âge ; et son orgueil , 
satisfait d'une vie consacrée si longtemps aux aiSiires^ 
le rendit juge sévère et injuste des ojnnions des 
autres , esclave des anciens usages et panégyriste fas- 
tidieux des temps passés ; mais la politique du siècle 
qui commençait n'était plus celle du siècle qui venait 
de s'écouler. La jeunesse du nouveau ministère fut 
bien tôt fatiguée d'un surveillant aussi impérieux, et 
Philippe lui-même finit par éviter un conseiller qui 
ne trouvait à louer que les actions de son père. Il 
lui confia néanmoins le gouvernement des provinces 
d'Espagne, lorsque la conquête di| Portu|^l le con- 
duisit à Lisbonne. 

Granvelle mourut à Mantoue (i), pendant un 
voyage qu'il faisait en Italie, dans la soixante- trei- 
zième année de sa vie , avec la jouissance entière de 
sa gloire, et après avoir possédé pendant quarante 
ans sans interruption la confiance de son maître (2). 

(i) Mort à Madrid |« si septembre i5S6. ( Biographie univerMlle de 
Midw9d| t XVni, p. 319.) ~ Strada, 1. 1, lib. ir, p. 17a. — Histoire 
de Granvelle, p, S90. — Histoire universelle de DeThou, t. IX, p. Sag. 

(2) Strada, t.1, Hb. tv, p. 164— 172. 

La collection précieuse connue sous le nom de Mémoires de Granvelle 
a été formée par Jean-Qaptiste Boisot, abbé commandataire de Saiut- 
Vincent de Besançon, et fait partie de la riche bibliothèque qu*il a 
léguée aiu bénédictins de ce monastère, à con<fition qu'elle serait pn- 



LIVAE II , CHAPITRE I. aoy 

blique (a). Cette coUectioii reoferme une multitude de pièces, Ja plupart 
originales, présentant ce qui s*est passé de plus essentiel sous les règnes 
de Tempereur Charles Y et de Philippe II , rois d^Espagne. Ce sont des 
lettres ou mémoires de ces deux pHnees, de Biarie, reine de Hongrie, 
d'Éléonore, reine de France,, de Marie Stuart, des deux Marguerite 
d* Autriche, et des principaux ministres et ambassadeurs d^Espagne, des 
gouTemeurs de la comté de Bourgogne, etc. Les mémoires de Granvelle 
forment quatre-vingt-cinq volumes , indépendamment de plusieurs cartons 
rempfis d'autres pièces également originales et précieuses pour rhistmre 
dn seizième siècle, servant de suite à ces volumes, etc. (6). (Mémoires 
historiques sur les guerres du seizième siècle dans la comté de Bourgo|p[ie , 
par M. Grappin. Besançon, 1788, in-S**, p. 3. ) 

(a) Dom B«rt|Md «n • donuA ran^jne •* a toL in-S. 

It) Ces manuscrits font maintenant partie des archives de la ville de Besançon 

{Not* du traducteur.) 






ao8 SOULÈVJCMEITT DES PATS-BAS. 



^^^^ ^ i^^^9^^^v^v^9»90m >mwm tmmi^^^^^^»^^^^0^^^^*m'% m^ 0^^^mfm^^^^vm^^ i m0^% p m mmf mi^ 



CHAPITRE II 



Le Gonsca-d^État 



Immédiatement après le départ du ministre , on 
vit se manifester les heureux résultats qu'on avait 
espérés de son éloignement ; les grands seigneurs mé- 
contens reprirent leur place au oonseil-d'état et se 
livrèrent avec un nouveau zèle aux affaires publiques, 
afin d'empêcher qu'on regrettât le ministre disgracie, 
et pour prouver son inutilité par la marche Saicile de 
l'administration. Chacun, s'empressa autour de la du- 
chesse; on rivalisait de dévouement et de soumission ; 
le travail se prolongeait fort avant dans la nuit; la 
plus grande union régnait dans les trois conseils ; la 
meilleure intelligence existait entre la cour et les états. 
On pouvait tout obtenir de la bonté naturelle à la 
noblesse flamande , dès que l'on flattait ses caprices 
et sa fierté par des marques de condescendance et 
une confiance entière. La régente profita des pre- 
miers transports de joie de la nation pour la faire 
consentir à de nouveaux impôts qu'il n'avait pas été 
possible d'arracher sous l'ancienne administration. Le 
crédit de la noblesse auprès du peuple l'appuya dans 



LIVRE II, CHAPltRE II. 209 

cette occasion de la manière la plus efficace , et elle 
apprit bientôt de cette nation que le secret d'obtenir 
quelque chose était d'exiger beaucoup , moyen dont 
la diète germanique offrait tant d'exemples : elle-même 
se vit avec plaisir affranchie de sa longue servitude ; 
l'assiduité et le zèle des nobles la soulageaient du poids 
des affaires, et leur soumission flatteuse lui laissait 
entièrement goûter les douceurs du pouvoir (i). 

Granvelle était renversé, mais son parti existait 
toujours. Sa politique vivait dans les créatures qu'il 
avait laissées au conseil privé et à celui des finances. 
Long-temps après l'expulsion du chef, la haine n'était 
pas encore éteinte dans les differens partis, et bientôt 
les noms d'orangistes et de royalistes, de patriotes et 
de cardinalistes, continuèrent à entretenir dans les con- 
seils la division et la discorde (a). Vigliusde Zuichem 
d'Aytta (3), président du conseil privé, conseiller d'état 
et garde-des-sceaux, était alors l'homme le plus con- 
sidérable du sénat et le plus solide appui de la cou- 
ronne et de la tiare. Ce vieillard respectable à qui 
nous devons quelques matériaux précieux pour l'his- 
.toire des troubles des Pays-Bas, et dont la corres- 



(i) Hopper, Recueil des troubles, t. Il, part, ix, p. 37, 38. -^ Bur- 
gundiut, lib. 11, p. 78, 79. — Strada, I.I, lib. ïv, p. 167, lô*. - 
Grotius, lîb. i,p. X7* 

(a) C*est sans doute par erreur que Schiller vient' de dire que la 
meilleure intelligence régnait dans les trois conseils. 

(3) Né le 19 octobre i5o7, ^^^ ^ Bruxelles le 8 mai 1577. 

I. 14 



a I O SOULÈVEMENT DES fiATS-BAS. 

pondance confidentielle avec ses amis nous a guidés 
plus d'une fois dans notre récita était prêtre ^ théolo- 
gien et l'un des plus grands jurisconsultes de son 
temps ; il avait déjà occupé les emplois les plus im-> 
portans sous le règne de Charles-Quint ; ses relations 
habituelles avec les savans les plus distingués de cette 
époque , à la tête desquels se trouvait Erasme de Rot^ 
terdam, jointes aux voys^es frëquens qu'il fit pour 
les affaires de l'empereur ^ avaient agrandi le cercle 
de ses connaissances, et élevé, sous plusieurs rapports^ 
ses principe au-dessus des idées de son siècle. La 
renommée de son érudition s'était répandue dans toute 
l'Europe et s'est conservée jusqu'à nos jcmrs. Lors»- 
qu'en i54B la réunion des Pays-Pas à l'empire germai- 
nique fut résolue à la diète d'Augsbourg, l'empereur 
y envoya Viglius pour défendre les intérêts de ces 
provinces , et son habileté contribua principalement 
à faire tourner les négociations à leur avantage (i). 
A la mort du monarque , Viglius fut un des hommes 
distingués que Philippe reçut de la succession de son 
père y et du petit nombre de ceux dans lesquels il 
honora sa mémoire. La prospérité du ministre Gran** 
velle auquel il était attaché par d'anciennes liaisons, 
l'éleva en même temps que son protecteur; mais il ne 
partagea pas sa chute , parce qu'il n'avait partagé ni 
son ambition , ni la haine dont il était l'objet. Un sé- 

(i) Histoire universelle des Provioces-Unies, t. IV, liv. xii,.p. 612. 



LIVRE II, CHAPITRE II. 2 11 

jour de vingt années dans les Pays-Bas , où les affaires 
les plus importantes lui avaient été confiées, iine fidé* 
lité éprouvée pour son souverain , et une ardente 
ferveur pour la religion catholique , le rendaient lin- 
strument le plus utile à la monarchie (i). 

. Yiglius était savant sans être profond , administrar 
teur habile, mais peu éclairé» Il n'avait pas l'ame assez 
forte pour briser les chaînes de l'opinion comme 
son ami Erasme , et la pureté de ses principes lui dé- 
fendait défaire servir les préjugés d'instrumens à ses 
passions comme son prédécesseur Granvelle. Trop 
faible et trop timide pour suivre hardiment les con- 
seils de sa raison, il trouvait plus commode de s'aban- 
donner aux mouvemens de sa conscience. Une action 
lui paraissait juste dès qu'elle faisait partie de ses 
devoirs. Il appartenait à cette classe d'hommes in- 
tègres qui sont nécessaires aux méchans. L'imposture 
comptait sur sa probité : un demi-siècle plus tard, il 
aurait reçu l'immortalité des mains de la liberté qu'il 
contribua cependant à opprimer. Il servait la ty- 
rannie dans le conseil privé de Bruxelles ; il serait 
peut-être mort comme Thomas Morus (a) , ou comme 
Olden Bameveldt (3) , s'il eût siégé dans le parle- 



(x) Hopper , vita Viglii. 

(a) Chancelier d'Angleterre sous Henri VUI , né à Londres en 1 4?^ , 
condamné à mort en i535. 

(3) Négociateur hollandais , condamné à mort en 1 6 1 9. 



212 SOULÈVEHEKT DES PAYS-BAS. 

ment de Londres ou dans le sénat d'Amsterdam (i). 
La faction d'Orange avait , dans le président du 
conseil des finances , le comte de Barlaimont, un 
adversaire non moins redoutable qne Viglius. Les 
historiens nous ont conservé peu de détails sur son 
mérite et ses opinions. Il fut éclipsé par la grandeur 
éclatante du cardinal Granvelle; et lorsque ce mi- 
nistre eut disparu de la scène , Barlaimout fut écrasé 
par la supériorité du parti contraire; cependant, le 
peu que nous savons de lui répand une lumière favo- 
rable sur son caractère. Plus d'une fois , le pridce 
d'Orange essaya de le détacher du parti du cardinal 
et de l'attirer dans le sien ; ce qui prouve évidemment 
le prix qu'il attachait à cette conquête. Mais toutes 
ses tentatives ne purent ébranler la fermeté du comte. 
Souvent on le vit, seul dans le conseil, combattre la 
faction victorieuse et défendre, contre l'opinion una- 
nime de ses adversaires, les intérêts de la couronne 

(i) On trouve dans le tom. I des AnalecU belgica Tépitaphe suivante : 
Epitaphium illustrissimo jurisconsuUo FigUo Zuichemo Frisifi faetum. 

■IC JAGIT ILLB 
TiaLIVS, AI.TBR 

PAPnriAHus, 

LnXJKH AVORUM 
HOV JACBT Um-LR 
CUJUS IV OMNB 
PAMA SUPER8TBS 
PKR VOLAT JEVVM. 



UYHZ II, GHA^Pq^E II. ai3 

qui étaient en danger d'être sacrifies. Lorsque le prince 
d'Orange assembla, dans son palais à Bruxelles, les 
chevaliers de la Toison-d'Or, pour prendre une réso- 
lution provisoire sur la suppression de l'inquisition, 
Barlaimont, ainsi que nous l'avons déjà dit, fut le 
premier à relever l'illégalité de cette assemblée, et à 
rendre compte à la régente de ce qui s'y était passé. 
Quelque temps après , le prince lui ayant demandé 
si Marguerite était instruite de cette réunion , Barlai- 
mont n'hésita pas un instant à lui avouer la vérité. 
Tout ce que l'on sait de ses actions décèle un homme 
qu'aucun exemple, qu'aucun respect humain, ne pou- 
vait détourner du parti qu'il avait embrassé, et dont 
l'orgueil, partisan du pouvoir absolu, n'aurait pu se 
résoudre à servir une autre cause (i). 

Nous remarquerons encore à Bruxelles, parmi les 
grands attachés à la cause du roi , le duc d'Arschot, les 
comtes de Mansfeld, de Mégen et d'Âremberg , tous nés 
Belges, et intéressés par conséquent, en apparence, 
à faire cause commune avec la noblesse des Pays-Bas , 
pour s'opposer aux usurpations du clergé et du pouvoir 
monarchique. Nous devons être d'autant plus surpris 
de l'esprit opposé qui dirigea leur conduite, que nous 
les voyons en relations familières avec les principaux 
membres de la faction orangiste, et qu'ils ne paraissent 



(i)Btirgiuidius, lib. ii, p. 91. — lib. 11, p. i68. — Strada, t. I 
lib. XII, p. 147* — Hopper, 1. 1, part, i, p. 40. 



214 SOULKVBllElfT DES PATS-BAS. 

rien moins qu'insensibles aux charges énormes qui 
pèsent sur leur patrie. Mais ils ne trouvèr»t sans 
doute pas dans leur cœur assez de confiance en eux- 
mêmes, assez d'héroïsme, pour hasarder une lutte 
inégale avec un adversaire aussi supérieur en forces. 
Dominés par une lâche prudence , ils soumirent leur 
juste indignation aux lois de la nécessité, et préfé- 
rèrent imposer à leur orgueil un sacri6ce pénible, 
parce que leur vanité efféminée leur ôtait la force d'eu 
offrir d'autres. Trop économes et trop sages pour vou- 
loir extorquer de la justice ou de la crainte de leur 
souverain un bien assuré qu'ils tenaient déjà de sa 
générositjé , ou pour abandonner des biens réels pour 
courir après l'ombre d'un autre, ils saisirent avec 
d'autant plus d'empressement le moment favorable de ' 
trafiquer d'une fidélité dont la valeur était fort aug- 
mentée depuis la défection générale de la noblesse. 
F^u sensibles à la véritable gloire , ils laissèrent Tarn* 
bition décider du parti qu'ils embrasseraient; mais 
une ambition peu noble se courbe plus facilement 
sous le joug sévère de la Contrainte que sous la douce 
domination d'un esprit supérieur. S'ils s'étaient unis 
au prince d'Orange, le don de leur personne eût 
paru sans importance, tandis qu'ils devenaient ses 
plus redoutables adversaires en s'alliant à la cou- 
ronne. Leur nom se serait perdu au milieu de la foule 
nombreuse qui se pressait autour de leur rival et dans 
l'éclat qui l'environnait; mais du coté presque désert 



i 



LIVBE II y CHAPITRE II. 2l5 

de la cour , leur faible mérite brillait sans concur- 
rence (i). 

La maison de Nassau et celle de Croy à laquelle 
appartenait le duc d'Ârsdiot, depuis plusieurs rè* 
gnes rivalisaieiit de crédit et de dignités; leur jalousie 
réciproque entretenait entre elles une ancienne haine 
de fisimille que la différence des religions ftvait rendue 
în*éconciliable. Les seigneurs de Croy jouissaient, 
depuis un temps immémorial, d'une réputation par- 
ticulière de piété et d'attachement au culte catholi- 
que ; le9 comtes de Nassau avaient adopté la nouvelle 
secte : œs motifs étaient suffîsans pour que Philippe 
de Groy, duc d'Ârachot, embrassât le parti opposé à 
cehii du prince d'Orange. La cour ne manqua pas 
de profiter de cette animosité pour opposer un en- 
nemi aussi redoutable à l'influence toujours croissante 
de la maison de Nassau. Les comtea de Mansfeld et de 
Mégen avaient été, jusqu'à cette époque, les amis les 
plus intimes du comte d'Ëgmont ; ils avaient, de con- 
cert avec lui ^ élevé leurs voix contre le ministre , 
eombattu en commun l'inquisition et les édits royaux ; 
et, restant jusqu'aux dernières lignes du devoir fidèles 
à l'amitîé, ils ne se séparèrent qu'au moment du dan- 
ger. L'imprudente vertu du comte d'Ëgmont l'entraî- 
nait à sa perte; ses amis mieux avisés songèrent à 
se ménager, en temps opportun, une retraite avanta- 

(i) Ces deux dernières phrases n'ont pas été traduites par M. de Cloët. 



3 l6 SOULÈTEMElf T DES PAYS-BAS. 

geuse. 11 existe encore une correspondance entre les 

comtes d'Egmont et de Mansfeld , qui , quoique écrite 

à une époque postérieure , nous présente cependant 

un tableau fidèle de leurs relations précédentes. Le 

comte de Mansfeld écrivait à son ami, qui Lui faisait 

des reproches affectueux sur sa désertion vers le parti 

du roi : «Je pensais autrefois, je Tavoue, que Tintérêt 

c< de l'état exigeait la suppression de l'inquisition , la 

« modification des édits royaux et Féloignement du 

i< cardinal Granvelle ; mais le roi nous a accordé tout 

a ce que nous demandions , et le sujet de nos plaintes 

« n'existe plus. Nous avons déjà trop entrepris co&- 

. « tre la majesté du monarque et le respect du à l'É- 

a glise; il n'y a point de temps à perdre pour rentrer 

ff dans la bonne voie, afin qu'à l'arrivée da roi, nous 

a puissions aller au - devant de lui , avec un visage 

a ouvert et sans crainte ; quant à moi je ne redoute 

a point son ressentiment. S'il m'en donnait Fordre^ 

« je me rendrais avec courage et confiance en Espa- 

a gne , pour y attendre mon jugement de sa justice 

« et de sa bonté. Je ne dis pas cela , comme si je dou- 

a tais que le comte d'Egmont pût s'exprimer ainsi sur 

(c son compte ; mais il agira sagement en assurant 

« de plus en plus sa sécurité, et en empêchant tout 

<x soupçon de naître sur sa conduite. Si j'apprends , dit 

«t Mansfeld en finissant, qu'il pense sérieusement à 

« suivre mes avis , notre amitié sera inaltérable ; 

« mais , dans le cas contraire , je me sens 'assez de fer- 



LIVRE II j CH APITAK II. 3 I ^ 

(c meté pour sacrifier toutes les considérations hu- 
<c maines à l'honneur et à mon devoir (i). » 

Lt'extension du pouvoir de la noblesse faillit ex» 

poser la république à un malheur plus grand que celui 

dont l'expulsion de Granvelle venait de la délivrer. 

Les nobles y appauvris par les longues profusions qui 

avaient en même temps corrompu leurs moeurs y et 

auxquelles ils étaient déjà trop accoutumés pour y 

renoncer y succombèrent à la dangereuse occasion de 

flatter leurs penchans dominans y et de rallumer l'éclat 

éteint de leur prospérité. T^s prodigalités amenèrent 

après elles l'avidité du gain ; celle-ci fut la source de 

l'usure. Les charges civiles et ecclésiastiques devinrent 

vénales; les dignités, les privilèges, les patentes, 

furent vendus au plus offrant ; on vendit jusqu'à la 

justice. Celui que le conseil privé avait condamné 

était absous par le conseil d'état ; ee que le premier 

refusait , le second l'accordait à prix d'argent. Il est 

vrai que le conseil d'état rejeta dans la suite cette 

accusation sur les deux autres conseils, mais ce fut 

son exemple qui les corrompit. L'avidité ingénieuse 

ouvrit de nouvelles sources de gain ; la vie , la liberté , 

la religion, furent assurées comme des biens-fonds 

pour des sommes déterminées. Les malfaiteurs, les 

meurtriers se rachetaient avec de l'or, et les chances 

pernicieqses de la loterie ruinaient la nation. Les 

(i) Strada» t. I, lib. v, p. 378 — aSo. 



a 1 8 SOULàVEMENT DES PATS^BAS. 

serviteurs et les créatures des conseillers d'état et des 
stathouders de provinces ^ étaient promus aux emplois 
les plus importans sans égard au rang ni au mérite. 
Celui qui avait quelque grâce à demander à la cour 
était forcé de s'adresser aux stathouders et jusqu'aux 
derniers de leurs valets. La séduction n'épargna au- 
cun artifice pour envelopper dans ses désordres le 
secrétaire intime de la duchesse, Thomas Armenteros, 
qui s'était toujours montré intègre et irréprochable. 
On parvint à s'inâauer dims son intimité par des 
protestations illusoires de dévouement et d'amitié y 
et l'on^amoUit ses principes par les délices de la bonne 
di^. La contagion infecta ses mœurs , et de nou- 
veaux besoins triomphèrent d'une vertu jusqu'alors 
inconiiptible. Il ferma les yeux sur des abus dont il était' 
lui-même complice ^ et il tira un voile sur les erreurs 
des autres pour poi^voir aussi cacher les ûennes. De 
concert avec lui j on spolia le trésor royal ; et , par 
une mauvaise administ|*ation des revenus publics , 
en trompa les intentions du gouvernement; cepen- 
dant la régente était enivrée des douces illusions du 
pouvoir y et de cette appar^ice d'activité que les 
flatteries des grands savaient nourrir adroitement. 
L'ambition des partis se jouait de la faiblesse d'une 
femme, et lui achetait une puissance réelle au prix 
de quelques simulacres d'humilité et de soumission. 
Bientôt elle appartint entièrement à la faction , et 
elle changea insensiblement ses maximes. Par une 



i 



LIVRE II, CHA.PITR£ II. aig 

conduite tout-à-fait opposée à celle qu'elle avait t^iue 
précédemment , elle soumettait illégalement au con- 
seil d'état , où dominait le parti èuk prince^'Orange , 
des questions qui devaient être discutées par les au- 
tres cours , et des propositions que VigUus lui avait 
faites en secret , tandis que, sous l'administration de 
Granvelle , loin d'augmenter les attributions de ce 
coiiseil, elle l'avait injustement négligé. Presque 
toutes les af&ires étaient portées maintenant vers les 
stathouders des provinces, toutes les requêtes leur 
f^aie^t adressées. C'â:aient eux qui conféraient toutes 
les plaèes; les choses allèrent si loin, qu'ils évo- 
quèrent à leur tribunal des causes pendantes devant les 
magistrats des villes. La considération des tribunaux 
de province tomba à mesure qu'ils étendirent la leur ; 
l'administration de la justice (ut négligée , et l'ordre 
civil interveiti. Les cours subalternes suivirent bien- 
tôt l'exemple du gouvernement, et l'esprit qui régnait 
dans le conseil d'état à Bruxelles se répandit dans 
toutes les provinces. Les mœurs se corrompirent, et 
les nouvelles sectes profitèrent de cette licence pour 
étendre leurs prérogatives. La sévérité des édits de 
religion avait été adoucie par les opinions plus tolé- 
rantes de la noblesse^ qui penchait elle-même du côté 
des novateurs, ou du moins détestait l'inquisition 
comme l'instrument du despotisme. On enleva au 
saint-office ses victimes les plus importantes, en accor- 
dant à un grand nombre de protestans des lettres de 



!À%0 SOULÈVEMEITT DES PATS-BAS. 

franchise. La noblesse ne pouvait annoncer au peuple, 
d'une manière qui lui fut plus agréable, la nouvelle 
part quelle prenait au gouvernement , qu'en lui offrant 
en sacrifice le tribunal exécré de l'inquisition ; son 
penchant la portait encore plus à cette démardie que 
les règles de la politique. La nation passa tout à coup 
du joug le plus pesant de l'intolérance , à un état de 
liberté dont elle avait perdu depuis trop long-temps 
l'habitude pour pouvoir en jouir avec modération. Les 
inquisiteurs, privés du secours des magistrats, de- 
vinrent un objet de raillerie plutôt que de crainte. Les 
magistrats de Bruges firent jeter en prison et mettre 
au pain et à l'eau quelques familiers de ce tribunal 
qui voulaient arrêter un hérétique. Ce fut aussi à 
cette époque que le peuple fit à Anvers une tenta- 
tive inutile pour arracher un protestant au saint- 
office (i), et qu'on afficha, dans la place du marché dt 
cette ville, un placard écrit en caractères de sang, dans 
lequel on annonçait qu'un grand nombre d'hommes 
avait juré de venger la mort de cette victime (a). 
Le conseil privé et celui des finances , présidés par 

Viglius et Barlaimont, s'étaient en grande partie con- 

f 

(r) Christophe Fabry, antrefoîs Garma. De Thon, t V, p. ao6. — 
Strada dit Fabrice, t I, p. 174. 

(2) Hopper, Recueil des troubles, t II, part, u, p. 39, 40. — Vila 
Viglii, t. I, part, i, p. 3 9. — Grotiiis, lib. i, p. 17. — Burgundius, 
lib. II, p. 80, 87, 88. — Strada, 1. 1, lib. iv, p. 174, i:^. — Histoire 
générale des Provinces-Unies, t. V, p. 80. 



LIVRE II, CHAPITRE II. 221 

serves purs jusqu'alors de la corruption qui avait 
gagné tous les membres du conseil d'état; la faction , 
n'ayant pas réussi à introduire ses partisans dans 
ces deux cours , n'avait d'autre parti à prendre que 
de paralyser entièrement leur action , en attribuant 
au conseil d'état les affaires qui leur étaient ordinai- 
rement soumises. Pour parvenir à ce but, le prince 
d'Orange voulut s'assurer l'appui des autres conseiljers 
d'état. «Il est vrai qu'on vous nomme sénateurs, di- 
a sait-il quelquefois aux membres de son parti, mais 
a d'autres possèdent la puissance. Quand on a besoin 
ce d'argent pour payer les troupes, ou qu'il est question 
ce de s'opposer aux progrès de l'hérésie , et de mainte- 
ce nir la tranquillité parmi le peuple , on s'adresse à 
ce vous, quoique vous ne soyez pas les gardiens du 
ce trésor ni des lois , mais seulement les organes par 
ff lesquels les deux autres conseils exercent leur pou- 
ce voir. Vous Sevriez , ajoutait-il , être seuls chargés 
ce de toute l'administration que l'on a mal à propos 
ce divisée entre trois chambres (fifférentes ; le même 
ce esprit dirigerait le corps entier, si vous vouliez 
ce VOUS réunir pour faire rentrer dans le conseil d'état 
«''ces branches du gouvernement qui lui ont été en- 
« levées. » • 

Cette idée ayant été approuvée , on ébaucha pro- 
visoirement et en secret un plan d'après lequel douze 
nouveaux chevaliers de la Toison-d'Or devaient être 
introduits dans le conseil d'état; l'administration de 



a!ill SOCLÈyeUElffT 0E9 PATS-BAS. 

la justice aurait été rendue au tribunal de Malines , à 
qui elle appartenait légitimement ; les lettres de grâce, 
les patentes seraient restées dans les attributions du 
président Viglius; mais la gestion des déniai royaux 
aurait été confiée au conseil d'état. On avait prévu 
d'avance toutes les objections que la méfiance de la 
cour, et la jalousie qu'elle concevait du pouvoir tou- 
jours croissant de la noblesse, opposeraient à cette 
innovation ; en conséquence, pour surprendre le con- 
sentement de la duchesse , on mit en avant quelques- 
uns des principaux officiers de l'armée qui vinrent 
inquiéter la cour de Bruxelles , en réclamant avec ai> 
rogance le paiement de leur solde arriérée, et en me- 
naçant d'une sédition en cas de refus. On ménagea 
Tafiaire de manière que la régente fut assaillie ojd 
même temps d'une foule de suf^liques et de mémoires 
dans lesquels on se plaignait de dénis de justice , et 
qui etagâraient le danger que l'on avait à craindre 
des ppogi^ès journaliers de l'hérésie : rien ne fut omis 
enfin pour lui pirésenter un tableau si effrayant des 
détordres qui régnaient dans l'administration civile 
«t judiciaire et danè les finances, qu'elle se réveilla, 
remplie d'épouvante, des illusions dont on l'avait 
bercée jusqu'alors (i). Elle convoque aussitôt les trois 
conseils pour délibérer sur les moyens de remédier 



(i) Burgundin^ , lib. ii, p. 99^-94. — Ho|ip«t, ftécudl de» troublés, 
t II , part. II, p. 4î. — Vitâ Viglii, 1 1, psrt. i , p. 41, 4». 



I 

LIVRE II y CHAPITRE II. aa3 

à . ces dangers. La majorité est d'avis d'envoyer un 
ambassadeur extraordinaire en Espagne pour faire 
connaître au roi la véritable situation des affaires et 
le déterminer à adopter des mesures plus prudentes. 
Viglius, qui ne se doutait nullement du plan caché de 
la faction , combattit cette opinion. « Le mal dont on 
or se plaint , dit-il , est certainement grand et ne doit 
oc pas être négligé ; mais il n'est pas sans remède. La 
ce justice est mal administrée , mais il Êiut en accuser 
c( la noblesse, qui avilit elle-même l'autorité de la ma- 
« gistrature par le mépris qu'elle lui témoigne , et les 
ce stathouders qui ne la soutiennent pas assez : l'héré*- 
ce sie lève« une tête orgueilleuse , parce que le bras 
« séculier abandonne les juges ecclésiastiques , et que 
a le peuple, suivant l'exemple des nobles , cesse de 
« respecter ses magistrats. Ce n'est pas tant lamauvaise 
« administration des finances, que les dépenses ôô- 
« Casionées par les guerres précédentes et les besoins 
a de l'état qui ont surchargé les provinces de cette 
oc masse de dettes, dont on pourrait les délivrer peu 
a à peu par des impots modérés. Toutes ces plainte! 
a cesseraient bientôt si le conseil d'état diminuait le 
« nombre dès etemptioils et des privilèges , s'il ùom^ 
ce mençait la réforme des mœurs par lui-mékïie ^ s'il 
« respectait davantage les lois, et rendait aux juges 
« leur ancienne considération; en un mot, si les con- 
€< seillers et les stathouders étaient les premiers à 
« remplir leurs devoirs. Pourquoi donc cette nouvelle 



^Îl4 SOULEVEMENT DES PAYS-BAS, 

« ambassade , puisqu'il n'est rien arrivé qui puisse 
« justifier une mesure aussi extraordinaire? Cependant 
a si l'on insistait sur ce point , il ne voulait pas s'oppo> 
a ser à l'opinion générale ; mais il y mettait pour con- 
a dition que le mandat le plus important de l'ambas- 
a sadeur aurait pour but de presser le roi d'accélérer 
(c son retour dans les Pays-Bas ( i )• » 

Tout le monde était d'accord sur le choix de cet am- 
bassadeur. Le comte d'Egmont paraissait être le «eul, 
entre tous les grands des Pays-Bas, qui pût convenir 
également aux deux partis. Sa haine déclarée contre 
l'inquisition, ses sentimens indépendans et patrio- 
tiques ^ et l'intégrité irréprochable de son caractère, 
offraient à la république une garantie suflSsante de sa 
conduite. On a dit précédemment par quels motifs il 
devaitêtrebien accueilli de Philippe. Comme le premier 
coup d'oeil, chez les princes, suffit souvent pour fixer 
leur opinion, la physionomie prévenante de d'Eg- 
mont ne pouvait que seconder puissamment son élo- 
quence, et donner à sa requête un appui dont la 
plus juste cause a toujours besoin auprès des rois. Le 
comte d'Egmont désirait lui-même cette ambassade, 
pour terminer, avec le roi à la cour de Madrid , c[uel- 
ques affaires de famille (a). 

Pendant ce temps, le concile de Trente avait clos 

(x) Burgundlus, lib. ii, p. 94— 9^. — Hopper , Recueil des troubles, 
t. I, part, if p. 41 — 44. 

(a) Strada^t. I, lib. iv, p. 180. 



LIVRE II y CHAPITltS II. 21^5 

ses séanœs ; ses décrets venaient d'être publiés daas 
toute la chrétienté catholique ; mais, bien loinr:de rem* 
^irJes vues du synode et de satis&ire l'attente des 
sectes religieuses, ils avaient au contraire élargi la 
brèche entre les deux Églises , et rendu le schisme in"* 
£urable^^. étemel. 

L'ancioi système, au, lieu d'être purifié, n'avait reçu 
que plus de précision et. une autorité plus, l^ale. 
Toutes les subtilités du dogme, tous les arû&cés ^ 
toutes les usurpations du saint^siège, qui, jusqu'alors, 
n'avaient reposé que sur l'arbitraire , étaient mainte- 
tianft formellement définis, et faisaient partie d'un sys* 
tème. Ces usages, ces abus, qui s'étaimit glissés dans 
}â chrétienté, à l'époque des sièdes^ barbares de la 
superstition et de l'ignorance , furent déclarés parties 
essentielles dia culte. Des excommunications furent 
lancées contre lès tânéraires qui ne se soumettraient 
|yâs à ces dogmes^ qui voudraient se soustraire aux 
Htes i^resci^its , qui douterspent de la puissance mira- 
cutèiijsè des reliq^eis, qui li'honorersuent pas les os des 
inartyrs, et contre ceux qui oseraient regarder comme 
impuissaiite l'intercession- des éàints. La vertu des in* 
dulgences , première source • du schisnije , fut : alors 
i^gardée comme incontestable, et ies ordres monas- 
tiques furent protégés par un^Jécret formel, qui per- 
mettait aux hommes de faire !profession à seize ans, 
et aux femmes à douze. Tous les dogmes des protes- 
tans furent condamnés sans exception , et sans 
!• .1 5 , 



aa6 souLÈvraiEifT des pat»*iàs. 

qn'nne Mulf dëdsioB fut prise à leur avantage , m 
qu'une seule démarche fât faite pour les ramener par 
une voie plus douce dans le sein de l'Église. La ahro* 
nique scandaleuse du concile et l'absurdité de sei 
décisions, augmentèrent encore, s'il était possible , le 
mépri^ que les adversaires du papisme avaient conçu 
depuis long -temps pour lui, et expos^ent à leurs 
attaques des cotés faibles, qui, jusqu'alors, avaient 
échappé à leurs regards. Ce fiit une pensée malheu- 
reuse de porter le flambeau lumineux du rai8oniie«' 
ment si près des mystères de l'Église, et de combattre 
avec des syllogismes en faveur d'articles de foi qu'on 
devait croire sans examen (t). 

Les décrets du concile ne satisfaisaient p^ mèi^ 
toutes les puissances catholiques. La France les v^ 
jeta entièrement, non^seulement pour plaire au^icail- 
vinistes, mais encore parce qu'elle était blessée de k 
suprématie que le pape s'arrogeait sur le concile. 
Quelques princes catholiques d'Allemagne suivir^t 
son exemple. Philippe II avait été peu édifié de cer- 
tains articles qui touchaient de trop près à ses droits 
particuliers, dont nul monarque n'était plus jaloux que 
lui; il était grièvement o^mé de )$i grande iiiQuenoe 
du pape Pie lY sur le concile qu^ œ pontif0 avait 
dissous d'Une manière précipitée et arbitraire» X^saint* 
père lui donnait enfin ^n motif légitime d'inimitié, en 

(i) Tout ce paragraphe depuis : «Tancien système,» est omis dans la 
traduction de M. de Cloët. 



UYBK II 9 CHAFJ[7ft6 II. ^27 

]»fusant la préséance à se^ ambassadeurs, Opep^ 
dant Philippe, malgré ces griefs, se montra ^yppreasé 
à^Fecevoir les décrets du C0Q<^le, qui secondait, il §st 
vrai, aon projet favori, Textirpation de Théré^iç* JE^ 
subordonnant à cette affaire in^portante toutes S6$, 
autres vues politiques (1)9 il ordonna quils iussçnl; 
publiés dans tous ses états* 

Le feu de la sédition , qui s'était déjà répandu dsm^ 
toutes les provinces des Pays-Bas, n'avait plus besoin 
de ce npuvel aliment. Au milieu de la fermentation 
des esprits , l'église romaiqe était tombée dans le plus 
grand discrédit auprès de la multitude. En de telles 
oirooBslances, les décisions impérieuses et souvent 
absurdes du concile deyiiient paraître pliis cbo-' 
quintes, mais il était impossible à Philippe II de 
démentir son caractère, au point, de pem^tfe une 
autre religion à des peuples qui avaient un autre ciel , 
une autre tenre et d'autres Ipis.. I^a régente reçut 
donc les ordres Us plus préds, d'e^ig»r dans les 
Pays «Bas, pour les déonels du concile de Trente, 
l'ofcéissMioe qu'on avait prescrite à l'Espagne et à 
ntatte(a), 

Ces décrets éprouvèrent la plus yiye résistance daps 
le conseil d'état à Bruxelles, a II éMÛt impossible, dit 
ce le prince d'Orange, que la nation les reconnut, 



(i) Watson, Histoire de Philippe II, t. I, liv, v, p. xga — 195, — 
De Thou, t. rv, liv. zxxvi, p. 654, 655. — Voltaire, Essai sur les 
mœurs, t. Vn, p. 58—79. — Meteren, liv. m î p. 89, au verso. 

(7) Strada, lib. iv, p. 179. 



anS SOULÈVBMBlfT DES PATS-BAS. 

et parce qu'ils étaient en grande partie contraires anx 
« lois fondamentales de la constitution, et qu'ils 
a avaient été rejetés pour des motifs semblables par 
« plusieurs princes catholiques.» Presque tout le con- 
seil d'état fut de l'avis du prince, et l'on conclut , à la 
majorité des voix, qu'il fallait en solliciter du roi la 
révocation entière , ou du moins obtenir qu'on ne les 
publiât qu'avec certaines restrictions. Viglius s'op- 
posa à cette résolution , et insista pour qu'on suivît 
à la lettre les ordres du roi. ce L'Église, ditril, a dans 
a tous les temps conservé, par les conciles généraux , 
ce la pureté de ses dogmes et l'exactitude de sa disci- 
« pline. Il est impossible d'opposer aux hérésies qui 
ce troublent depuis si long-temps notr% patrie des 
« remèdes plus efficaces que ces mêmes décrets que 
a l'on propose de rejeter. S'ils se trouvent , à quelques 
a égards, en opposition, avec les droits des citoyens et 
a la constitution , on peut aisément obvier à «e mal , 
«c en exécutant ces nouveaux réglemêns avec prudence 
« et modération. Au surplus , il est glorieux pour notre 
« souverain, le roi d'Espagne, que seul parmi tous 
a les princes ses contemporains il ne soit pas forcé 
<c de subordonner ses lumières à la nécessité, et de 
oc rejeter, par la crainte, des mesures que l'intérêt de 
« l'Église exige de lui , et dont le bonheur de ses sujets 
<c lui fait une loi (i). » Les décrets du concile con- 

(i) Watson, t I, p. »56, 257, 



UVR£ II, cHAPiTius II. aag 

tenant différens articles contraires aux droits de la 
couronne, quelques-uns des conseillers en profitèrent 
pour proposer qu'on les supprimât lors de la publi- 
cation, afin que le roi fût dûment dispensé d'ob- 
server ce qui était contraire à sa dignité. Ils prenaient 
pour prétexte la liberté des Pays-Bas, et se servaient 
du nom de la république pour déguiser cette résis- 
tence au concile ; mais le roi avait accepté et fait exé- 
cuter ces décrets, sans réserve dans ses autres états, 
et l'on ne devait pas s'attendre qu'il donnât aux sou- 
verains catholiques cet exemple d'opposition , et qu'il 
renversât lui-même l'édifice qu'il avait pris tant de 
soins à élever (i). 



(i) Watsoo, Histoire de Philippe II, L I, Ht. vn, p. a56, 257. — 
Strada, 1. 1, lib. iv, p. 179. — Biurguadiiu , li)>. 11, p. xi5. 



Il 



a3o SOOtÈTtMSlfT DES PATS-»BA.S. 



CHAPITRE III. 



Le cOlBte d*BgiBOftt tu Eipftdae. 



Les instrtlctioils que les lïiëôontens donnèrent au 
comté d'Egtnôiit hli enjoignaîeiit dé faire au rm des 
i^résentatibils sur les décrets du concile, de solliciter 
un traitement plus humain en faveur des protestans, 
et de lui proposer la suppression du conseil privé et 
de celui des finances ; de son coté la gouvernante lai 
reconunanda eitpresséndetit de faire connaître à Phi^- 
lippe l'opposition du peuple des Pays-Bas aux édits 
de religion, de le convaincre de l'impossibilité dé 
leur stricte exécution, et de lui ouvrir les yeux sur 
le mauvais état de l'armée et des finances. 

Les instructions de la gouvernante furent rédigées 
par le président Yiglius. Elles contenaient de grandes 
plaintes sur la désorganisation des tribunaux, les pro- 
grès de l'hérésie , et l'épuisement du trésor public. On 
y insistait expressément sur le retour indispensable 
du roi. Le surplus était abandonné à l'éloquence de 
l'ambassadeur, à qui la gouvernante conseilla en par- 
ticulier de ne pas laisser échapper une occasion aussi 



LIVRE II, GHAPITRB III. %'il 

favorable de s'affermir dans les bonnes grâces de son 
maître. 

Le prinoe d'Orange trouva que les iàstruetions 
du comte et les représentations qu'il devait adresser 
au roi étaient conçues en des termes beaucoup trop 
généraux et trop vagues* « Le tableau que le pi*ési- 
€c dent a fait de nos griefs^ dit>«il^ est resté bien au* 
« dessous de la vérité. Si nou^ cachons au roi tes 
ce sources du mal y comment poUrra«t41 y appliquer 
« les remèdes les plus convenables ? Ne lui présentons 
fit pas le nombre des hérétiques moins considérable 
« qu'il ne l'est en effet; avouons *'liii franchement 
« qtie chaque province , chaque ville, chaque village 
<4 quelque petit qu'il soit, en fourmillent; ne lui 
a cachons pas non plus qu'ils méprisent les lois 
ce pénales, et respectent peu les magistrats. A qUoi 
a servirait cette réserve ? Il faut déclarer sincèrement 
« au roi que la république ne peut pas subsister dans 
<c cet état de choses. Le conseil privé pensera sans 
« doute différemment j lui qui se plaît dans ce dé* 
« scnrdre Universel. D'où pourrait en effet provenir 
et cette tnauVaise administration de la justice, cette 
a iniquité générale des tribunaux ^ si ce n'était de 
a l'avidité insatiable des conseillers privés? D'où 
«t viendrait ce faste, cette licence honteuse de leurs 
a créatures que nous avons vues sortir de la pous- 
ii siéra, si elles n'y étaient pas parvenues par la corrup- 
« tion? N'entendons- nous pas tous les jours le peuple 



^ ^ « 



L3_ ^ca.'LJ&ic*-^^.; -.:* _ 



a 3a SOUlàvSMKRT DES PAT8-BA.S. 

a dire que l'or est le sait moyen de pénétrer jusqu'à 
« eux?et leurs divisions ne prouvent-elles pas sufBsam- 
a ment qu'ils sont peu sensibles au bien de l'état? 
a GHoment des homnies dominés par leurs passions 
<t pourraient-ils concourir au bien public? Croient- 
,a ils que nooa, stathouders des provinces, nous îroos 
a avec nos soldats- nous soumettre aux caprices d'un 
a misérable licteur? Qu'ils mettent des bornes à leur 
« indulgence et aux lettres de rémissioa demi ils sent 
a si prodigues pour ceux à qui nous les reBisous. 
« Personne ne peut absoudre des crimin«b sans se 
« rendre coupable envers la société entière, et sans 
« ajouter sa part aux calamités publiques. Quant à 
« moi, je l'avoue, je n'ai jamais approuvé que les 
a secrets de l'état et les aOaires du gouvernement 
a fussent divisés en autant de collèges. Le conseil 
a d'état peut sufBre à tout; pluùeurs amis de leur 
a piftrie ont déjà pensé depuis long-temps ea silence 
tf ce que je proclame maintenant à haute voix. Je 
u déclare donc que je ne vois pas d'autre remède à 
«'tous les maux dont on se plaint, que la réunion 
a des deux autres collèges au conseil d'état. YoiU ce 
a qu'il faut demander au roi, ou cette nouvelle am- 
« bassade sera encore inutile et sans but. » 

Alors le prince communiqua au conseil assemblé 

le projet dont an a parlé plus haut. Viglius, contre 

qui ce nouveau projet était particulièrement dirigé , et 

" dessilla tout à coup les yeux, succomba à la 



UVBSIII 9 CHAPITRE UI. 233 

vicdence de son chagrin. L'ëiBotion fut trop forte pour 
sou corps affaibli ; le lendemain matin une attaque 
d'apoplexie fit craindre pour ses jours (i); il fut 
remplacé par Joachim Hopper , du conseil privé de 
Bruxelles , homme de mœurs antiques , d'une probité 
irréprochable, et l'ami le plus digne et le plus intime 
du président (a). Hoppèr ajouta aux dépêches de l'en- 
voyé quelques ajrticles en faveur du parti d'Orange ; 
ils étaient relatifs à l'abolition de l'inquisition et à 
la réunion des trois conseils : si ce ne fut pas avec 
le consentement de la gouvernante , du moins elle 
ne s'y opposa pas. Lorsque le comte d'Ëgmont prit 
congé du président, qui, pendant cet intervalle, 
s'était rétabli de son accident , celui-ci le pria de lui 
rapporter d'Espagne la démission de ses places, a Son 
« temps était passé, disait-il , et il voulait, à l'exemple 
« de son ami et son prédécesseur, se retirer dans If 
<i silence de la vie privée et prévenir l'inconstance 
«de la fortune; son génie tutélaire l'avertissait d'un 
« avenir, orageux auquel il ne voulait prendre au- 
« ciine part (3). » 

(i) Hopper, vita Viglii, t. I, part i, p. 4K), 4^. — Burgundius, 
lib. II, p. 97 — 102. — >Watsoii,t. I, p. aSg, a6o. 

(a) Hopper, vita Viglii, 1. 1, part i, p. 4a. 

Le même dont les mémoires m'ont fourni beaucoup d'édaircissemens 
sur cette époque. Le voyage qu*il fit ensuite en Espagne donna lieu , 
entre lui et le président, à une correspondance qui est un desdocumens 
les plus précieux pour cette histoire. 

(3) Biurgundins, lib. it, p. loa, io3. 



• « 



*-.- 



■a * • • . 
• <• «» • # 



a36 SOULÈVEMEITT DES PATS-BAS. 

rement sur la livrée qu'il avait adoptée par dérision. 
D'Egmont affirma que le tout n'avait été qu'une plai- 
santerie de table ^ et qu'on n'avait eu, en la £ûsant, 
aucune idée contraire au respect que l'on devait au 
souverain. «S'il savait, ajouta-t-il, qu'un seul d'entre 
« eux eût eu une si mauvaise intention , il le forcerait 
a à lui en rendre raison Tépée à la main (i). i> A son 
départ, le roi lui fit présent de cinquante mille florins, 
en y joignant l'assurance qu'il se chargerait de l'éta- 
blissement de ses filles ; il lui permit en même temps 
de conduire à Bruxelles le jeune Alexandre Farnèse 
de Parme, voulant donner par là une marque d'atr 
tention à la gouvernante sa mère (2). La douceur 
affectée du roi et les protestations d'une bienveillance 
qu'il était loin de ressentir pour la nation belge, 
trompèrent la loyauté du flamand. Heureux du bon-^ 
heur qu'il croyait apporter à sa patrie, et dont elle 
n'avait jamais été plus éloignée, il quitta Madrid, 
satisfait au-delà de son attente, et avec l'intention 
d'aller remplir toutes les provinces belgiques des 
louanges de leur bon roi. 

Ces flatteuses espérances s'évanouirent en grande 
partie lorsqu'on ouvrit la réponse royale dans le 
conseil d'état rassemblé à Bruxelles. Elle était ainsi 
conçue : « Quoique la résolution de Sa Majesté , à 

(i) Grotius, lib. i, p. 17 , 18. — Hopper, Recueil des troubles , t. II, 
part. II, p. 44—46. — Strada, 1. 1, lib. iv, p. 184—188. 
(a) Strada , 1. 1 , îib. iv , p. 1 88. 



•t flMIl I «■ — »lfc 



LIVRE II, CHAPITRE III. fà^J 

<x l'égard des édits de religion , fut ferme et immuable , 
a et qu'il préférât de perdre mille fois la vie plutôt 
« que d'y changer une seule lettre , il s'était cepen- 
a dant laissé persuader par les représentations du 
<x comte d'Egmont, de ne point négliger l'essai de 
a tous les moyens de douceur qui pourraient garantir 
<x le peiiple de la contagion de l'hérésie , et le sauver, 
« par conséquent, des punitions irrévocablement fixées 
ce par les lois ; qu'ayant appris par les rapports du 
a comte d'Egmont, qu'il fallait chercher la priaci- 
ce pale cause des troubles religieux dans la corruption 
ce des mœurs du clergé belge, l'ignorance du peuple 
ce et l'éducation très-négligée de la jeunesse; il ordon- 
cc nait, par les présentes, à son conseil d'établir une 
ce commission particulière composée de trois évades 
ce et de quelques habiles théologiens, qui auraieUft 
ce à délibérer sur les moyens d'établir la réforme né- 
a cessaire, afin que le scandale donné par le clergé, 
ce ne fît plus chanceler le peuple dans sa foi, et 
ce que l'ignorance ne le précipitât pas dans l'erreur^ 
ce qu'ayant de plus appris que les exécutions publi- 
ée ques étaient une occasion. pour les hérétiques de 
«faire parade d'un courage audacieux, et d'éblouir 
«la populace par l'héroïsme de leur fermeté, la 
ce commission devait proposer les moyens d'entov- 
(c rer les exécutions de plus de mystère , et d'enle^ 
ce ver aux hérétiques condamnés les honneurs du 
« martyre. » 



339 SOULàVEHBlTT BKS PATSi-BAS. 

Pour être certain que ce syoode partieuUw ne 
d<ép«69eriût point les pouvoirs qui lui étaient confiés y 
le roi désira expressément que l'évêque d'Ypres^ 
bonune sur lequel il pouvait compter, et le plus 
sévère a^élat^ir de la religion catholique , fut mis au 
ncnnbre des oommissaires, Les délibémtions devaient 
être secrètes autant que possible , et avoir pour but 
apparent la publication des décrets du concile de 
Trente, Il prit vraisemblablement ces précautions pour 
ne pas donner d'inquiétude à la cour de Rome pap 
cette assemblée particulière , et pour ne point enoou-' 
rager Tesprh de rébellion dans les provinces. Il re- 
commanda à la gouvernante d'assistc^r aux séances 
avec quelques conseillers fidèles , et de lui faire par-i 
smw promptement un rapport par écrit de tout ce 
qui s'y passerait. Il lui envoya quelque argent pour 
ses besoins les plus pressans, lui donnant aussi l'es-' 
péranoe de spn arrivée dans les Pays-Bas ; mais il la 
prévint qu'elle ne pouvait avoir lieu avant la fin de 
la guerre contre Lep Turcs , qui menaçaient alors l'île 
de Malte. Le projet d'augmenter le conseil d'état, en 
y réunîfssant le conseil privé et celui des finance , 
fîit entièrement passé sous silence ; seul^nent le duc 
d'Arschot, oonnu pour un zélé royaliste, bxi pommé 
mraibre du conseil d'état Yiglius reçut sa démission 
de la présidence du conseil privé ; mais il fut forcé 
d'en continuer encore les fonctions quatre ans en- 
tiers , parce que sou successeur, Charles Ty ssenaque , 



k « 

k k S. 



k 



1. "• 



UVRE II 9 CHAPITAB UI. a 39 

membre du conseil des Pays-Bas à Madrid, y fut 
retenu pendant cet espace de temps (i). 

(i) Hopper, RecucU des troidde^, t. U, part. ii, p. 44» 46, 6o. — 
Strada, 1. 1, lib. iv, p. 187, 188. — Hopper, yita YigUi, t. I, part, i, 
p. i^^p^'Sita» ad vitam Ypglîi, t, U p^n. z* p« ;97* — Bt^çptdius, 
lib. II y p. io4i 106, 119. 



34o SOULivCMElTT DES PAYS-BAS. 



CHAPITRE IV. 



Sévérité des édite de reiigioii. — Opposition générale de h natioii. 



Le comte d'Egmont était à peine de retour, que 
des édits plus sévères contre les hérétiques le suivi- 
rent de près et démentirent les promesses favorables 
qu'il avait apportées. La gouvernante reçut en même 
temps une copie des décrets du concile de Trente, tels 
qu'ils avaient été publiés en Espagne, et qu'ils devaient 
l'être aussi dans les Pays-Bas , et les sentences de mort 
de quelques anabaptistes et autres hérétiques, signées 
par le roi. « Le comte , dit alors Guillaume-le-Taci- 
€t turne , a été trompé par les artifices des Espagnols. 
« Son amour-propre et sa vanité ont voilé sa péné- 
«c tration ; il a sacrifié le bien général à ses intérêts 
a particuliers. » La duplicité du cabinet de Madrid 
était évidente. Cette indigne conduite révoltait les 
meilleurs citoyens ; mais personne n'en fut plus sen- 
siblement affecté que le comte d'Egmont , qui recon- 
nut alors que, jouet de la ruse des Espagnols , il avait, 
sans le savoir, compromis les intérêts de sa patrie; il 
s'en plaignit hautement et avec amertume. « Cette 
« apparente bonté, s'écriait-il , n'était donc qu'un arti- 



UVHR II, CHAPITRE IV. a^l 

ce fice- pour me livrer à la risée de mes concitoyens , 
« et pour me faire perdre Festime publique? Si le roi 
« viole ainsi les promesses qu'il m'a faites en Espagne, 
tf prenne la Flandre qui voudra. Je prouverai publi- 
ce quement en me retirant des affaires , que je n'ai pris 
« aucune part à cette félonie. » Le ministère espagnol 
aurait en effet trouvé difficilement un moyen plus 
certain de détruire le crédit d'un personnage aussi 
important, qu'en le faisant passer, aux yeux de ses 
concitoyens dopt il était adoré, pour un homme qui 
avait été sa dupe (r). Pendant ce temps, la commis- 
sion ecclésiastique avait adopté à l'unanimité et en- 
voyé immédiatement au roi les résolutions suivantes : 
« Le concile de Trente s'étant occupé d'avance et avec 
ce tant de soin de l'instruction religieuse du peuple , de 
a la réforme des mœurs du clergé et de l'éducation de 
« la jeunesse , il suffit maintenant de faire exécuter 
(c ses décrets le plus prompt^ment possible. » Il n'est pas 
néèessaire de faire des changemens aux édits de l'em- 
pereur Charles-Quint contre les hérétiques. On peut 
cependant recommander secrètement aux tribunaux 
ecclésiastiques de ne punir de mort que les hérétiques 
obstinés et leurs ministres , d'établir même une diffé- 
rence entre les sectes, et d'avoir égard à l'âge, au 
rang , au sexe et au caractère des accusés. « S'il est 
« vrai que les exécutions publiques exaltent davan- 

(i) Strada, 1. 1, lib. iv, p. aoo. — Watsoli,t. I, p. a65. 
I. 16 



l4^ SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS. 

ce tage le fiinatiMne, la punition des galère», moins 
a noble, frappant moins les regards, et cependant 
CK tout aussi sëTère, est peu&étre plus convenable pour 
tt diminuer l'enthousiasme que le martyre fait naître 
« dans la multitude. On peut punir d'amendes, d'exil , 
« et même de peines corporelles les délits d'inconse«- 
•<c quence, de curiosité et de légèretë d'esprit (i). » 

Pendant que le temps s'écoulait inutilement au un* 
lieu de ce4^ délibérations , qui devaient être envoyées 
à Madrid pour revenir ensuite à Bruxelles, les piti* 
cédures contre les sectaires languissaient ou étaient 
du moins continuées avec beaucoup de négligence. 
Depuis l'expulûon de GranvdUe, l'anardûe qui ré* 
gnait dans les trois conseils, et qui de là s'était répan- 
due dans tous les tribunaux de province, idmte aux 
sentimens de tolérance de la noblesse, avait relevé 
le courage des hérétiques, et donné un libre cours à 
l'ardeur du prosélytisme de leurs apàtres. Les inqui- 
siteurs étaient tombés dans le mépris par l'abandon 
du bras séculier, qui avait pris ostensiblema:it en plu* 
sieurs endroits leurs victimes sous sa protection. Les 
espérances que la partie catholique de la nation avait 
conçues des décrets du toncile de Trente et de Ysask- 
bassade du comte d'Egmont, paraissaient justifiées par 
les nouvelles favorables que le cc»nte avait a[^ortées 
d'Espagne, et que, daiis la sincérité de son ame, il 

(i) Hopper, Recueil des troubles, t. II, part, ii, p. 4? — 5o. — Bur- 
guodhis, Iib< it, f, <iô*~iia. 



LIVRE n, CHAPITRE IV. ^43 

s'était empnessé de publier. La nation ressentit d'au- 
tant plus vivement le retour subit et sévère des pro- 
cédures tnquisitoriales ) qu'elle en avait perdu plus 
long-temps l'habitude. Ce fut dans ces circonstances , 
qu'arriva d'Espagne là réponse du roi (i) aux résolu- 
tions des évéques et aux dernières demandes de la 
gouvernante. 

«t Quelle que soit l'interprétation, y était^il dit, que 
it le comte d'Egmont ait donnée à des déclarations ver- 
«( baies , le roi n'avait jamais pensé à faire le moindre 
« changement aux lois pénales, que l'empereur son 
a père avait établies dans ces provinces , il y avait plus 
a de trente^cmq ans. Il ordonnait, en conséquence, 
« que ces édits fussent exécutés dorénavant dans toutie 
« leur teneur, que les inquisiteurs reçussent du bras 
a séculier l'assistance la plus active, et que les décrets 
« du concile de Trente eussent force de loi , et sans 
<t restriction dans toutes les provinces des Pays-Bas. 
« 11 approuvait entièrement les résolutions des évêques 
(T et des théologiens, à l'exception de l'adoucissement 
« qu'ili proposaient relativement à Tage, au sexe cft 
t< au caractère des individus, parce qu'il était con- 
a vaincu que ces édits ne manquaient pas de modéra- 
<K tion. C'était à la tiédeur du 2è!e, à l'infidélité des 
« juges , aue l'on devait attribuer les progrès que l'hé- 
« résie avait faits jusqu'à ce moment. Ceux qui man- 

(i) Du 2 2 octobre i565. 



a44 SOlILàVBMENT DES PAYS-BàS. 

(c queraientdësormais à leur devoir seraient dépouillés 
« de leur emploi et remplacés par des juges plus in- 
a tègres. L'inquisition devait suivre la route qui lui 
ce était tracée , sans respect humain , sans crainte , sans 
a passions et sans regarder ni en avant ni en arrière. 
<x II approuverait tout ce qu'elle ferait ^ quelle que fût 
« sa sévérité, pourvu qu'elle évitât le scandale (i). 
Cette lettre du roi , à laquelle le parti d'Orange 
attribua toutes les calamités qui accablèrent dans la 
suite les Pays-Bas, occasioua les plus vifs débats 
parmi les conseillers d'état, et les expressions qui leur 
échappèrent dans les entretiens particuliers, soit par 
hasard, soit à dessein, répandirent un efiroi général. 
La terreur qu'inspirait l'inquisition d'Espagne parut 
de nouveau , et son retour semblait annoncer le bou- 
leversement total de la constitution. Déjà on croyait 
voir construire de nouvelles prisons; on entendait 
retentir les chaînes et les carcans; on dressait les 
bûchers; c'était le sujet de tous les discours, et la 
crainte ne pouvait les arrêter. Ainsi qu'à Rome jadis 
on invoquait le patriotisme de Brutus, de même on 
afficha aux maisons des nobles des placards dans les- 
quels on les exhortait à sauver la liberté expirante. 
On faisait paraître contre les nouveaux évêqiies des 

(i) « Supplicii acerbitas benè vivendi disciplina est '. inquisitores 

« praeter me intiieri neminem volo. Lacessant scelus securi. Satis est 
« mihi j si scaudalum déclina verint. » (Burgundius , lib. n , p. 1 1 8. -^ De 
Thou, Histoire universelle, t. V, p. an.— Strada, 1. 1, lib. iv, p. 200, aor.) 



LIVRE II 9 CHAPITRE IV. 1^5 

satires mordantes; on les flétrissait du nom de bour^ 
reaux; on ridiculisait le clergé dans des pièces de 
théâtre , et la calomnie n'épargnait pas plus le trône 
quç le saint-siège (i). 

La gouvernante, efirayée de ces bruits , convoqua 
tous les conseillers d'état et les chevaliers de la Toison- 
d'Or, pour régler, d'après leurs conseils, sa conduite 
dans cette position difficile. Les avis fbrent partagés , 
et la discussion fut très-vive. Chacun, indécis entre la 
crainte et le devoir, hésitait à proposer une résolution , 
lorsque le vieux Viglius se leva et surprit toute l'as- 
semblée par son opinion. « Il ne faut pas, dit-il, son- 
ct ger à rendre publique l'ordonnance avant d'avoir 
« prévenu le roi de l'accueil que vraisemblablement 
<c elle recevra. Il faut même recommander aux inqui- 
<c siteurs de ne pas abuser de leur pouvoir et de ne 
« point agir avec sévérité. » L'étonnement fut encore 
bien plus grand lorsqu'on entendit le prince d'Orange 
combattre cet avis. « La volonté du roi, dit-il, est 
a exprimée d'une manière trop claire et trop précise ; 
« elle est soutenue par trop de délibérations, pour 
a qu'on puisse se hasarder à en retarder plus long- 
ce temps l'exécution sans encourir le reproche de l'opi- 
« niâtreté la plus coupable. » 

ce Je prends sur moi ce reproche , s'écria Viglius ; je 
« m'expose à la disgrâce du roi. Si , par ce moyen , nous 

(i) Grotius, Hb. i, p. i8. — Burgundiiis, lib. ii, p. i^a. — Hopper, 
Recueil des troubles, t. II, part, ii, p. 6i. 



a46 SOULiVEMBMT DES PATS*BA.S. 

a lui conservons le repos de ses Pays-Bas, notre oppo- 
a sîtion nous méritera à la fin sa reconnaissance. » 
Déjà la. gouvernante commençait à pencher vers cette 
opinion , lorsque le prince d'Orange reprit avec viva- 
cité : « Qu'ont produit les représentations réitérées 
a que nous lui avons adressées , les lettres que nous 
« lui avons écrites, l'ambassade que nous venons de 
a lui envoyer? Qu'attendon^-nous encore? rien. Ses 
a conseillers d'état attireront- ils sur eux toute sa 
«( colkv, pour lui rendre à leurs risques et périls un 
a service dont il ne leur saura jamais gré? » L'assem- 
blée garde le silence; personne n'a le courage de se 
ranger à cette opinion ou de la cotaibattre. Mais le 
prince vient d'appeler à son aide la timiditë naturelle 
de la duchessie, qui la fait hésiter dans son choix. Les 
suites de sa' malheureuse soumission aux ordres du roi 
frappent tous les yeux; mais en supposant même 
qu'elle fût asseï; heureuse pour prévenir ces funestes 
résultats par une sage désobéissance , comment prou- 
verait-elle qu'elle les avait eus réellement à craindre? 
De deux conseils elle choisit donc le pire ; quoi qu'il 
arrive , l'ordonnance royale sera publiée. Les factieux 
triomphèrent ainsi , et le seul véritable ami du çou- 
vernement , celui qui , pour servir son roi, avait le cou- 
rage de lui déplaire , ne fut point écouté (i). Cette 
séance mit fin au repos de la gouvernante; c'est de ce 

(t) Burguudius, lib. ii, p. ia3 , 124. — Meteren, p. Sg. — Hoppcr, 
vita Viglii, t. I, part, x , p. 45. 



LIVRE II y CHAPITRE IV. ^4? 

jour que les Belges comptent tous les orages qui dé- 
vastèreat sans interruption leur patrie* Xx)rsque les 
conseillers se séparèrent , le prince d'Orange dit à * 
celui qui était le plus près de lui : ix Nous verroqfi 
bientôt une sanglante tragédie (i)- » 

(() Visuro» iH»s hreyi 9grc^« tr«($œdi« iniUiiii|.'*^jSapper , 1. 1 , p«rt. i , 
p. 45. 

Les historiens du parti espagnol n'oqt pas manqué de faire tourner 
an désavantage de Cuillaume la oonduite qu*il tint dans cette séance, 
et 46 iriomplier dâ cette pMove de la dâloyàulé de son caraotère. « Le 
« prince, disei|t-i]s, qui jua({u'lci s'e^ ^P^é aux newre^ de la «oar 
« pai* ses paroles et par ses actions, tant qu'on pouvait craindre avec 
« quelque fondement qu'elles ne réussissent, les approuva, pour la pre- 
« mîère fois, au mMaent oà une serupuleuse ekéeution des ordres du roi 
« iUMVfât vrawfrnMihiet»eptf à ce iBuvampit, Pour cûnvaâicre Philippe 
« qu'il a mal fait de mépriser ses avertissemens , il risque le bonheur de 
« sa patrie pour laquelle seule il semblait jusqu'alors avoir combattu. 
«< Toute sa conduite antérieure prouve qu^il avait regardé Texécution 
« des édits comme un malheur, et cependant il devient tout à coup 
« infidète à ta pi»pre convktiflD et suit ua plaa opposé, qtioiqtte tous 
• tel wotifi q«i lui avaLsiit prescrit le premier subsbtasuent encore du 
f* côté de la nation. U est donc éiâdent, coiKtîiiueiit ses advenaires, que 
« te bîfl»«tm diu peuple a «u moins de «poov<^ sur lui que sa haine 
f eMiIra «on roi; pour 3a nAiifiûre, il hii kaporte peu de sacrifier sa 

Mais fifll^il )FFM qu'il sacrifiât la nation en appujant ces édits P ou , 
pour |Nrier plus «lairement, en provoqne^-U Texéeuticm en insistimt 
pour leur publieaticn P Nfi dak-oa pas au contraire présumer avec t>eau« 
oiup. plus de vraisemblance quHl. n'en put prévenir les effets que par 
tiatte publication ? La aation était en fermentation, et, suivant toutes 
iet «ppBiraees, les partis échanfEés devaient y opposer «ne résistance 
4|Mi loraertÂt je woaarcpie à céder. VigUus ne le cratgnait41 pas hii- 
même? « Mes concitoyens ont, dans ce moment , se dit le prince d'Orange, 



248 soulèyeheut des pats*bas. 

Le conseil d'état adressa en conséquence un édît à 
tous les gouverneurs des provinces , dans lequel il 
leur était ordonné de faire exécuter à la rigueur les 
ordonnances de l'empereur Charles-Quint , ainsi que 
celles qui avaient été publiées contre les hérétiques 
sous le présent règne, les décrets du concile de Trente 
et ceux du dernier synode épiscopal , de prêter assis- 
tance à l'inquisition y et d'y faire concourir avec une 
égale vigueur les autorités qui leur étaient subordon- 
nées. A cette fin , chaque stathouder devait choisir, 
parmi les membres du conseil privé , un homme ha- 
bile qui parcourrait les provinces en les observant 
avec soin, y ferait de sévères perquisitions sur ia 
manière dont les magistrats subalternes exécutaient 
les ordonnances, et qui en enverrait tous les trois 
mois un rapport détaillé à Bruxelles. On adressa aux 

a rélan nécessaire pour lutter avec suecès contre la tyfjaimie. St je 
« laisse échapper cette. oocasioD, le gouvernement trouvera moyen d'ob- 
« tenir par des négociations secrètes et des intrigues, ce qui ne lui 
« réussirait pas à force ouverte. Il -suivra le même plan, mais avec 
« plus de circonspection et de ménagemens; il n'y a donc que l'excès 
« du mal qui puisse porter les Pays-Bas à revenir vers un but commun 
« et les entraîner à une démarche hardie. » Il est donc évident que le 
prince ne change de langage qu'à Tégard du roi; mais que sa conduite, 
par rapport au peuple, est trèsHX)nséquente avec celle qu'il avait suivie 
précédenunent. Quels devoirs peut>il avoir à remplir envers le roi qui 
soient différens de ceux qu'il a contractés envers ia république ? Doit-il 
empêcher une violence au moment même où elle punira son auteur? 
Agit-il bien en faveur de sa patrie en épargnant à son oppresseur une 
précipitation qui peut seule la sauver de son inévitable destinée ? 



LIV]l£ II y CHAPITAE lY. là^Q 

archevêques et aux évêques une a>pie des. décrets du 
concile de Trente, d'après l'original espagnol , en ajou- 
tant que , dans le cas oii ils auraient besoin de rëdih- 
mer le secours du bras séculier, les stathoudcrs de leurs 
diocèses avaient ordre de leur fournir des troupes sur 
leur réquisition , à moins qu'ils ne préférassent en de- 
mander à la gouvernante elle-même. Aucun privilège 
n'avait de valeur contre ces décrets. Le roi voulait et 
ordonnait que leur exécution n'enlevât aux tribunaux 
particuliers des villes et des provinces aucune de leurs 
attributions (j). Ces ordres, qui furent lus publique- 
ment par les hérauts dans chaque ville, produisirent sur 
le peuple un effet qui justifia complètement les craintes 
du président Yiglius et les espérances du prince 
d'Orange. Presque tous les stathouders refusèrent de 
les exécuter, et menacèi*ent de donner leur démission 
si on persistait à exiger leur obéissance. « L'ordoai- 
« nance, répondire^t-ils, est fondée sur un dénombre- 
«c ment très - fautif des sectaires (2). La justice^ s'ef- 
a fraie devant le nombre immense des victimes qui 

(i) Strada, 1. 1, lib. iv, p. aoi. — Hopper, Recueil des troubles, t. II » 
part, n, p. 53, 54. — Burgundius, lib. ii, p. ii5. — Meteren, p. 39, 
au recto et au 'verso, — Grotius, lib. i, p. 18. 

Schiller n'est-il pas ici en contradiction avec lui-même.' 
(a) Le nombre des hérétiques est rapporté d^une manière fort différente 
par les deux partis, suivant que les passions de chacun le forçaient à 
le diminuer on à l'augmenter; souvent le même parti se contredisait quand 
son intérêt était changé. S'agissait-il de nouveaux préparatifs d'oppression » 
de l'installation de tribunaux de l'inquisition; le nombre des prole^us 



^$0 SOULÉVEMBHT DES PATS^-BaS. 

« s'augmente joumeUemefit. L'idée seule de faire 
« périr dans les flammes <nnquanle k soixante mille 
« citoyens révdte leur humanité. » On vit aussi le bas- 
elergé se déclarer avec véhémence contre les d^rets 
du concile de Trente, qui attaquaient si violemment 
sob ignorance et sa ocHcriqption , et qui te menaçaient 
en outre d'une réforme qui loi ^ftait odieuse, il sacrifia 
en cette occasion a sop intérêt {larticulier l'intérêt de 
l'Eglise, qui devait lui é^e {dus cher, combattit par 
d'amères diatribes les décrets du concile , le concile 
lui-même , et répandit dans tous les esprits les se- 
mences de la rébellion. D'un autre côté, les clameurs 
que les moines avaient autrefois élevées contre les nou- 
veaux évêques retentirent de nouveau. L'archevêque 
de Cambrai parvint enfin , après beaucoup d'opposi- 
tion , k fiiire publier les décrets. Il en oo(ita encore 
plus de peine à Malines et à Utrecht , où les arche- 
vêques étaient brouillés avec leur clergé, qu'on aocu- 
sait'de sacrifier l'Église plutôt que de se soumettre à 
ré6>mier ses nKeui«(i). 

La voix du Brabant s'élevait au-dessus de celles de 



était immense. Était-il question aii contraire de condescendance pour eux , 
de règlemens favorables ; ils étaient si peu nombreux que ce n'était pas 
la pône d%tabKr une disposition nouvelle pour tin si petit nombre de 
médmntes gens. (Hopper, Recueil des trotibles, t. II , part. v\, p. 6a.) 
(i) Hopper, Kecueil des troubles , t. Il , part, n , p. 55 — 6». — Strada, 
1. 1, Kb. V, p. ao3, ao4. -^ Bnrgundius, Kb. n, p. îi5, ti6. — Mc- 
teren^p. 39, au verso. 



LiVRK 11^ CHAPITRE IV. aSf 

toutes Ids proYinces. Ces étals iavoquaient de nouveau 
leur grand {uivilège j d'après lequel il a'ëtait pas per*» 
.mis cb traduire un habitant devant un , tribunal 
étranger. Ils parlaièkit hautement du aerment que le 
roi avait prêté de respecter leurs statuts , et des con*- 
diftions auxquelles ils lui avaient promis obéissance* 
Louvain, Anvers ^ Bnucelles et Bois-le*Duc, protes*» 
tèrént solenneUemânt contre ces infractions à leurs 
droits 9 <Ean$ un raérnoire particulier qu'ils adressèrent 
à la gouvernante (i). CeUa-ci, toujours incertaine, 
toujours flottant entre les partis, trop faible pour 
exéeuter les oi*dres du roi , et plus Êiible encore pour 
luitlésobéir, convoque sans cesse le conseil, entend 
discuter le pour et le contre, et finit toujours par 
adopter ropînion la plus nuisible à ses intérêts. 
D'abord 9 oa veut s'adresser de nouveau au monarque ; 
pui3 ce moyen parait beaucoup trop lent. Le danger 
est pressant, il faut céder au torrent, et modifier de 
son autorité privée, selon les circonstances, l'ordon- 
nance royale. La gouvernante &it enfin compulser les 
annales du Brabant, espérant trouver, dans les instcuo 
tions du premier inquisiteur que Cbarles-^uînt avait 
établi dans cette province , une règle de conduite pour 
le temps présent. Ces iustruction» ne ressemblent pas 
à celles qu'on vient de donner; mais le roi s'est dé- 



(i) Hopper , Kecueil des troubles , t. II, part. ii, p. 64. — Stradft, t. I, 
lib. V , p. ao3 , 204. 



25a SOULàVBMSHT DES PATS-BA.S. 

daré contre toute innovation. Il est donc permis de 
comparer les nouveaux édits avec ces anciennes ordon- 
nances. Cet expédient ne satisfait pas, il est vrai, les 
liantes espérances des états du Brabant , qui avaient 
insisté sur l'entière suppression de l'inquisition ; mais 
elle donne aux autres provinces le signal de protesta- 
tions semblables et d'une opposition aussi courageuse. 
Sans laisser à la gouvernante le temps de se décider, 
elles s'afFranchissent de leur propre autorité de l'obéis- 
sance qu'elles devaient à l'inquisition et de l'assistance 
qu'elles étaient obligées de lui fournir. Les inquisi- 
teurs y qui avaient été naguère invités par des ordres 
exprès à remplir leur devoir avec plus de rigueur, 
se voient tout à coup abandonnés par le bras séculier, 
privés de toute considération et de tout soutien , et 
n'obtiennent de la cour que de belles paroles pour toute 
réponse à leurs plaintes. La gouvernante, en voulant 
contenter tous les partis, les avait tous aliénés (i). 

Tandis que ces clioses se passaient entre la cour, 
les tribunaux et les états , un esprit général de révolte 
se répandait parmi le peuple. On commençait à re- 
chercher les droits des sujets et à examiner le pouvoir 
du roi. a Les Belges , disait-on de toutes parts , et même 
«t hautement, ne sont point assez simples pour ne pas 



(i) Hopper» vita Viglii, 1. 1, part, i, p. 46. — Recueil des troubles 
t. U , pwl. Il , p. 64 , 65. -^ Slrada , M , lib. v , p. ao3 , 204. — Bur 
gundiiu.Ub. u, p. i5o— 154. 



IJVRE II , CHAPITRE IV. ^53 

ce conimitre les droits et les devoirs rëcipro^es des 
ce sujets et du souverain, et pas assez faibles pour ne 
« pouvoir repousser la force par la force s'il fallait en 
Qc ^enir à ces extrémités. » On avait même affiché à 
à Anvers, en plusieurs endroits, un placard dans 
lequel on sommait le conseil de la ville de porter 
plainte auprès de la chambre de justice de Spire 
contre le roi d'Espagne , pour avoir violé son serment 
et attenté aux libertés du pays ; parce que le Brabant , 
faisant partie du cercle de Bourgogne , était compris 
dans les traités de paix de religion de Pàssau et 
d'Augsbourg. Les calvinistes publièrent, à cette 
époque, leur profession de foi, et déclarèrent, dans un 
préambule qui était adressé au roi, que quc^u'ils 
fussent au nombre de cent mille hommes , ils se com- 
portaient néanmoins avec tranquillité, et suppor- 
taient^ comme ses autres sujets, toutes les charges de 
l'état ; a ce qui prouvait, ajoutaient-ils , qu'ils n'avaient 
ff aucun projet de sédition. » On répandit ausçi dans 
le public des pamphlets hardis et dangereux, où la 
tyrannie espagnole était peinte avec les couleurs les 
plus odieuses, et où l'on rappelait à la nation et ses 
privilèges et sa force (i). 

(i) La gouvemante déuonçtt au roi jusqu'à cinq mille de ces écslUa*. 
(Strada, 1. 1, lib- v , p. 207.) On doit remarquer ici le râle important 
que f imprimerie, et en général la publicité a joué dans les troubles dès 
Pays-Bas. Par cet organe, une seule tête turbulente parlait à des milliers 
d'individus. Dans le nombre des pamphlets composés en grande partie 



a 54 SOtILiVEMENT DES PATS<-BAS. 

Les ppépàràtifs militaires de PhiUppe II ccmtre la 
Porte 9 et ceux qu'Eric duc de Bnmsmc &isaît alors 
sur led frontières de l'état, et dont oo ignorait les 
mddby GOBtribuaient à confirmer le soupçon général 
que le gouvernement voulait employer la force armée 
pour soutenir l'inquisition dans les Pays «^ Bas. Déjà 
beaucoup des principaux négocians annonçaient haii^ 
tement le dessein d'abandonner leurs maisons et leurs 
biens pour aller chercher, sous d'autres deux , la liberté 
qu'on voulait leur ravir dans leur patrie^ D'autres 
cherchaient un dief et laissaient échapper des indices 
d'une opposition violente, et l'espérance de secours 
étr^igers (i). 

Il ne manquait plus à la gouvernante, pour être 
entièrement dépourvue de conseil et de souùen , qtie 
d'être abandonnée par le seul homme qui lui était alors 
indispensable , quoiqu'il eut contribué à la précipiter 
dans cette situation périlleuse. «Il était absolument im- 
« possible, lui écrivit Guillaume d'Orange, d'exécuter 
(c désormais les ordres du roi sans allumer une guerre 
<t civile. Si on y persistait néanmoins, il se voyait 
« forcé de prier Son Altesse de faire occuper sa place 

avec toute la bassesse, la grossièreté et la brutalité qui étaient ie caractère 
dJglkMtif de ta ^9pm <les écrits i»rot«»taii» de Fépo^e, il se tfoixrait 
40iiqw|li i8 des «Évragtt 06 r^n dénudait d'ane ma;iiére lumiiieiiie la 
Nbirlé d8 MnseieMe. (Note oMise ptr M. de Udët.) 

(î) Kûffet , Recueil <le9 traubles , t. II, pan. 11, p. ^2. — Strada , 1. 1, 
tib. ^, p. «09, ao8. — ^ Meteren , p. Sg , 40. 



UVR£ II y CHAPITRE IV. a55 

a par uo autre, qui seco&derait mkiix les mtenlions 
a de Sa Majesté , et aurait pluâ d'isfliiience ^ue kn 
« sur l'esprit de la n«tioB« Il espérait que le sale 
« qu'il avait montré dans toute autre ooeasion pour 
a le service de la couronne itiet|rait sa détnarohe 
« aotuelle à l'abri de toute interprétation maligne; 
« car au point où en étai^t les cfaosés^ il ne lui 
<c restait plus d'autre choix ^e de désobéir au roi ou 
« d'agir oontre les intérêts de sa patrie et contre les 
(K siens mêmes. » Dès ce moment, Guillaume d'Ômtigè 
n'assista plus au conseil d'état , et se rendit dans la 
ville de Bréda, qui lui appartenait; là , dans un silence 
observateur, mais qui n'était certainement pas inactif , 
il attendit le dénouement de ce grand événement 
politique. I^e comte de Hoorn suivit son exemple (i). 
Mais d'Ëgmont, toujours indécis entre la république 
et le trône, toujours essayant vainement de réunir en 
lui le bon citoyen avec le sujet obéissant; d'Egmont, à 
qui la faveur du roi était indispensable, ne pouvait 
se résoudre à abandonner le crédit dont il jouissait 
alors à la cour de la gouvernante. Le départ du prince 
d'Orange, à qui la nécessité autant que ses talens 
éminens avaient donné sur la gouvernante toute l'in- 
fluence qu'imposent ordinairement les génies supé- 
rieurs sur les esprits bornés , avait laissé dans la 
confiance de cette princesse un vide dont le comte 

(i) Hopper, Recueil des troubles, t. II, part, u, p. 67. 



a56 sonLivEMEifT des pats*bas. 

d'Egmont s'empara exdusiTemeht, en vertu d'une 
sympathie qui s'établit très^cilemeat entre la fai- 
blesse timide et la faiblesse généreuse. G>mme elle 
craignait autant de soulever le peuple par un abandon 
exclusif dans les partisans de la couronne que de 
déplaire au roi par des liaisons aussi intimes avec les 
che& déclarés de la faction, elle ne pouvait trouver, 
en ce moment , une personne plus digne de sa con- 
fiance que le comte d'fgmont , qui était encore sur 
la limite douteuse des deux partis. 



> • 



•% 



LIVRE TROISIEME. 



CHAPITRE I. 



Conjuration de la noblesse. 



Jusqu'à ce moment, le prince d'Oi*ange, les comtes 
d'Egmont, de Horn et leurs amis paraissaient avoir 
ëté guides autant par Tintérêt du roi que par Tamour 
du bien public. Us désiraient sincèremeiit le main- 
tien de la tranquillité générale , du moins leurs efforts 
et leurs actions n'avaient été en opposition ni avec 
l'un , ni avec l'autre. Il ne s'était encore rien passé 
qui ne fût compatible avec leur fidélité envers le 
prince, rien qui pût rendre leurs intentions sus- 
*pectes, ou qui laissât apercevoir en eux un esprit 
de révolte. Ce qu'ils avaient fai^, ils avaient dû le 
faire par devoir comme membres d'un état libre , 
comme représentans et défenseurs de la nation, 
comme conseillers du roi, et enfin comme des hommes 
de probité et d'honneur. Les armes avec lesquelles 
ils avaient combattu les usurpations de la couronne 
avaient été des représentations, des prières, des 
I. 17 



a 58 SOUL^VEBfENT DES PATS^BilS. 

plaintes respectueuses; jamais ils ne s'étaient laissé 
entraîner par le zèle le plus légitime pour leur cause, 
jusqu'à méconnaître la sagesse et la modération , qui 
sont si souvent violées par l'esprit de parti ; mais tous 
les nobles des Pays-Bas n'écoutèrent pas cette voix 
de la raison y et ne se tinrent pas avec persévérance 
dans les bornes de la prudence. 

Tandis que l'on discutait dans le conseil d'état l'im- 
portante question de savoir si la nation serait ou ne se- 
rait pas malheureuse^ tandis que ses représentans fai- 
saient valoir pour sa défense tous les raisonnemens que 
leur fournissaient la justice et la raison; que la bour- 
geoisie et le peuple exhalaient leur mécontentement éa 
vaines plaintes , en menaces et en malédictioas , on vit 
tout à coup paraître sur la scène une classe de gens 
qui semblait, entre toutes les autres , avoir été moins 
provoquée à se mêler de ces dicussions ^ et à laquelle 
on avait fait peu d'attention. On n'a point oublié cette 
partie de la noblesse dont Philippe , à son avènement 
au troL avait n^ligé de récompenser les services 
et de secourir les besoins; la plupart de ces nobles 
avaient sollicité de l'emploi par un motif bien plus 
pressant que celui de l'honneur seul ; ils avaient ^ par 
d#s causes dont nous avons fait mention plus haut , 
contracté des dettes énormes que toute leur fortune ne 
leur laissait plus l'espoir d'acquitter» En les oubliant 
daos la distribution des places^ le monarque avait 
blessé leur orgneii^ et, ce qui était pis encore, il 



LIVRE III, CHAPITRE I. sSg 

leur avait enlevé tout moyen de subsistance. Il avait 
fait de ces hommes ruinés autant de surveillans oisife, 
de juges impitoyables de ses actions, d'annotateurs 
malicieux de ses fautes , et de partisans d'innovations. 
Leur fierté ne les ayant pas quittés en même temps 
que leur fortune, ils trafiquaient alors forcément de 
leur noblesse et de l'importance républicaine de leurs 
noms , capital qu'il ne leur avait pas été possible 
d'aliéner; ils mettaient en circulation une monnaie 
qui ne pouvait avoir de valeur que dans de pareilles 
circonstances, c'est-à-direleur protection. Guidés par 
une conviction intime de leur importance, ils se 
considéraient comme une puissance intermédiaire 
entre le souverain et les sujets , et se croyaient appelés 
à volet au secours de la république en danger, qui 
les attendait impatiemment comme sa dernière res- 
source. Cette idée n'était ridicule qu'autant que leur 
vanité y prenait part , car les avantages qu'ils savaient 
en retirer avaient en effet de la réalité. Les négo- 
cians de la nouvelle secte, entre les mains desquels 
se trouvait une grande partie des richesses des 
Pays-Bas, et qui ne croyaient pas pouvoir acheter 
trop cher le libre exercice de lèltr religion , ne tar- 
dèrent point à tirer le seul parti possible de cette 
classe ie citoyens qui s'offraient au premier enché- 
risseur, et qu'aucun parti n'avait encore pris àjsa, 
solde. Ces mêmes nobles que, dans un autre temps 
peut-être, ils auraient dédaignés avec l'orgueil que 



!26o SOULà:VEMENT DES PATS-BAS. 

leur inspirait leur opulence , pouvaient en ce moment 
leur rendre des services très*importans par leur 
nombre, leur courage, leur crédit auprès de la mul- 
titude , leur haine contre le gouvernement, leur dé- 
sespoir, et même par leur orgueilleuse pauvreté. Ils 
s'appliquèrent par ce motif à se les attacher étroite- 
ment , à nourrir soigneusement leurs sentimens sédi- 
tieux , à les maintenir dans cette haute opinion qu^ils 
avaient d'eux-mêmes, et, ce qui était plus important 
pour eux, à acheter leur misère par des secours d'argent 
offerts à propos et par des promesses brillantes (i). 
Il y avait très-peu de ces nobles qui ne possédassent 
quelque influence par eux-mêmes ou par leurs al- 
liances avec les grandes familles du pays , et si l'on 
parvenait à les réunir , ils pouvaient élever une voix 
formidable contre la couronne. Beaucoup d'entre eux 
faisaient partie de la nouvelle secte, ou la favorisaient 
en secret ; mais ceux mêmes qui étaient zélés catho- 
liques avaient assez de motifs politiques ou parti- 
culiers pour se déclarer contre les décrets du concile 
de Trente et contre l'inquisition. Enfin tous étaient 
déjà assez excités par leur seule vanité pour ne pas 
laisser échapper cette occasion unique de jouer un 
rôle dans l'état. 

Si l'on pouvait se promettre un résultat irnoortant 
de la réunion de ces hommes en masse , il eût été 

(i) Strada» t. I, lib. ii, p. ga, 93. 



LIVRE III, CHAPITltE I. 26 1 

frivole et ridicule de fonder quelque espérance sur 
chacun d'eux pris individuellement; mais il n'était pas 
très-difficile d'opérer cette réunion , et il fallait pour 
cela des circonstances extraordinaires , qui heureuse- 
ment se présentèrent. Les noces du seigneur de 
Montigny, l'un des grands des Pays-Bas, et celles du 
prince Alexandre de Parme, qui furent célébrées 
vers ce temps à Bruxelles, y attirèrent une grande 
partie de la noblesse. A cette occasion , des paréns se 
retrouvèrent , de nouvelles amitiés se formèrent , les 
anciennes se renouvelèrent. Le malheur général de 
la patrie fut le sujet de tous les entretiens ; le vin et 
la gaieté favorisèrent la confiance. On laissa tomber 
quelques mots de confédération et d'une alliance avec 
des puissances étrangères. Ces f éunions accidentelles 
en amenèrent d'autres^ qui furent concertées ; de 
conversations vagues et publiques , ou en vint bientôt 
à dès entretiens secrets. Sur ces entrefaites, deux 
seigneurs allemands, les comtes de HoUe et de 
Schwarzemberg , s'arrêtèrent quelque temps dans 
les Pays-Bas; ils ne manquèrent pas de faire espérer 
le secours de quelques princes voisins (i). Déjà le 
comte Louis de Nassau , frère du prince d'Orange, 
avait traité personnellement des affaires semblables 
dans plusieurs cours d'Allemagne (2) ; quelques-uns 

(i) Burgundhis, lib. n,p. i5p.-^Hopper, Recueil des troubles, t. II, 
part. II , p. 67, 68. 

(a) Ce n'était pas sans motif que le prince d'Orange avait disparu subi- 



a6a soulAyembht des fatà-bas. 

prétendirent même avoir vu, à cette époque, des 
envoyés secrets de ramiral de Coligny dans les Pays- 
Bas; mais ce C&it est encore douteux. 

Aucune époque ne pouvait être plus favorable à 
un changement politique que le moment actuel : une 
femme au timon des affaires, les stathouders secon- 
dant avec répugnance les projets du monarque et 
disposés à l'indulgence , l'absence de pluûeurs con- 
seillers d'état, les provinces dégarnies de troupes, 
le petit nombre de soldats qui s'y trouvaient , mécon- 
tens de ce qu'on ne payait pas leur solde arriérée , ces 
soldats trop souvent trompés par de Ssiusses promesses 
pour se laisser abuser par de nouvelles, commandés 
par des otHciers qui méprisaient cordialement l'in* 
quisition, et auraient rougi de tirer l'épée pour elle, 
le trésor sans argent pour faire promptement de nou- 
velles levées ou pour recruter des troupes étrangères , 
la cour de Bruxelles, ainsi que les trois conseils, 
divisée par des discordes intérieures, et corrompue 
par l'immoralité; la gouvernante sans pouvoir, le 
roi éloigné, ses partisans peu nombreux, incertains, 
découragés, la faction puissante, les deux tiers de la 
population reventes contre l'église romaine , et avides 



tonent de Bruxelles pour assister, à Francfort-sur- le-Mein, a Félectioa du 
roi des Romains. La réimioii d'un aussi grand nombre de princes aHemands 
devait principalement favoriser cette négociation. (Strada, t I, lib. m, 
p. 149O 



LlVltf III j CHAPITRE I. ^63 

de changemens : telle était la triste position du gou- 
Ycrnement, position d'autant plus malheureuse que 
ses ennemis la connaissaient parfaitement (i). 

Il manquait encore un chef et quelques noms 
imposans pour diriger tant de volontés différentes 
vers un même but, et donner quelque poids à leurs 
premières tentatives. Ces moyens de succès se ren* 
contrèrent dans le comte Louis de Nassau et dans 
Henri de Bréderode; tous les deux, issus de la no- 
blesse la plus illustre du pays, se placèrent volontai- 
rement à la tête de l'insurrection. 

Louis de Nassau, frère du prince d'Orange, réu- 
nissait beaucoup de qualités brillantes qui le rendaient 
digne de figurer sur un théâtre au^i élevé. Les écoles 
de Genève, où il avait étudié, lui avaient inspiré une 
aversion profonde contre la religion catholique et 
l'amour de la réformation , et depuis son retour dans 
sa patrie, il s'était empressé de recruter des partisans 
à ses principes. Les idées républicaines qu'il avait 
puisées dans cette école entretenaient en lui , contre 
tout ce qui était espagnol, une haine ardente qui 
anima toutes ses actions et ne l'abandonna qu'avec 
la vie. Le papisme et le gouvernement espagnol ne 
présentaient à son imagination qu'un seul objet; 
tous les deux lui inspiraient la même horreur. Autant 
les inclinations et les répugnances des deux frères 

(i) GroliiiSy lib. i, p. i^. — Burgundiiis, lib, ii, p. i54. 



!k64 SOULivSMElfT DES PATS-BA5. 

avaient de confcHiiiité, autant les moyens par lesquels 
tous les deux cherdiaient à les satisfaire étaient dif- 
férens. Le tempérament du plus jeune ne lui per- 
mettait pas de suivre les chemins détournés par 
lesquels l'aîné s'avançait vers son but. Celui-ci mar- 
chait à l'accomplissement de ses desseins d'une ma- 
nière lente, mais certaine , et avec un calme que rien 
ne pouvait altérer; une souplesse prudente lui sou- 
mettait les événemens ; l'autre brusquait quelquefois 
la fortune par une impétuosité audacieuse qui ren- 
versait tous les obstacles, mais qui plus souvent 
encore le conduisait à sa perte. Guillaume fut un 
général, Louis rien de plus qu'un aventurier. On 
pouvait compter sur la constance et la fermeté du 
dernier ; mais il aurait fallu que ces qualités fussent 
dirigées par une tête plus sage que la sienne. Il ne 
manqua jamais à sa parole ; ses liaisons résistaient à 
toutes les vicissitudes du sort, parce qu'elles avaient 
été formées par la force des choses, et parce que le 
malheur rend les liens plus durables qu'une insou- 
ciante prospérité. 11 aimait son frère comme la cause 
pour laquelle il donna sa vie. 

Henri de Bréderode, seigneur de Vianen et bour- 
grave (i) d'Utrecht^ descendait des anciens comtes 



(i) Synonyme de vicomte. Bréderode descendait légitimement d'un fils 
d^Amoul, firère piitné de Thierry (on Théodoric rv) , comte de Hol- 
lande. (iVbfe tfu traducteur, ) 



LIVKE 111 9 CHAPITRK 1. a65 

de Hollande, qui gouvernèrent œtte province comme 
princes souverains. Un titre aussi respectable le ren- 
dait cher au peuple, qui avait conservé le souvenir 
de ses anciens maîtres , et qui les respectait d'autant 
plus qu'il avait perdu au changement. Cet éclat héré- 
ditaire convenait parfaitement à l'orgueil d'un homme 
qui parlait sans cesse de la gloire de ses ancêtres , et 
qui se complaisait à se rappeler son antique splendeur 
parce que les regards qu'il jetait sur sa situation 
présente étaient peu consolans. Exclu. de toutes les 
dignités et de toutes les places auxquelles la haute opi- 
nion qu'il avait de lui-même et la noblesse de son ex- 
traction paraissaient lui donner des droits fondés ( i ), 
il haïssait le gouvernement, et il se permettait d'at- 
taquer ses mesures par des déclamations hardies. 
Cette audace lui attira la faveur du peuple ; il favo- 
risait aussi en secret la religion protestante , non par 
conviction intime, mais parce que c'était une déser» 
tion du parti du roi. Il avait plus de loquacité que 
d'éloquence, plus de témérité que de véritable cou- 
rage; il s'exposait au danger plutôt parce qu'il n'y 
croyait pas que parce qu'il savait s'élever au-dessus. 
Louis de Nassau s'enthousiasmait pour la cause qu'il 
défendait , firéderode pour la gloire de l'avoir défen- 
due. Le premier se contentait d'agir pour son parti , 



(i) Go ne lui avait confié que le commandement d'un escadron êe 
cavalerie légère. ( Note du traducteur,) 



tl66 SOULÈVBMCirT DES PkY^BkS. 

le second en voulait être le chef. Nul autre que celui- 
ci n'était pluB propre à commencer une insurrection ; 
mais il était moins que personne en état d'en dirigo* 
ensuite les mouvemens. Quelque méprisables que 
fussent en effet ses menaces , elles pouvaient néaiH 
moins acquérir une grande force, et devenir re- 
doutables par l'opinion qui pouvait s'accréditer dans 
la multitude , qu'il avait des droits à la couronne. Ses 
prétentions sur les possessions de ses ancêtres ne 
consistaient qu'en un vain nom; mais ce nom suC* 
fisait aux knécontens. Une brochure qui fiit répandue 
à cette époque désignait publiquement Bréderode 
comme l'héritier de la Hollande, et au bas d'une 
gravure où il était représenté on lisait cette orgueil- 
leuse inscription : 

Sum Brederodus ego, Batav» non infima gentis 
Glorii, viitatem non umoa pagina daiidjt (i). 

Ce fut vers le milieu du mois de novembre 1 565, dans 
la maison d'un certain Van-Hammes (a) , roi d'armes 
de la Toison*d'Or, que la confédération fut organisée. 
Outre le comte Louis de Nassau et Bréderode , beau- 
coup d'autres membres de la haute noblesse y accé- 
dèrent. Le jeune comte Charles de M ansfeld , fils de 
celui que nous avons trouvé dans les rangs des plus^ 

(i) Grotîus, lib. i , p. ao. — Burgundius, lib. m , p. 35i , 35a. 

(a) Zélé calviniste et Tun des plus ardens partisans de la confédération ; 
il se vantait d'avoir persuadé à plus de deux, mille gentilshommes d*ea 
faire partie. (3trada, t. ï, lib. v, p. aog.) 



LIVRE Ul y CHAPITRE I. 367 

zélés royalistes, les ccNoiteiFiorent de Pallant| comte de 
Culeitibourgh , de Bergh et de Baltembourg , Jean de 
Marnix^ seigaeur de Toulouse, Philippe de Marnix, 
seigneur de Sainte^ Aldegonde , les seigneurs d' Argen- 
teau y de Giberci j de Gistelles , d'Olhain , et un grand 
nombre d'autres* Six hommes (i) décidèrent en cette 
occasion du sort de leur patrie ^ comme jadis les 
confédérés duRuti avaient décidé de la liberté helvé- 
tique ; ils ^Humèrent le flambeau d'une guerre de qua- 
rante ans , €t ils posèrent les fondemens d'une liberté 
dont ils ne devaient jamais jouir eux-mâmes. Philippe 
de Mamix fut le premier à inscrire sop nom au bas 
de la formule de serment dont la teneur suit^ et où 
est développé le but entier de la confédération. 

« Estant choae certaine, pour ce que nous en 
« sonmies deuëment informez qu'il y a des hommes 
ce malins, lesquels sous prétexte de grand zèle qu'ils 
« feigneut avoir de la conseruation et accroissement 
« dé la foy catholique et union des peuples, ne pro* 
« curent rien , que de satisfaire à leur insatiable aua- 
» rice , ambition et intoUérable arrogance : de manière 
« que par leurs paroles miellées et fausses informa- 
c( tiens , ils ont tellement disposé le roy nostre prince , 
«c que de vouloir contre le serment laict à Dieu, et à 



(i) Burgundius , lib. 11, p. i55, i56. — Strada eu nomme neuf, t. I , 
lib. V, p. ao8. — Histoire générale des Provinces-Unies, t. V, liv. xiii , 
p. 95. On en porte le nombre à onze. 



^ 



a68 SOUL^VEHENT 0ES PATS-BAS. 

tf ses fidèles subjets de la Batse-Allemagney sans auoir 

«( égard aux prières qu'ils lui on faict, afin de Vea 

« diuertir, d'introduire auec violence et par force en 

« ces pays, TintoUérable joug de la très-sévère inquisi- 

<c tion , qui répugne à l'usage de toutes les lois divines 

« et humaines : et que l'on cognoist assez que cela 

« tournerait en une extrême ruine de tous les Pays- 

a Bas j puisque telle inquisition ostant l'authorité aux 

<x magistrats , réduit toute la jurisdiction en la main 

« des inquisiteurs , de manière que par ce moyen les 

« pauvres Belges deuenus serfs, pour ce^e cause, 

« auraient continuellement à craindre que quelque 

« Espagnol ou autre personne qui vouleust leur nuire, 

<c les portast au manifeste danger de leurs vies et de 

« leurs moyens : estant aisé à chacun par le moyen 

« de cette inquisition d'accabler leurs ennemis , tant 

m puissent-ils estre de bonne et honneste vie , pour les 

a faire mettre non-seulement en prison , mais aussi les 

a condamner à mort, auec confiscation de tous leurs 

ce biens. Pour ceste cause, nous soussignés, après auoir 

« bien considéré toutes ces choses , nous avons juge 

(c et jugeons estre raisonnable de nous efforcer, par 

a remèdes propres et convenables , à éviter ce mal , 

a afin que nous ne soyons comme exposez en proye 

« de ceux qui , sous prétexte de religios et d'inqui- 

« sition, se veulent enrichir à nos dépens, et pro- 

« diguer nostre sang et nos vies. Pour cette cause 

ce délibérant un si bon œuvre et nous resserrant en 



LIVRE III, CHAPITRE I. 269 

« une ferme et stable ligue et union , nous obligeons 
c< et promettons par serment solemnel , d'empescher 
« avec tout^ nos forces la dicte inquisition y en quel- 
le que manière que ce soit , ou publiquement , ou 
ce secrettementy pu sous autre couleur, prétexte et 
ce nom d'inquisition, de visite, d'édict ou de com- 
c mandement,, elle ne soit soutenue et receùe: ains 
« aous em^Joyerons toutes nos forces à faire qu'elle 
« soit du toutannullée, sappée, extirpée et desracinée 
« comme la source et origine de toute confusion et 
« injustice. Nous protestons, ce néantmoins et pro- 
« mettons à Dieu et aux homipes , de bonne foi et CQn- 
<c. sdeiice , que par cette union , nous ne ferons aucune 
«c chose qui tende aucunement au mespris de Dieu , 
« ny à la diminution de l'authorité et dignité du roi 
oc ou de ses édicts et ordonnances : ains au contraire, 
• nostre intuition est de conseruer toute sa bonne 
« volonté et police, et de défendre sa dignité en résis- 
<c tant de tout nostre pouvoir à toute sédition et 
« tumulte populaires. 

«Pour ceste cause, nous auons promis et juré 
<r ceste union , et promettons et jurons que nous la 
er garderons inviolablement tant que nous vivrons, 
« et prenons Dieu à tesmoin que jamais nous n'y con- 
ff treviendrons en quelque sorte que ce soit. Et, a^n 
<c que ceste nostre union soit à tousjours plus stable 
(c et plus ferme, nous promettons tous soubsignés, 
« la foy, aiée et faveur l'un à l'autre, de manière 



U70 SOULÈVrMffUt IMRS PAYS-BAS. 

ce qu'aucuns de nostre union ne soit intéressé en sa 
a personne et biens , à cause de laditte inquisition 
a et des ëdicts qui en dépendent : moins pour le 
« regard de peste nostre union et fraternité , et ad- 
(c uenant qu'aucuns des nostres ainsi unis soit tra^ 
« vaille et persécuté pour ce subject, nous jurons et 
« en appelons Dieu à témoin que nous lui donne* 
« rons secours et l'assisterons de nos vies et de nos 
ff ni<^enSy sans rien espargner. Geste nostre union 
« ne tient rien du rebelle , veû que son origine n'est 
tt autre c^ose qu'un zèle et sainct désir de cons^fver 
tf la gloire de Dieu , la majesté du roy y le repos et 
ff la tranquillité publique , et défendre nos vies et nos 
« biens, nos femmes et nos en&ns, à quoi Dieu et la 
« nature nous d>ljge ; nous voulons aussi et promet- 
« tons l'un à l'autre , qu'en ces choses et semblables , 
cr chacun soit tenu se conformer à la volonté et aa 
« conseil de tous les confédérés , ou de la phia grande 
« partie : au moiiks de ceux qui seront députez à tela, 
« afin que par ce moyen , ceste nostre union demeure 
ce perpétuellem4(nt unie et plus ferme ; et ce qui y 
« sera délibéré et fait , d^neure plus valable par le 
« commun consentement. £n tesmoignage et confir* 
ce matiOQ de ceste nostre union et alliance ^ nous in- 
«c voquons le très^inct nom de Dieu vivant, créateur 
«t du ciel et de la terre , comme juge et scrutateur des 
« cœurs, des consciences et des pensées, et comme 
a celui qui cognoist bien la pureté de vHm^ intentions* 



LITRE Illy CHAPITRE I. ^'Jl 

a Nous le prions donc très*huinbleinait , nous assister 
« de la grâce du Sainct Esprit , afin que toutes nos 
a pensées et œuvres ayent bcm et heureux suocez. A 
« lliopneur de son très-sainct nom mesme , paix et 
a tranquillité publique et salut de nos âmes (i). » 

Ce compromis Ait aussitôt traduit en plusieurs 
langues et répandu dans toutes les provinces. Chacun 
des confédérés rassembla ce qu'il avait d'amis, de 
parent, de partisans et de vassaux, pour donner 
promptement à la confédération l'apparence d'une 
masse imposable» On donna de grands festins qui 
durèrent des journées litières, tentation irrésistible 
pour une classe d'hommes sensuels chez lesquels la 
misère la plus profonde n'avait pu étouffer le gùùt 
des plaisirs de la table. Chacun y était le bien-venu ; 
et quiconque y assistait était capté par les assurances 
les plus prévalantes d'amitié , échauffé par le vin , 
entraîné par l'exemple et subjugué par le feu d'une 
sauvage éloquence. On obtint la signature de beau- 
coup d'autres, en leur conduisant, pour ainsi dire, 
la maia. Ceux qui étaient indécis furent blâmés; on 



(i) Burgundius, lib. ii, p. i56 — iSg. — Strada, 1. 1, Hb. p. ao8. 

lialgré toutes mes recherches , je n*tii pu trouver cette pièce importante 
en français et en ender q» dans l'histoire générale de k guerre de Flandre, 
divisée en deux parties par Gabriel Cba|ypuj8| secrétaire et interprète 
du roi. Paris, Robert Fouet, i633, t. I, p. a4 et sS. H est d'autant 
plus extraordinaire cpie les historiens ne l'aient pas recueillie qu'elle dut 
être fort répandue à f époque oà elle parut. ( Trad. ) 



37» SOULiîVEaiElfT l)BS PATS-BAS. 

menaça les gens timides; on étouffe la voix de ceux 
qui gardaient leur fidëlifté au roi, plusieurs mêmes ne 
savaient pas oe qu'ils avaient signé, et eurent honte 
de s'en informer par la suite : l'esprit de vertige qui 
était général ne permettait plus la possibilité du 
choix ; quelques-uns y prirent parti par légèreté ; une 
confraternité brillante attira les petits ; le grand 
nombre donna du cœur aux plus timides. On alla 
jusqu'à contredire la signature et les armes du prince 
d'Orange, des comtes d'Ëgmont, de Horn, de Megen 
et autres. Cet artifice valut à la confédération plu- 
sieurs centaines de partisans. On chercha surtout à 
attirer dans le parti les officiers de l'armée, pour s'as- 
surer d'aussi puissans auxiliaires s'il fellait en venir 
aux voies de fait. Cette tentative réussit auprès de 
beaucoup d'entre eux, particulièrement des subal- 
ternes , et le comte de Bréderode tira même l'épée 
contre un enseigne qui voulait prendre le temps de 
réfléchir. Des hommes de toutes les classes , de tous 
les états signèrent cet acte ; la religion n'y fit aucune 
différence; des prêtres catholiques même s'associèrent 
à la confédération : tous n'agissaient pas par les mêmes 
motifs , mais ils se servaient tous du même prétexte. 
Les catholiques ne demandaient que l'abolition de 
l'inquisition et l'adoucissement des édits ; les protes- 
tans aspiraient à une liberté de conscience illimitée. 
Quelques têtes plus hardies ne se proposaient rien 
moins que le renversement total du gouvernement 



LIVRE m, CHAPITRE I. ^'jZ 

existant, et les plus nécessiteux fondaient de cou- 
pables espérances sur le désordre général (i). 

Deux festins d'adieux donnés dans ce temps 
aux comtes de Schwarzemberg et de HoUe, l'un à 
Breda et l'autre peu de temps après à Hoogstraeten, 
amenèrent dans ces deux villes un grand nombre 
de membres de la première noblesse, parmi lesquels 
se trouvaient beaucoup de ceux qui avaient signé 
le compromis. Le prince d'Orange, les comtes d'Eg- 
mont, de Hom e% de Megen, assistèrent aussi à 
ce repas, mais sans s'être concertés d'avance, et 
même sans prendre part à la confédération , quoique 
l'un des secrétaires du comte d'Egmont et quelques " 
serviteurs des autres seigneurs y fussent entrés ouver- 
tement. Pendant ces festins trois cents personnes se 
déclarèrent pour le compromis , et après avoir décidé 
qu'on irait présenter une requête à la gouvernante, 
on mit en délibération si l'on s'y rendrait avec ou sans 
armes. Le comte d'Egmont ne voulut d'aucune 
manière prendre part à l'entreprise. Hoom et le 
prince d'Orange furent choisis pour arbitres. Ils se 
prononcèrent pour la modération et la soumis- 
sion. On adopta leur avis , et l'on convint du jour 
oïl l'on se réunirait à Bruxelles (2). 

Le comte de Megen donna à la gouvernante le pre- 



(i) Strada, 1 1, lib. ▼» p. 210, aii.-*-Burgi]ndiii9, lib. n, p. 159 — 161. 
(a) BurgundiuSjlib. 11, p. i5o — 166. 

I. 18 



^74 SOULEVEMENT DES PATS-BAS. 

mier avis de cette conjuration de la noblesse, a On a 
« formé un complot, dit-il, trois cents gentilshommes en 
« font partie; il s^agit de la religion ; ceux qui y ont pris 
« part se sont engagés par un serment; ils comptent beau- 
« coup sur des secours étrangers ; bientôt son altesse 
ce en apprendra davantage. » Il ne voulut pas entrer 
dans de plus longues explications, malgré les instances 
pressantes que lui fit la gouvernante. Il déclara seule- 
ment qu'un gentilhomme lui avait confié le tout sous le 
sceau du secret , et qu'il lui avait juVé de ne pas le trahir; 
dans le fait c'était moins cette délicatesse qui Tempe- 
chait de s'expliquer plus clairement que son aversion 
pour l'inquisition à laquelle il ne voulait pa&pl^ter son 
appui. Bientôt après , le comte d'Egmont remit à ta 
gouvernante une copie du compromis , en lui noi^mant 
presque tous les conjurés. Le prince dY)range v de son 
côté, lui écrivit qu'on enrôlait une armée, que qtiatre 
cents officiers étaient déjà nommés, et qu'incessam- 
ment vingt mille hommes paraîtraient sous les armes. 
C'est ainsi qu'on exagérait à dessein les mauvaises 
nouvelles et que chacun grossissait le danger (i). 

Étourdie par la première nouvelle de ce complot, 
et n'écoutant que sa ïrayeur^ elle convdque en toute 
hâte les conseillers d'état qui se trouvaient alors à 
Bruxelles, et invite en même temps, plar des lettres 



(i) Hopper, Rectieil des troubles, t. Il, pari, ti," p. 69, 70. — Biir- 
gundius,lib. n, p. 166, 167. 



LIVRE III, CHAPITRE I. ^76 

très-pressantes, le prince d'Orange et le comte de 
Hoorn à venir reprendre dans le conseil d'ëtat les 
places qu'ils avaient abandonnées. Avant leur arrivée , 
elle délibéra avec d'Egmoqt , de Megen et de Barlai- 
mont , sur ce qu'il y avait à faire dans une circonstance 
aussi critique. U s'agissait de savoir si l'on prendrait 
à l'instant les armes, ou si, cédant à la nécessité, on 
accéderait aux demandes des conjurés^ ou bien en- 
core , si on les amuserait par des promesses et une 
condescendance illusoire jusqu'à ce qu'on eût reçu 
d'Espagne des instructions , et que l'on se fut procuré 
de l'argent et des troupes. Pour adopter le premier 
; parti , il fallait des ressources pécuniaires ; il était éga- 
lement indispensable d'être certain de l'armée dont on 
craignait déjà la défection. Le second parti ne serait ja- 
mais approuvé. par le roi, et servirait plutôt à élever 
qu'à abattre l'audace des confédérés, tandis qu'au 
, contraire, une condescendance dirigée avec habileté, 
et une amnistie prompte et sans restriction, étouf- 
feraient peut-être la révolte encore au berceau. Cette 
dernière opinion fut celle des comtes d'Ëgmont et de 
Mègen; mais Barlaimont la combattit. « I^s bruits 
« sont exagérés , dit ce dernier ; il est impossible qu'un 
€( armement aussi considérable ait pu s'effectuer avec 
<c autant de mystère et de promptitude. Une réunion 
c( de quelques hommes turbulens excités par deux ou 
« trois enthousiastes , voilà tout. La tranquillité re- 
« naîtra lorsqu'on aura abattu quelques têtes. » 



276 SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS. 

La gouvernante se décida à attendre Topinion du 
conseil d'état ; mais dans Fintervalle elle ne resta pas 
inactive. Elle fit inspecter les fortifications des places 
les plus importantes et réparer celles qui avaient souf- 
fert. Elle donna Tordre à ses ambassadeurs dans les 
cours étrangères de redoubler d'activité. Elle expédia 
des courriers en Espagne. Elle s'efforça en même temps 
de donner de la consistance au bruit de la prochaine 
arrivée du roi^ et de faire paraître dans sa conduite 
extérieure la fermeté y l'égalité de caractère qui attend 
l'attaque et ne la redoute pas (i). 

Le 27 mars i566, quatre mois après la signature 
du compromis, tout le conseil d'état se rassembla à 
Bruxelles. Le prince d'Orange , le duc d'Arschot , les 
comtes d'Egmont, de Bergh, de Megen, d'Aremberg, 
de Hoorn , de Hoogstraeten y de Barlaimont s'y trou- 
vèrent avec les seigneurs de Montigny, dllachicourty 
tous chevaliers de la Toison- d'Or , le président 
Yigliusy le conseiller d'état Philibert de Bruxelles, et 
les autres assesseurs du conseil privé (2). On y prit 
connaissance de plusieurs lettres qui fournirent des 
détails plus étendus sur le plan de la conjuration. 
L'extrémité à laquelle était réduite la gouvernante 
donna aux mécontensune importance dont i\è ne man- 
quèrent pas de profiter. Ils exhalèrent leurs sentimens 

(i) Strada, 1. 1, lib. v, p. ai2, ai 3. — Burgiindius, lib. 11 , p. 168, 169. 
(a) Hopper, Recueil des troubles, t. II, part, ii, p. 71 , 7a. — Bur- 
gundius, lib. II, p. 173. 



LIVRE III, CHAPITRE I. 277 

€X>inprimës depuis long-temps, et se permirent des 
plaintes amères contre le gouvernement. «Il y a peu 
« de temps , dit le prince d'Orange , que le roi a en- 
oc voyé quarante mille florins dW à la reine d'Ecosse 
a pour la soutenir dans ses entreprises contre l'Angle- 
a terre, et il laisse ses Pays-Bas succomber sous le 
a poids d'une dette énorme. Mais sans parler de l'em- 
« ploi , si hors de saison , de ces subsides et de l'évé- 
c< nement qui les avait fait tomber dans les mains 
a d'Elisabeth ( i ) , pourquoi exciter contre nous la 
a colère d'une reine dont il nous est si important 
« de conserver l'amitié, et dont la haine nous est si 
« redoutable ? » 

Le prince ne put ensuite s'empêcher de faire allu- 
sion à la secrète aversion que le roi avait conçue contre 
la famille de Nassau et contre sa personne en particu- 
lier. « Il est évident, ajouta-t-il, que Philippe est 
« d'accord avec les ennemis héréditaires de ma maison 
« pour se débarrasser de moi , de quelque manière que 
<c ce soit, et qu'il en attend l'occasion avec impa- 
(c tience. » A l'exemple du prince d'Orange , le comte 
de Hoorn et plusieurs autres prirent la parole, et 
rappelèrent avec passion leurs services et l'ingra- 
titude du roi. La régente eut peine à calmer ce 
tumulte et à ramener les esprits à l'objet véritable de 



(t) Une tempête avait jeté dans un des ports d'ÀDgleteiTc k Taissean 
qui portait cet argent. 



278 SOULÈVEMENT DES PATS-BA.S. 

la séance. Il s'agissait de décider si Ton accueillerait 
ou non les confédérés dont on connaissait mainte- 
nant Tintention , de présenter une supplique à la cour. 
Le duc d'Arschot, les comtes d'Aremberg, de Megen 
et de Barlaimont j se prononcèrent pour la négative. 
ce Qu'est-il besoin y dit ce dernier^ de cinq cents 
d hommes pour présenter seulement un petit écrit? 
« Ce mélange d'humilité et d'audace ne prouve pas de 
« bonnes intentions. Qu'ils nous envoie^ l'un des 
c( plus distingués d'entre eux , sans pompe et sans 
« orgueil y pour nous exposer leur d^nande. S'ils ne 
« le veulent pas , il faut leur fermer les portes ; ou si 
oc on veut les recevoir , qu'on les observe avec la plus 
« grande sévérité, et que l'on punisse de mort la pre- 
oc mière témérité dont un d'eux se rendra coupable. 1» 
Le comte de Mansfeld, dont le fils Charles était au 
nombre des conjurés j se déclara contre eux. Il avait 
menacé son fils de le déshériter s'il ne se retirait pas 
de la confédération. Les comtes d'Aremberg et de 
Megèn n'étaient pas non plus d'avis de recevoir la re- 
quête y mais le prince d'Orange , les comtes d'Egmont, 
de Hoom j de Hoogstraeten et plusieurs autres mem- 
bres, opinèrent avec force pour l'admission, a Les 
c( confédérés, dirent -ils, leur étaient connus comme 
« des hommes d'honneur et de probité. Un grand 
oc nombre d'entre eux leur étaient attachés par les 
« liens de l'amitié ou de la parenté, et ils se rendaient 
« garans de leur conduite. Il était permis à chaque 



LIVRE III, CHAPITRE f. 279 

«c sujet de présenter une requête. On ne pouvait pas^ 
ce sans injustice , refuser à une assemblée aussi respec- 
te table un droit dont jouissî^it le dernier citoyen de 
« l'état. » U fut donc résolu d'admettre les confédérés, 
puisque la majorité était de cet ayis , pourvu qu'îJU se 
présentassent sans armes, et qu'iM se conduisissent 
avçc décence* Les discussioqs de^ conseillers avaient 
occupé la plus grande partie ^ temps, et Ton &it 
forcé de remettre la suite de la délibération à une 
seconde séance^ qui fut ûxée au lendemain ( i ). 

Pour ne pas perdre, comme le jour précédent,, 
l'objet principal de la délibération en plaiptes inutiles, 
la gouvernante, cette fois-ci ^ s'empressa d'aller au 
but. a Si qpus pouvions , d^^-ellç , apporter quelques 
« remèdes aux maux présens par des disputes et par 
« des plaintes , il n'aurait pas été nécessaire de vous 
« assembler encore aujourd'hui , puisque hier on n'a 
« fait autre chose que de se plaindre et que la plu- 
ie part des conseillers n'ont parlé que de leurs intérêts 
ce et de leurs raécont^ntemens particuliers; mais quel- 
ce que fondées que soient les plaintes, elles perdent une 
a par^e de leur j^stice quand elles se font hors de 
« propos, au moins elles détournent l'attention des 
« conseillers, et comme elles touchent l'esprit, et 
« qu'elles lui font, pour ainsi dire, perdre sou im- 
« partialité, elles l'empêchent souvent d'agir. Bréde- 

(i)Slrada, l, I,lib. v, p. 212 — 21 5. 



a8o SOULÈVEMENT DES PATS-BAS. 

a rode me doit demander au nom de ses compagnons , 
« qu'on abolisse Tiaquisition et qu on modère les 
« peines qui sont ordonnées par Tédit touchant la 
« religion. Je veux savoir de vous, dont j'ai si sou- 
« vent reconnu la prudence et la fidélité ^ quelle 
« réponse je dois lui faire; mais avant que vous me 
«c donniez votre opinion, je crois devoir vous dire 
« des choses qui ne seront sans doute pas inutiles, 
«c et ne peuvent vous être désagréables. J'apprends 
« qu'il y en a beaucoup qui osent blâmer ouvertement 
m les édits de l'empereur Charles, mon seigneur et 
« mon père, ccmmie étant inhumains, cruels et insup- 
« portables aux peuples; je ne dis rien maintenant de 
a l'inquisition , j'en parlerai bientôt; ceux qui tiennent 
a ce discours ne font pas seulement injure à un prince 
(t si sage, et qui a eu tant d'amour pour sa patrie; 
a mais à vous, chevaliers de la Toîson-d'Or, à vous 
a conseillers. et autres membres des états du pays, 
« puisque ce fut par votre avis et par votre consente- 
« ment que fempereur établit ces lois; il y en a 
tf parmi vous qui n'en ont pas perdu la mémoire, et 
a il n'y a personne qui ne les puisse Kre dans l'édit 
a de l'année i53i , sur lequel toutes les autres ordon- 
« nances sont basées. Pourquoi donc accusent- ils 
« maintenant la sévérité de l'empereur? Pourquoi 
ce condamnent-ils des mesures, ou qu'ils avaient ap- 
« prouvées eux-mêmes, ou qui ont été approuvées 
« par les suffrages de tout le monde? Quoi! parce 



LIVRE III, CHAPITRE I. Îi8l 

« que le mal s'augmente aujourd'hui, doit-on dif- 
« férer le remède ? Et quelle puissante raison pourra 
« persuader qu'on doive épargner le (ev et le feu , 
(c maintenant que l'hérésie s'empare tous les jours de 
« quelques nouvelles parties de l'état? Cette puis- 
er sance de l'Église d'informer contre les hérétiques 
<c n'a point d'autre but que de prévenir par la crainte 
ce l'audace des impies, ou de la réprimer par les châ- 
« timens. Je sais qu'on déteste universellement l'in- 
<c quisition , et je n'ai pas dessein de m'opposer à 
a cette heure à la haine qu'on a pour elle , quoique 
<c cette forme de justice ne soit pas nouvelle dans les 
et Pays-Bas, et que vous sachiez bien qu'il y a déjà 
ce seize ans que l'empereur mon père l'établit dans 
« ces provinces ; mais dites-moi , je vous prie , quelle 
et sévérité trouveat-vous dans cette inquisition, que 
« vous ne trouviez aussi dans les ordonnances de 
« l'empereur ? Au contraire , si vous y voulez prendre 
« garde, ces ordonnances sont bien plus sévères que 
« l'inquisition. Ce n'était donc pas sans sujet que le 
« roi s'étonnait dans les lettres que je lus il y a trois 
« ans en présence d'une partie de cette assemblée, 
« que les Flamands eussent tant de crainte et d'horreur 
« de l'inquisition d'Espagne , vu que les édits de l'em- 
« pereur ordonnaient des peines, et plus rigoureuses , 
« et en plus grand nombre contre les fautes de 
<£ religion. Que si ces édits ont été faits justement 
« par le prince, et qu'ils aient été reçus dans les 



aSa SOULÈVEMENT DES PAYS-BAS. 

« provinces du oonsentement des états, pourquoi 
«r donner tant de combats, povvquoi iaire tant de 
« violences pour s'opposer à Tinquiskion , qui ne tend 
a qu'à la même fin , et qui y veut arriver par des 
a voies plus douces et plus modéra ? Je ne vous ai 
« pas dit ces choses pour vous ôter la U)erté de vos 
a opinions, je vous l'ai toujours laissée, je vous la 
<( laisserai toujours; prenez g^rde seulement que la 
« haine ou l'affection ne voi;» ôte cette liberté (i). » 
Le conseil d'état se partagea comme de coutume 
entre deux opinions , mais le nombre de ceux qui 
plaidaient la cause de l'inquisition , et qui se pronon- 
çaient pour l'exécution littérale des édits , fiit de 
beaucoup inférieur au parti contraire à la tête duquel 
était le prince d'Orange. « Plût à Dieu , s'écria-t-il , 
« que mes avis eussent obtenu quelque confiance 
ce lorsque je hasardai de prédire ce qui arrive main- 
¥ tenant ! on n'aurait pas eu recours d'abord à des 
ce remèdes extrêmes qui ont aigri les esprits , et les 
« personnes qui sont tombées dans l'erreur n'y au- 
« raient p2|s été confirmées par les moyens mêmes 
«que l'on a employés pour les en retirer. Nous 
« sommes tous , comme vous le voyez , animés du 
« même esprit ; nous voulons tons être assurés que 



(i) Strada, t. I,-lib. v, p. si6 — a 19. — Ici je n'ai point traduil 
Schiller, qui a fort abrégé le discours de Margueriie, et je l'ai donné tel 
qu'il se trouve dans les historiens contem]K>rains. {Note ch traducteur.) 



LIVRE m, CHAPITRE I. a83 

ce lat religion catholique ne coure aucun danger , et si 
ce son salut ne peut s'effectuer sans le secours de l'in- 
cc quisition, eh! bien, nous offrons pour son service 
« et notre fortune et notre sang ; mais , comme vous 
a venez de l'entendre à l'instant, c'est sur ce point 
a que la plupart d'entre nous sottt d'un avis différent, 
ce II y a deux sortes d'inquisition ; l'une est exercée 
a au nom du pape , et l'autre le (at de temps immë- 
ce morial par les évêques. La puissance des préjugés 
ce et l'habitude nous ont rendu cette dernière suppor- 
cc table et légère. Elle trouvera peu d'opposition dans 
a les Pays-Bas , et l'augmentation du nombre des évé- 
« ques la rendra suffisante. Qu'est-il donc besoin d'éta- 
cc blir la première y dont le nom seul soulève tous les- 
« esprits? Tant de nations en sont exemptes; pour- 
ce quoi nous serait-elle imposée malgré nous ? Avant 
t( Luther on ne la connaissait pas ; l'empereur fut le 
ce premier qui l'institua ; mais ce fut dans un temps 
ce où l'on manquait de surveillans ecclésiastiques , où 
a les évéques,peu nombreux ^ se montraient en outre 
a insoucians y et lorsque l'immoralité du clergé l'ex- 
« cluait dû tribunal des juges : maintenant tout est 
a changé; nous comptons autant d'évéques que de 
fit provinces; pourquoi l'art de gouverner ne suivrait^il 
a pas l'esprit des temps ? Assurément , nous n'approu- 
(c verions pas le médecin qui , pobr guérir une plaie 
ce qui semblerait exiger des remèdes doux ^ propo- 
(c serait de couper ou de brûler la partie malade. 



a84 SOULèVEMElTT DES PA.T5-BAS. 

« Nous avons besoin d'indulgence , et non de sévérité. 
« Nous voyons la répugnance du peuple que nous 
o( devons chercher à apaiser , pour qu'elle ne d^é- 
a nère pas en révolte. La mort de Pie lY a annulé 
a les pleins pouvoirs des inquisiteurs ; le pape actuel 
a ne leur a point encore envoyé de confirmation , sans 
a laquelle aucun inquisiteur n'a jusqu'ici osé exercer 
a son emploi. C'est donc le moment de les suspendre , 
a sans léser les droits de personne. 

« Le jugement que je porte de l'inquisition peut 
« aussi s'appliquer aux édits. Le besoin des temps 
<c les a fait naître , mais ces temps ne sont plus. Viglius 
« a dit que l'hérésie ne pouvait être extirpée autre- 
ce ment que par le fer. Une si longue expérience de- 
cc vrait enfin nous avoir convaincus que nul moyen 
« n'est moins efficace contre l'hérésie que le glaive 
a et les bûchers. Quels progrès incroyables la nouvelle 
« religion n'a-t-elle pas faits dans^nos provinces depuis 
a peu d'années ? Et si nous cherchons à découvrir la 
a. cause de cet accroissement j nous la trouverons dans 
« la glorieuse fermeté de ceux qui sont tombés vic- 
a times de leur croyance. Les hommes ne renoncent 
a pas sans raison à la vie , et s'exposent encore moins 
a à de cruels supplices. Le mépris de la mort et de 
(c la douleur que portent au plus haut degré les héré- 
« tiques qu'on livre aux bourreaux, produit les effets 
tf les plus puissans sur l'esprit des spectateurs, en fa- 
ce veur d'une religion pour laquelle ils voient souffrir 



LIVRE III, CHAPITRE I. 285 

« avec tant de courage. Émus de pitié , pénétrés d'ad- 
« miration pour cette fermeté inconcevable , les 
(c hommes qui l'observent sont bien tentés de soup- 
« çonner qu'elle doit être le fruit de la vérité. Les 
« hérétiques ont été traités, en France et en Angle- 
« terre, avec autant de sévérité qu'en Flandre. Cette 
« conduite a-t-elle mieux réussi dans ces états que 
«c parmi nous? Les premiers chrétiens n'avaient-ils 
« pas coutume aussi de se vanter que le sang des 
<c martyrs était la semence féconde qui donnait à 
c< l'Église de nombreux prosélytes. L'empereur Julien, 
ce l'ennemi le plus formidable qu'ait jamais eu le 
a christianisme , était convaincu de cette vérité ; et , 
<c persuadé que l'oppression et la rigueur ne ser- 
(c viraient qu'à enflammer ce zèle ardent qu'il désirait 
« éteindre , il eut recours au ridicule et au mépris , et 
« trouva ces armes bien plus efficaces que la perse- 
<c cution et les échafauds. L'empire grec fut, à diffé- 
« rentes époques , infecté de diverses sortes d'hérésie , 
« Arius , sous Constantin , Aétius sous Constance , 
<c Nestorius sous Théodose. On n'infligea jamais aux 
« hérésiarques eux-mêmes ou à leurs disciples des 

• 

« châtimens semblables à ceux qui désolent au- 
a jourd'hui notre malheureux pays. Et que sont de- 
a venus tous ces ariens qu'un royaume, qu'un empire, 
« que dis-je , un monde entier paraissait ne pouvoir 
(c contenir ? Telle est la nature de l'hérésie ; la mé- 
« prisez-vous , elle retombe dans sa nullité ; la per- 



u86 SOULÈV£M£IIT DES P\TS-BAS. 

« sécute2*¥OUS , VOUS lui donnez sans cesse des forces 
« nouvelles. C'est un fer que rouille le repos et que 
a le travail aiguise. Dédaignez-la j dëtoumez-en les 
« yeux y et elle perdra son attrait le plus puissant , 
« le charme de la nouveauté, et. celui d'une chose 
« défendue. Pourquoi ne pas nous contenter de me- 
« sures qui ont été trouvées suffisantes par d'aussi 
« grands princes ? Leur exemple doit être notre 
« meilleur guide. 

« Mais pourquoi chercher dans l'antiquité païenne 
tt des exemples que nous présente le r^ne glo- 
« rieux de Charles-Quint , le plus grand des mo- 
«narques, lorsque, vaincu par ! tant d'expériences, 
a il abandonna le chemin sanglant des persécutions , 
« et adopta la voie de la tolérance , plusieurs aimées 
« avant son abdication. Philippe lui-^même , notre 
a trèsigracieux seigneur, a paru pendant quelque 
« temps porté aux mesures modérées ; les suggestions 
ccde ^OranveUie et des évèqu^ l'en ont détourné. 
«Qu'ils voient euxH»£mes si leinrs copseils ont été 
«.saluitaite^. Pour moi j'ai toujours été pecsiwdé que 
« les lois doivent être: en rapport avec )#S) hm^ivs , et 
« les maximes avec le siècle pù elles sont suivies , 
« si l'on veut en obtenir des i^ésuHats favoi:|d>le3. 
«.Souvent une faible < étincelle a)]iume un immense 
« iipicendie. ; Je finis en rappelant à votre souvenir 
«l'étroite inteUigence qui existe entre lesifaugnanots 
« et les protestants flamands : gardons-nous bien d'ir- 



LIVRE III, CHAPITRE I. 287 

« piler ceux-<;i plus qu'ils ne le sont ; n'imitons pas 
« les catholiques français, afin qu'il ne prenne pas 

« 

« fantaisie à nos compatriotes de jouer contre nous 
« le rôle des huguenots , et de plonger comme eux 
« leur patrie dans leis horreurs d'une guerre civile (i). 
Si les représentations du prince d'Orange ne furent 
pas cette fois^ds effet, il le dut moins à la vérité et 
à la solidité de ses raisonnemôns, qui furent appuyés 
par la majorité des membres du conseil , qu'à l'état 
de décadence des forces militaires et à l'épuisement du 
trésor, qui mirent obstacle à ce qu'on appuyât l'opi- 
nion contraire par la force des armes. Afin de résister 
à la première attaque et de gagner le teiQps néces- 
saire pour se placer dans une position plus avanta- 
geuse, on convint d'accorder aux confédérés une 
partie de leurs demandes. On résolut aussi d'adoucir 
les édits de l'empereur , comme il l'eût fait lui-même 
s'il eût existé dans ces- jours malheureux , et comme 
il l'avait fait une fois dans de pareilles circonstances, 
sans craindre de compromettre sa dignité. Il fut dé- 
cidé que l'inquisition ne serait point établie dans les 



(i) Burg^dius, lib. 11, p. 174 — 180. Cet auteur, zélé défenseur de 
la religion catholique et du parti espagnol, ajoute: «Nemini mirum 
« Tideri débet, tantam in illo principe eluxisse cognitionem philosophie, 
tt Ex Baldini coUoquiis hauserat. His ille artibus rempublicam oomponere 
« susceperat, p. 180. » J'ai mis à leur place plusieurs phrases de ce 
discours qui avaient été omises par Schiller. — Strada, t. I, lib. ▼, p. 21S, 
a 19. {Note du traducteur.) 



a88 SOULÈVEM£irT D£Â PAT&-BAS. 

villes où elle n'existait point encore ; qu'elle procé- 
derait avec plus de modération dans celles où elle 
était en exercice , ou même qu'elle y serait entière- 
ment suspendue , les inquisiteurs n'ayant pas encore 
été confirmés par le nouveau pape. On s'exprima 
ainsi pour ne pas laisser aux protestans le plaisir de 
croire qu'on les redoutait ou que l'on reconnaissait 
la justice de leurs réclamations. On chargea le con- 
seil privé d'expédier sans délai cette décision du con- 
seil id'état. Tous ces préparati& . terminés , on at- 
tendit tranquillement les conjurés (i). 

(i) Strada, t. I, lib. v, p. 219, aao. 



LIVRE III j CHAPITRE 1 1. %S^ 



'«'■^'«'^^■^ ^<%«/««/»«>«'«<««><»i'«r<«i«^«<«m/«^t«^/« ^^%'m/%m/*i^/%^i^'mjm^%/mt^^'^%^/mm/^m/m^*/*/%/%'V%/%/%%M 



CHAPITRE II. 



Les gpeux. 



Le conseil d'état était encore assemblé lorsque la 
nouvelle de l'approche des confédérés retentit dans 
tout Bruxelles; ils n'étaient que deux cents cavaliers, 
mais la renommée grossissait leur nombre. La gou- 
vernante, remplie d'effroi, propose au conseil de leur 
faire fermer les portes ou de prendre la fuite. Ces 
deux partis sont rejetés comme déshonorans , et l'en- 
trée paisible des nobles détruit bientôt la crainte 
que Ton avait conçue d'une attaque de leur part. 
Le lendemain de leur arrivée , ils s'assemblent à 
l'hôtel de Cuilembourg, où Brederode leur fait prêter 
une secondé fois le serment de se secourir mutuel- 
lement en mettant de côté tout autre devoir et même 
en prenant les armes si la nécessité leur en faisait une 
loi (i). Brederode leur communique en même temps 

(i) Si fcBderatorum aliquis ob religkuis aot foedcris ctusam oonjice* 
retur in caroerem, illico reUquos, posthabitis rébus omnibus» acturos 
cum ambobtts iis, alterove eonim qui per singulas provincias foedus 
procurabant, ut oonfestim univeni, tumptis, si opos sit, annis, soeio 
auxilium ferrent. (Strada^ lib. ▼, p. aa».} 

I. 19 



\ 



/ 



390 SOUL^.VEMSirT DUS PATS-BaS. 

une lettre venant d'Espagne , qui leur apprend 
qu'un protestant nommé Moron , qu'ils connaissaient 
et estimaient tous , y avait ëté brûlé vif et à petit 
feu. Après ces préliminaires et d'autres semblables, 
Brederode appelle alternativement tous les confédérés; 
chacun d'eux, tant en son propre nom qu'en celui de 
ses amis absens , vient prêter le nouveau serment , 
et renouvelle l'ancien. Une audience est demandée 
par eux^ et fixée par U gouvernante au lendemain 
3 avril i566 j pour la présentation de la requête (i). 
Les confédérés étaient alors au nombre de trois à 
quatre cents. On voyait parmi eux beaucoup de 
vassaux de la haute noblesse^ et même quelques 
officiers de la maison du roi et de la duchesse (a). 
Ayant à leur tête (3) le coQxte Louis de lïassau et 
Brederode , ils s'avancèrent vers le palais eu pro- 
cession sur quatre de front. Toute la ville de Bruxelles 
suivait avec on étonnement silencieux ce spectacle 
inaccoutumé. On ne pouvait prendre pour des sup- 

(i) Srada, t. I,Ib. v, p. aaa, -^Vanderryockt, tl,p. 1S8. 

(a) Hopper, troubles des Pays-Bas, t. H, part, ii, p. 78. 

(3) Burgundius dit au contraire : « Ludovicus Nassovius, cum Brede- 
« nodio, syrma daudentes. » lib. 11, p. i8a. — Strada dit aussi: «Bini 
« fermé procedebaot , œtate plerumque compositi , claudebantqae agmen 
« Brederodiua «tqiie Kaasawins, Obsemtum » alteram eoriui , qui ordinem 
« dooabaty claHdiim esse : idqae oiiDi,oiime mak) f née sine visu exccptiuB. » 
(Straéa» lib. V, p. ftaa.) (Ifoêeduiradactatr,) 

Meterea, liv. 11 , p. 4o, rtup s ks.principaux àevaat, à «avoir le oonte 
Ludovic et Brederode. 



LIVRE Fil, CHAPITRE H. ' agf 

jplians des geds qui marchaient av«c tant cPaudace 
et de témérité y et qui étaient conduits par deux 
hommes qui n'étaient pas accoutumés à descendre 
jusqu'à la prière. D'un autre côté , ils montraient 
tant d'ordre ^ de réserve j et ils observaient un si- 
lence si modeste, qu'on ne pouvait y remarquer 
aucun signe de rél)dli<Mi. Jja gouvernante reçut le 
cortège , entourée de tous ses conseillers et des che- 
valiers de laToison-d'Or. Brederodelui dit respectueu- 
sement (i ) : « Madame {ai) ^ les gentilshommes assem- 
a blés en cette ville, et autres de semblable qualité 
« en nombre compétent , lesquels , pour teertains 
flc respects , ne se sont ici trouvés , ont arresté pour 



(i) Brederodius uno genu procumbebat in terram. (Burgundius, lib. xi, 
p. i83.) (l^ote da traducteur.) 

(i) Redueil 4^ oboMS adveanesL en Anvess, touchaat le faiet d« k 
religioa, «a Taa mil cinq cent soixante-six. 1*567, in-ia, 77 pa^» [^ Sh 

Ce discours de Brederode que je n*ai Jtrouvé textueUement en français 
que dans Vanderrynckt, t. III, p. 3x3, et dans ce petit liwe qui est fort 
rare, (blblio^èque du Roi, m. 2271'), -dififère essentiellement de tous 
ewx qak se trouvait dans tous les bistorîena du temps , ^li diffianuit éga- 
lement entre eux. SchîUer a copié en pi^ie Strada qui'n*a donné ce 
discours qu^ par extrait ; d'ailleurs ce n*est qu^une traduction , Strada ayant 
écrit son histoire en latin. Burgundius, qui a composé la sienne dans 
la même langue, ne donne aussi ce discours qn^en abrégé. Le volume dont 
j'ai tiré la copie ci^jointe, ayant été impiimé Tannée suivante (1&67) 
probablement dans les Pays-Bas, doit donner d'une manière plus authen- 
tique que tous les autres ce discours qui, par son importance, devait 
être alors connu de tout le monde. ( IVote du traducteur. ) 



^9^ SOULEVEMENT DES PATS-BAS. 

c le service du roi, et du bien public de ses Pays- 
« Bas, présenter à votre altesse, en toute humilité, 
« cette remonstrance , sur lacpielle il lui plaira donner 
u tel ordre qu'elle trouvera convenir , suppliant à 
« votre altesse la vouloir prendre de bonne part. 

«c Si cette requête , répondit Marguerite , ne con- 
te tient en effet rien qui soit contraire au bien de 
«r la patrie et à la dignité du roi, il n'y a pas de 
« doute qu'elle ne smt accueillie. 

a En outre , madame , continue l'orateur y nous 
« sommes advertis d'avoir esté chargés, devant V. A., 
« devant les seigneurs du conseil et autres , que ceste 
«( nostre délibération a esté principalement mise 
« en avant, pour exciter tumultes, révoltes et së- 
cc ditions : et qui est le plus abominable , nous ont 
a chargé de vouloir changer de prince , ayans pratiqué 
ce ligues et conspirations avec princes et capitaines 
« étrangers, tant françois, allemands, qu'autres: ce 
« que jamais n'est tombé en nostre pensée , et est en- 
a tièrement contraire à nostre loyauté, et à ce que 
« y. A. trouvera par ceste remonstrance , suppliant 
« néantmoins à Y. A. nous vouloir nommer et dé- 
a couvrir ceux qui tant injustement ont blasmé une 
oc tant noble et honorable compagnie. 

a Davantage, madame, les seigneurs ici presens 
a ont entendu qu'il y a aucuns d'entre eux , qui en 
«c particulier sont accusés et chargés d'avoir tenu la 
« main et tasché pour effectuer la susdite malheu- 



LIVRE III y CHAPITRE li. 298 

« reuse entrepriuse , tant avec. François y qu'austres 
« estrangers j dont nous nous ressentons grandement ; 
« par quoi supplions à Y. A. nous vouloir faire tant 
t€ de bien et faveur, de nommer les accusateurs et ac- 
cc cusés , à fin que , le tort et meschancetë estant dé- 
« couverte , V. A. en face briefve et exemplaire justice, 
«et ce, pour obvier aux maux et scandales qui en 
« pourraient advenir , estans bien assurés que Y. A. 
ce ne permettra jamais qu'une telle tant noble et ho- 
<K norable compagnie demeure chargée dé tant infâmes 
«c et malheureux actes. » 

ce Sans contredit , répondit la gouvernante , on ne 
« pouvait trouver mauvais que , d'après tes bruits dés- 
cr avantageux répandus sur les intentions et les al- 
<c liances de la confédération , elle eût pensé qu'il était 
« nécessaire d'attirer sur ces faits l'attention des gou- 
cc verneurs des provinces , mais que jamais elle ne 
a nommerait les auteurs de ces nouvelles ; on ne pou- 
ce vait avec aucun droit fondé exiger , ajouta-t-elle 
a avec indignation , qu'elle trahît les secrets de 
m l'état. » Elle ajourna ensuite les confédérés au jour 
suivant, pour venir chercher la réponse à leur re- 
quête , voulant auparavant conférer sur son contenu 
avec les chevaliers de la Toison-d'Or (i). 

Cette requête qui , selon quelques-uns , était Tou- 



(i) Strada, lib. v, p. aa^. — Hopper, troubles des Pays-Bi^, t. Il, 
part, n, p. 74. — Biirgundius, lib. xx , p. i8a, i^3. 



flg4 SOULÈVKMllTT DES PAYS-BAS. 

rrtge du célèbre Baudouin (i)^ était amçue en ces 
termes: 

c Madame (a). Fou sait assez, que par toute la 
« chrestienté a tousiours esté ( comme est encores 
« pour le présent ) fort renommée , la grande fidélité 
« du peuple de ces Pays-Bas enuers leurs seigneurs 
« et princes naturels à laquelle tousiours la noblesse 
« a tenu le premier rang comme celle qui iamais n'a 
« espargné ni corps ni biens pour la conseruation et 

« accroissement de la grandeur d'iceux. 

* 

« En quoy nous très-humbles vassaux de sa majesté, 
a voulons tousiours continuer de bien en mieux, si 
« que de iour et de nuict nous nous tenons prests pour 
« de nos corps et biens lui faire très-humble seruice , 
« et voyans en quels termes sont les affaires de main- 
« tenant, avons plustot aimé de charger quelque peu 
« de mauuais gré sur nous , que de celer à votre al- 
c tesse choses qui par cy après pourroyent tourner 



(i) Bmdùam (nran^u), né à Amt, le c« jamier zSao, d'abord 
professeur ile droit à Bourges en i548, ensuite à Paris et 4 Angers, 
mourut à Paris )e x i novembre 1 57 3. On a de lui le traité de Tinstitutioo 
de lliistoire et de sou union avec la jurisprudence, un commeutaîre 
in-fol. sur les Institntes de Justinien, et autres traités aur la juriaprudenoe 
des BoDiains. 

(s) Schiller ne donne ici qu'une coiute analyse de cette pièoe; j'ai 
cm, TU son importance, devoir la rapporter en entier, telle qu'elle se 
trouve dans le recueil déjà cité, p. 10 — 15, i567 , dont j'ai déjà extrait 
It harangue de Brederode. Burgundius la donne aussi en entier en latin. 
(Lib. II, p. i6a — 166, Vandervynckt , t. III, p. 3 14.) [Note tfu trad) 



XilVBE m y GfiA.PITR£ II. ^gS 

« au prëiudice de sa majesté et quaM et quant trou- 
ve bler le repos et la tranquillité de ces pay^sy ^spérans 
<r que l'efiecl mcMistrera auec le t^mps , qu'entre tous 
« seruîces que ppurrions auair fait ou faire à l'adùehir 
a à sa majesté , oestuy-cî doit estre réputé entre les 
« plus notables et mieux à propos , dont asseurément 
« . nous nous persuadcms, que uotre altesse ne le sçaura 
<( prendre que de très4)(mne part. Combien doneques, 
«c madame ^ que nous ne doutions pas de tout oe que 
« sa majesté a par cy deoant et^ mesmement à 
<t cestlieure nouueau ordonné y touchant Tinquisition, 
« et l'estroite obseruance des placcars sur le fait de la 
«c religion^ n'aye eu quelque fondement et iuste titre; 
« et ce pour continuer ce que feu l'empereur Charles, 
« de très-haute mémoire , auoit à bonne intention 
a arresté : toutes fois voyant que la différence d'un 
a lemps à l'autre ameine quant ^ soy diuersité de 
« remèdes , et que deià depuis quelques années en 
a ça lesdits placcars, nond)Stant qu'ils n'ayent esté 
a exécutés en toute rigueur , ont toutes fois donné 
« occafiion à plusieurs griefs , inconuéniens. Certes 
<x la dernière résolution de sa majesté par laquelle 
« non seulement elle deffend de ne modérer aucune- 
ce ment lesdits placcars, ains commande expresisément 
a que l'inquisition soit obseruée , et les placars exé- 
« cutez en toute rigueur, nous donne assez iuste 
« occasion de craindre ; que par là non seulement 
« lesdits inconuénients viendront assez à s'augmenter^ 



!^ SOULÈV£MEKT DES PATS-BA.S. 

« mais qu'il s'en pourra finalement en suyvre une 
«c esmeute et sédition générale, tendante à misérable 
« ruine de tout le pays. Selon <}ue les indices mani- 
« festes de l'altération du peuple ( qui deià s'apper^ 
« coyuent de touts costez ) nous moostreiU à uêue 
« d'œil. 

ce Par quoy oognoissans Feuideuee et grandeur du 
« danger qui nous menace , auons iusqu'à mainte- 
ce nant espéré, que ou par les seigneurs , ou par les 
« estats du pays , seroit fait remonstrance en temps 
« et heure à vostre altesse , afin de y remédier , en 
« ostant la cause et l'origine du mal : mais après avoir 
« veu , que ceuiL ne sont point avancés pour quelques 
«( occasions à nous incogneues, et que cependant, le 
« mal s'amgmente de iour en iour, si que le danger 
ce de sédition et de réuolte générale est à la porte , 
tf auons estimé estre notre deuoir , suyuant le serment 
« de fidélité et d'hommage, ensemble le bon zèle que 
ce auons à sa majesté et à la patrie , de ne plus long- 
ce temps attendre , ains plustost nous auaneer les pre- 
cc miers à faire le deuoir requis , et ce d'autant plus 
« franchement que nous auons plus d'occasion d'e»- 
« .pérer , que sa majesté prendra nostre aduertisse- 
a ment de très^bonne part, voyant que l'afiaire nous 
« touche de plus près que nuls autres , pour estre plus 
« exposez aux incouueniens et calamitez qui coustu* 
« mièrement prouiennent de semblables accidens^ 
« ayant pour la plus grande part nos maisons et biens 



LIVHE III, CHAPITRE II. 297 

« situez aux champs, et exposez à la proye de tout le 
«c inonde : considéré aussi que généralement en suy* 
« uant la rigueur desdicts placars, ainsi que sa maiesté 
« commande expressément procéder, il n'y aura entre 
«c nous homme , voire et non pas en tout le pays de 
« par de ça, de quelque estât et condition qu'U soit, 
« lequel ne sera trouué ooulpable de confiscation de 
<c corps et de biens , et assubiecty à la calumnie du 
ce premi^ ennemy , qui pour auoir part à la confisca- 
«c tion voudra l'accuser sous couuerture des placars , 
«( ne lui estant laissé pour refuge autre chose que la 
« seule dissimulation, de l'officier , en l'amercy duquel 
tf sa vie et ses, biens seront totalement i*emis. £n con- 
« sidération de quoy avons tant plus d'occasion de 
a supplier très-humblement vostre altesse (comme de 
oc fait nous la supplions par la présente requeste ) de y 
« vouloir donner bon ordre, et (pour l'importance de 
« l'affaire), vouloir le plus tost que possible seradépes- 
« cher devers sa majesté homme exprès et propre , pour 
a l'en aduertir , et la supplier très-humblement de 
« nostre part, qu'il luy plaise y pourveoir tant pour 
<c le présent que l'aduenir. Et d'autant que cela ne se 
«pourra faire, en laissant lesdicts jplacars en leur 
« vigueur , veu que de là d^end la source et l'origine 
« desdicts inconuéniens, qu'il lui plaise de vouloir en- 
ce tendre à l'abolition d'iceux , laquelle se trouuera 
c( estre nécessaire pour destourner la totale ruine et 
« perte de tous ses pays de par deçà. 



%98 soDLivfinHT des pats-bas. 

« Et afin qu'elle n'ait occasion de penser que nous 
« ( qui ne prétendons que de lui rendre très-humble 
r obéissance ), uoudrions entreprendre de la brider^ ou 
« luy donner loy à nostre plaisir ( ainsi que nous dou- 
r tons que nos aduersaires le voudront interpeéter à 
« nostre désauantage , ) il plaira à sa majesté de fiure 
« autres ordonnances y par l'adnis et consentement de 
« tous les estatB généraux assemblez, afin depouruoir 
« à ce que dessus ^ par autres moyens plus propres 
« et oonuenables et sans dangers si très-éuidens. 

« Supplions aussi très-humblement son altesse, 
« que tandis que sa majesté entendra à nostre iuste 
« requeste , et en ordonner à selon son bon plaisir , 
« elle pouruoye cependant ausdits dangers par une 
« suroéance générale tant de l'inquisition , que de 
« toutes esEécutions desdits placars, iusques à tant 
« que sa maiesté en ait autrement ordonné. 

« Auecques protestation bien expresse , qu'en tant 
« qu'il nous peut compéter, nous nous sommes ac- 
« quittez de nostre debuoir par ce présent aduertisse- 
« ment : si que dès maintenant nous nous descharge- 
« rons deuant Dieu et les hommes , déclarans y si en cas 
« qu'aucun inconuénient j désordre , sédition , rénolte, 
« ou effusion de sang, par ci après en aduient par 
« faute de n'y auoir mis remède en temps , nous ne 
« pourrions être taxez d'auoir oélé un mal si ap- 
« parent , en quoy nous prenons Dieu , le roy , vostre 
« altesse , et messieurs de son conseil , ensemble et 



' LIVRE III y GHAPITAS II. %^ 

a nostre conscience y ea tesmoigoage que nous y avons 
« procédé y comine à bons et loyaux seruiteurs, et 
« fidèles vassaux du roy appartient , sans en rien ex- 
« céder les limites de nostre deuoir , dont aussi de 
a tant plus instamment nous supplions que vostre 
«c altesse y veuille entendre, avant qu'autre mal çn 
« advienne. Si ferez bien. 

« IH:>ésentee par monsieur Henry de Brederode, 
« seigneur dudit lieu , accompagné dès nobles du 
a fîayi^Bas, le cinquiàme d'avril i565 (i) deuant 
«( pasipies. s 

Le lendemain 9 les confédérés dans le même ordre 
que la veille , mais plus nombreux encore , les comtes 
de Bergen et de Ckiilembourg étant arrivés dans l'in* 
tervalle avec leurs partisans , se présentèrent de 
nouveau devant la gouvernante pour recevoir sa ré- 
ponse; die l'avait fait écrire en marge de la re- 
quête (a). 

(i) Ce fiit, comine nous Favons dit, le 5 avril i566 que cette requête 

fut présentée , bien que la pièce même porte i565. Cette dififérence n*est 

qu^apparente ; elle tient A oe que la première indication est fidte en suivant 

la rè|^ élabfie abrs depuis peu de temps de commencer Tannée au 

I janvier, tandis que la date de i565 est indiquée en conservant l'ancien 

usage qui fixait le commencement au jour de Pâques, et qui était encore 

suivi dans certains actes pourvu qu*on y mit cette formule : avant Pâques ^ 

pour letf temps qoi préoédaient cette époque depuis le mois de janvier. 

(Art de vérifier les dates, in-fol.» 1 1, p. 6 , 9, 1 1. ) 

( Note du traducteur. ) 
(a) J*ai copié textuellement la réponse de la gouvernante dans le même 

ouvrage, Schiller n*en ayimt donné également qu'un extrait. (A/.) 



3oO SOULÈVEMEilT DES PAYS*BA8. 

« Son allese, ayant entendu ce qui se requiert et 
« demande par le contenu en ceste requeste , est bien 
« délibérée d'envoyer devers sa majesté pour le lui 
ff représenter , et faire devers ioelle tous bons offices 
tf que son altesse advisera pouvoir servir à disposer 
« et incliner sadite majesté à condescendre à la ré- 
« quisition des remonstrans , lesquels ne doivent es- 
« pérer , sinon toutes choses dignes et conformes à 
« sa b^ignité naîfve et accoustumée : ayant desja sa 
a dite altesse , auparavant la venue des dits remous- 
a trans y par Tassistence et avis des gouverneurs des 
« provinces , chevaliers de l'ordre y et ceux du con- 
« seil y estans lez elle y besongné à concevoir et dresser 
« une modération des placars sur le fiiict de la reli- 
« gion y pour la représenter à sa dicte majesté ^ la- 
« quelle modération son altesse espère devoir estre 
a trouvée telle y que pour devoir donner à chacun 
a raisonnable contentement. £t puis que Pauthoritë 
c de son altesse , comme les remonstrans peuvent 
a bien considérer et comprendre y ne s'estend si avant 
« de pouvoir surseoir l'inquisition et les placars 
•( comme ils demandent , et que ne convient de laisser 
a le pays à l'endroit de la religion sans loy, îcelle 
a son altesse se confie , que les. remonstrans se con- 
« tenteront de ce quelle envoyé à la fin susdite y de- 
ce vaut sa majesté, et que pendant que s'attend sa 
« réponse , son altesse donnera ordre , que tant par 
9i les inquisiteurs ( où il y en a eu jusqucs ores ) que 



LIVRB III y CHAPITRE II. 3oi 

« par les officiers respectivement , soit procédé dis- 
a crètement et modestement endroit leurs charges , 
a de sorte que l'on n'aura cause de soy plaindre , se 
a confiant son altesse , que les rémonstrans se coo- 
« duiront aussi de telle façon y qu'il ne sera besoin d'en 
« user autrement, et se peut bien espérer que par les 
a bons offices que son altesse fera devers sa majesté^ 
« icelle se contentera de descharger les autres de l'in- 
a quisition où elle est , selon que s'est peu entendre 
tf que desja s'est déclaré sur la requeste des chef-villes 
ce de Brabant , qu'elles n'en seront chargées. Et se 
« mettra son altesse tant plus librement faire tous bons 
« offices devers sadite maiesté à la fin et à l'effet susdit 
a quelle tient asseurément que les r^nonstrans ont 
« propos et intention déterminée de riens innover en 
« droit la religion ancienne observée es pays de par 
ce de ça y ains la maintenir et observer de tout leur. 
« pouvoir.» 

Quoique cette promesse générale et évasive fût bien 
loin de contenter les confédérés, c'était cependant 
tout ce qu'ils pouvaient espérer dans le premier mo^ 
ment: il importait peu au but véritable de la confédé^ 
ration que la requête fut admise ou rejetée; il suffisait 
qu'elle existât et qu'on pût l'employer pour effi*ayer 
le gouvernement toutes les fois qu'il serait nécessaire. 
IjCs confédérés agirent donc conformément à leur 
plan en se contentant de cette réponse , et en s'en 
rapportant pour le reste à la décision du roi. G>mme 



3oa SOULÈVEMPEKT DES PAYS-BAS. 

la forme illusoire de b requête n'avait étë imagiaëe 
que pour cacher les projets audacieux de la confiédé- 
ration sous l'apparence d'une supplique , jusqu'à ce 
qu'elle fût dévalue assez puissante pour se naontrer 
dans son Téritable jour, les confédérés tenaî^it bien 
plus à conserver ce masque et à une réception fa- 
vorable de la requête qu'à un acquiescement subit 
de leurs demandes; c'est pourquoi ils insîst^ent dans 
un nouvel écrit présenté trois jours après (i), pour 



(i) Le 8 d'avril i566. Void cettQ pièce extraite de Yandervynckt et 
du petit livre cité d-dessiu : 

« Madame, ayant Teu l'apostille qu*il a pieu à vostre altesse nous donner, 
« noua n'avont voulu Uôsier en premier lieu de femetctor troshlmmblemeat 
« Tofttre altesse de la briefve expédition d*icelle» mesmemeat de la salialBc- 
« tion que vostre altesse a eu de ceste nostre assemblée , laquelle u*a esté faite 
« à autre occasion que pour le service de Sa Majesté, bien et tranquîlité 
« d» paya, et pour plus grand 'contentement et repos d*icdi^ pays, eassioiis 
« fort désiré que ladite apostille de vostre altesse eust esté plus am^ et plus 
« esdaircie , néantmoins ores que vostre altesse n'a le pouvoir tel que nous 
« désirerions bien , comme, nous entendons, dequoy nous sommes bien mar 

• ris, nous nous confions selon Tespoir et asseuranoe que vostre altesse nous 

• a donné, qu'icelle y mettra tel oidre, tam tmmntU* oiagiriral» que les 
« inquisiteurs : leur enio^nant dese contenir de tontea poursuities procédentes 
« de l'inquisition , édicts ou placars , tant vieux q^e nouveaux , sur le feit de 
« la religion, attendant que Sa Majesté en ait autrement ordonné. De nostre 
« part, nadkaie, pitfsque nous désirons skon àâ sojvr»toiit ce que par Sa 
« Majesté avec Fadvis consentement des estats<^énéxtux assembles , sera or- 
« donné pour le maintenement de Fancienne religion , espérons^de nous gon- 
« vemer de telle sorte que vostre altesse n'aura aucune occasion de se mes- 

• contenter : et si quelqu^m commet aucun acte énoMtte oii séditieux , qu'il 

• loit par voitft aknse el ceux di« eooseiM'eslat , orduané tel cfaaatnj, qqe 



LIVRE m y CHAPITRE II. 3o3 

obtenir que la gouvernante déclarât positivement 
qu'ils n'avaient rien fait que leur devoir, et que leur 
zèle pour le service du roi avait été le seul guide 
de leur conduite. La duchesse évita de donner cette 
déclaration; lorsqu'ils sortirent de son audience , en^ 
oore sur l'escalier de son palais , ils lui dépêchèrent 
un d'entre eux pour renouveler cette demande. « Le 
ce temps seul et votre conduite Aiture , répondit^lle à 
« l'envoyé, seront les juges de vos intentions (i). 

La confédération était née au milieu des festins , uq 
festin acheva de la régulariser. Le jour même où la 
seconde requête fut présentée à la gouvernante, Bre- 
derode traita les conjurés dans le palais de Cuilenn 
bourg. Trois cents convives environ s'y rendireot* 
li'ivresse excita leur gaieté, et leur courage s'aug-* 
menta avec leur grand nombre. Quelques-uns d'entre 
eux se rappelèrent alors qu'ils avaient entendu le 
comte de Barlaimont dire tout bas en français à la 



« le mérite du ùàl le requemu Piotestons de redief , que a qnsiqae mam^ 
«▼énient en advient , par faute de n*y avoir donné bon ordre, qu*avoni 
« satisfait k nostre devoir. Suppliant très-humblement vostre altesse d'avoir 
« cestuy nostre devoir pour agréable et recenmiandé, le reeetant pour le 
« flcrnoe 4e Sa Majesté , nous oiiBant de deneoret très-humUes et ob^ipii 
« serviteurs à vostre altesse, et de mourir à ses pieds pour son service, 
« toutes les fois qu'il plaira à vostre altesse nous le eommander. » (Recueil 
de choses*, p. i6— 18. — Vandervynckt , t. III, p. 3iS, Sig.) 

(i) Hopper, troubles des Pays-Bas, t. ii, part, ii, p. 74. — Strada, 
t. I, lib. V, p. «a5. 



3o4 SOULkVEKEHT DES PATS-BAS. 

gouvernante, qui pâlissait au moment où la requête lai 
était présentée , qu'elle ne devait pas s'effirayer de ce 
ramas de gueux. En effet la plus grande partie 
d'entre eux étaient tombés dans une telle pauvreté 
par la mauvaise administration de leurs biens, qu'ils 
ne justifiaient que trop cette, dénomination. Comme 
on était embarrassé dans ce moment de trouver un 
nom à la confédération , ce sobriquet fut adopté avec 
empressement, parce qu'il cachait la hardiesse de 
l'entreprise sous un voile d'humilité , et qu'il se rap- 
prochait en même temps le plus de la vérité. Aussitôt 
on porta des santés sous ce nom , et les cris de vwent 
les gueux l retentirent de toutes parts avec de grands 
applaudissemens. Lorsque l'on fut sorti de table , Bre- 
derode parut avec une besace, telle qu'en portaient 
alors les pèlerins et les moines mendians, la suspendit 
à son cou , but à la santé de tous les convives dans 
une écuelle de bois , les remercia tous de leur adhésion 
à la ligue, et les assura hautement qu'il était prêt à sa- 
crifier pour chacun d'eux et sa fortune et sa vie. L'é- 
cuelle circula à la ronde , et chaque convive , en 
l'approchant de ses lèvres , répéta cette promesse à 
haute voix. Tous se passèrent ensuite la besace , et 
suivant l'exemple donné par Brederode , ils l'attachè- 
rent alternativement à un clou qu'ils enfoncèrent à 
l'endroit de la muraille qui était vis-à-vis d'eux (i). 

(i)Stniila, lib.T, p. %%'], 



LIVR£ III. CHAPITRE II. . 3<>5 

« 

Le bruit qu'occasiona cette plaisanterie attira le 
prince d'Orange , les comtes de Horn et d'Ëgmont , 
que le hasard avait amenés de ce côté; ils entrèrent 
«dans le palais oîi Brederode, qui en faisait les hon- 
neurs ^ les força de rester et de boire avec eux (i). 

L'arrivée de ces trois hommes importans renou- 
vela l'allégresse des convives , et leur joie alla jus^ 
qu'à l'extravagance. Beaucoup furent pris de vin , 
les maîtres et les valets étaient confondus ; le mélange 
des affaires sérieuses et des choses burlesques ^ d^ 
propos de l'ivresse et des discours sur les intérêts de 
l'état et la misère publique , fit de cette réunion une 
véritable bacchanale. Les choses n'en restèrent pas là, 
et ce qu'on avait résolu dans la débauche ^ on l'exé- 
cuta de sang-froid. Il fallait, par des signes évidenS| 
manifester au peuple l'existence de ses protecteurs , 
et tenir en haleine le zèle du parti. Il n'y avait pas, 
pour arriver à ce but , de meilleur moyen que, de pré^ 
senter à la vue du public ce nom de gueux , et d'em- 
prunter à cet état ^ les insignes de la confédération. 
En peu de jours toute la ville de Bruxelles fut rem- 

(i) « Biais y déclara oisuite d'Egmont dans sa défense, nous ne bûmes 
« qu'un seul ▼erre , pendant que les convivei criaient : vive le roil vivent 
« les gueux I Cétait la première fois que j^enteodais ce sobriquet , et il me 
« déplut certainement. Mais les temps étaient si mauvais qu*il fallait faire , 
« comme les autres , bien des choses contre son inclination , et je croyais 
« foire en cela une action innocente. » ( Procès criminel des comtes d^£g- 
mont, etc. , 1. 1 , défense du comte d'Egmont. ) 

I. 20 



3o6 SOULÈVEMEHT DKS PAT5-^AS. 

plie de vâtemens de couleur gris cen^, comme le 
poflatent les moines metidkins et les pé&iteDd. Toute 
la (amille , tous les domestiques d'un confédéré adop- 
tèrent ce costume. Quelques-uns attacblùent k feursi^ 
chapeaux ou laissaient pendre à leur ceinture des 
plats de bois recouverts d'une plaque d'argent, ou 
des écuelles et même des couteaux, enfin tout l'atti- 
rail de la mendicité; ils portaient suspendue au cou 
une médaille qui fut d'abord de cire ou de bois , et 
depuis d'or et d'argent ; elle fiit appelée dans la suite 
la monnaie des gueux : elle représentait d'un coté le 
buste du roi , avec cette inscription : fidèles au roi : 
de l'autre côté , deux mains entrelacées soutenaient 
une besace, avec ces mots : jusques à la besace (1). 
De là dérivé le nom de gtieux que portèrent ensuite 
dans les Pays-Bas tous ceux qui àbâDdonnèrem la 
religion catholique, et luirent les armes contre le 
roi (a). 

Avant que les confédérés se sé^ras^ent pour se 
disperser dans les provinces , ils se présentèrent en- 
core une fois devant la duchesse (3) pour réclamer 



(i) L*hMtoire métallique des Pays-Bas , par Gâ«rd Tanloon , 1 1, p. 8 4 
et 8i>, donne le dessin de plusieurs de ces médaillés^ Toici Fîosfaîptioa 
de quelques-unes:^ toutfidettei au roy, et siff le teven : jfusqites à 
porter la Besace, ( ^ote du tradttcteur. ) 

(^) Hopper, IVoubles des Pays-Bas, t. Il , part, n, p. 74 , 7I — ^Strada' 
t. I, Hb. ▼, p. laS. — Burgundius, Itb. ii, p. iS5 — 187. 

(3) te 8 avril 1 566. 



LIVKB III, CHAPITRE II. So^ 

d'elle des procédés plus doux envers les hérétiques , 
jusqu'à ce qae la réponse du roi arrivât d'Sispagae , 
afin de ne point porter le peuple aux dernières extré» 
mités ; <K s'il résultait^ ajoutèrent-ils , des inconvéniens 
oc graves d'une conduite opposée , ils voulaient qu'on 
a ne les leur imputât pas, et qu'on les considérât 
ce comme des gens qui avaient fait leur devoir. 

La régente leur répondit « qu'elle espérait prendre 
ce de telles mesures qu'il n'arriverait aucun désordre, 
ce mais que néanmoins s'il en arrivait malgré ses pré-* 
ec cautions , elle ne pourrait l'attribuer qu'aux seuls 
'« confédérés; quelleies exhortait donc sérieusement 
« à s'acquitter également de leur côté d^ promesses 
« qu'ils lui avaient faites, et surtout à ne plus ad- 
€c mettre parmi eux de nouveaux membres, à ne plus 
« tenir Rassemblées secrètes, et en général a ne 
« point essayer à l'avenir d'innovations. » 

En attendant , et pour les tranquilliser , lelle or-' 
donna au secrétaire intime Berti de leur communi- 
quer les lettres dans lesquelles elle recommandait aux 
inquisiteurs ot aux juges séculiers la modération en- 
vers tous ceux qui n'auraient pas rendu plus grave 
leur crime d'hérésie par des délits civils. 

Avant de quitter Bruxelles, les confédérés nom- 
mèrent quatre directeurs pris dans leur sein , pour 
veiller aux intérêts de leur cause (i); et ils choisirent 

(i) Duodedm igitur prsefectos constituunt. Eos viilgns per cavilluin , tx 
numen stmilitiidine, apostolos vocabat. (Burgundtus, lib. n, p. i88.) 



3o8 souLivKKBirr des pàts-bâs. 

en outre des agens particuliers pour chaque proTÎnce. 
On en laissa même quelques-uns à Bruxelles pour 
surveiller tous les mouvemens de la cour. Brederode^ 
les comtes de Cuilembourg et de Berg quittèrent enfin 
cette ville , accompagnes de 55o cavaliers ; ils la sa- 
luèrent encore une fois ^ quand ils furent hors de ses 
murs y par une décharge de mousqueterie , et se sé- 
parèrent ensuite , Brederode , pour se rendre à Anvers , 
et les deux autres à Gueldre. La gouvernante fit pré- 
céder par un courrier Brederode à Anvers j pour pré- 
venir les magistrats de son arrivée ; plus de mille per- 
sonnes se rassemblèrent autour de l'hôtel où il était 
descendu. Il se montra à la fenêtre, tenant à la main 
un vwre rempli de vin. «Citoyens d'Anvers, dit-il aux 
« assistans , je suis venu ici aux risques de mes biens 
«et de ma vie pour vous délivrer de la tyrannie de 
a l'inquisition. Si vous voulez partager avec moi cette 
c< entreprise, et me reconnaître pour vôtre chef, ac 
« ceptez la santé que je vous porte , et levez les mains 
«c en signe d'approbation. » Il but ensuite-, et toutes 
les mains furent levées au milieu de bruyantes accla- 
mations. Brederode quitta Anvers après cette action 
héroïque (i). 

A peine la gouvernante avait-elle reçu la -requête 
•des nobles, qu'elle fit rédiger par le conseil privé une 
nouvelle formule d'édits qui tenaient, pour ainsi dire^ 

(>) Strada, t. i^ lib. v, p. aïi. 



LIVRE III y CHAPITRE II. ZoQ 

le milieu entre les placards du roi et les demandes 
des oonfédërës. U s'agissait maintenant de savoir s'il 
^tait plus à propos de puBlier sur-le-champ ces nou- 
veaux ëdits, que l'on nommait communément de mo- 
dération , ou s'il fallait les soumettre préalablement à 
la sanction du roi (i). Les membres du conseil privé 
qui regardaient comme imprudente une démarche 
aussi impartante à l'insu et même contre les ordres 
formels du monarque , furent d'un avis contraire à 
celui du prince d'Orange , qui opinait pour suivre le 
premier parti. On avait en outre des raisons de 
craindre que la nation ne fut elle-même peu satis- 
faite de cette modération dont les bases avaient été 
adoptées sans l'intervention des états , formalité 
qu elle réclamait avçc force* Aussi pour obtenir le 
consentement des états provinciaux , ou plutôt pour 
le leur enlever furtivement , la gouvernante eut l'a,- 
dresse de faire délibérer chaque province en parti- 
culier , en commençant par celles qui avaient moins 
de privilèges y telles que l'Artois , le Hainault , Namui* 
et Luxembourg; elle empêcha par cet expédient, non- 
seulement que la résistance de l'une des provinces 
dontiât du courage aux autres , mais elle obtint encore 
par là que celles qui avaient une constitution plus 
libre, telles que la Flandre et le Brabant que l'on 
consulta sagement les dernières, se laissassent cn- 

(i) Hopper, Troubles des Pays-Bas, t. II , pail. u, p. j5, 76. 



3iO SOULèYEHfiHT BBS FATS^BAS. 

tmittar par TcaDemple des autftt états (i). Oa surprit 
les d^alés des TiUes par une oooduifee entièranent 
Méfiaie ataut i^lls pussent s'adresser à leurs com- 
îoëttÊtùs^ et en feur iÉipen uoisîleiioe profond sur 
toute cette affaire. La gonVemanU olrtiat par œ 
moyen <iue quelques prDv m œs ado^itasseiit eatîlre^ 
ment la modération des édils, et d'atitrios aireo qud^ 
ques légères restrictions. Luxembourg et Namur la 
signèrent sans réserve; les états d'Artois stipulerait 
que les faux dénonciate^irs Seraient soumis à la peine 
du talion; ceux du Hainault demandèrent qu'on sub- 
stituât une autre peine è celle de la oonfiseatioii des 
biens , qui était contraire à leurs privilèges ; la Flandre 
insista sur la suppression entière de l'inquisîtion et 
pour qu'on assurât aux accusés le droit d'appeler de 
ses jugeinens aux tribunaux de leurs provinces; les 
états de BrabanI se laissèrent séduire par les intrigues, 
ije la eour; la Zélande , la Hollande^ Utrecbt, la 
Gueldre et la Frise , protégés par les privilèges les. 
plus importans, et qui veillaient avec plus de zèle à 
leur maintien , ne furent pas consultés. On avait éga- 
lement demandé aux tribunaux particuliers des pro- 
vinces leur avis sur le projet nouvellement adopté; 
mais il est probable qu'il ne fiit pas favorable, puis- 
qu'il ne parvint jamais en Espagne (a). Un précis de 

(i)Burguiidiu.f, lib. m, p. x^S, 997. 

(2) nUtoire gcncrale des Provlnoes-UDies, t, V, IW. xm, p. ii3 — ii5L 



UVB£ JU 9 CHAPITBS II. 3 II 

cet ëdît de modératioo 9 qpi méritait en effet ce 
iiom(i)| en donnera mi^ juste idée; il y était dit zf que 
<x les écrivains de^ seotaire^ , leurs docteurs et mi- 
« nistres , aimi que cew <pî reçevrj^ient l'un 4'çux 
« dap# leim malsm^» qni fijtvpri^eraieat ou ne dénon- 

« lieraient pat d^s as^eçiblées d'h^étiques , ou qui 
n. df^nerai^nl d'une n^anière quelconque un isqindale 
« pwMiç » lerakDt pu?W de la pot^ce , et leurs ^if^s 
fc confisqua y si toutefois le^ lois de la province p^ ^'y 
< opposaient pfM5;.quç cependant s'ils abjuraient leurs 
Qç erreurs , ils ne subiraient que la peine du glaive, et 
« qife leur héritage resteraiiit à leqr famille; pî^ge 
« eruel^ppur l'amour paternel (a).. Qn ajouta en outfe, 
<$. que les iiéi*<^tiques entra^p^ par légèreté pourraient 
<f obtenir leur grâce par leur repentir; que ceux qui 
«; persisteraient dans leurs, erreurs seraient bannis, 
« sans pourtant encourir la confiscation de leurs bieps, 
«( à mo<n&;qu'ils,ne se fussent rendue indignes de cette 
s exception en séduisant les aujtres. Les anabaptistes 
a furent seuk exjçlus du bénéfice de cette ordonnance. 
« S'ils ne se rachetaient pas par la pénitence la plus 
« austère, on confisquait leurs biens, et s'ils deve- 
« naient relaps , c'est-à-dire s'ils retombaient dans 
« l'erreur, on les exécutait sans miséricorde (3). » 



(i) Quelle modération ! {Note du traducteur. ) 
(a) Ce passage est retranché par Cloct. 
(3) Burguudius, Ub. u,p. 190, 19?. 



3 1 a SOUd^VEMEKT DBS PATS-BAS. 

Les égards particuliers pour la vie el pour le» pvo* 
priétës , que Ton remarque dans cette ordonoaiice et 
que Pon pourrait &dlemeat être tenté d'attribuer à 
un changement de système dans le ministère espagnol^ 
n'étaient qu\ine mesure impérieusement dictée par les 
circonstances et que Fopposition vigoureuse de la no- 
blesse lui avait arrachée; aussi était^on dans les Pays- 
Bas si peu édifié de cette modération, qui dans le 
fond ne remédiait à aucun abus réel , que )ç peuple 
indigné créa pour k désigner \e mol de meur^ 
tnUion (i). 

Après que Ton eut surpris ainsi le consentement 
des états y Tédit de modération fiit soumis au consei^ 
d'état y signé par tous ses membre», et envoyé au roi 
en Espagne ,^ pour y recevoir focce de lot par sa ratîn 
fication (a). 

L'ambassade de Madrid, dont on était convenu 
avec les confédérés , fût d'abord proposée au marquis 
de Bergh (3); mais celui-ci, par une méfiance qui' 
n'était que trop fondée sur ïes dispositions du roi , et 
peur n'être pas seul responsable de cette mission dé- 
licate , demanda un collègue ; on. lui adjoignit le baron 



(i) MetcareD, lir. n, p. 41 , recto. ^ 

(a) Aoalecta belgica, Viglii ejnstola ad H(^perum, tU part n, 

p. 35S-«a6o. 

(S) 1} ne faut pas confondre ce macquis de Bergh avec le comte Guii- 

tourne de Bergh, qui fut un des premiers signataires du compromis. (Viglii, 

imI Hoppu'um epistola, p. 358.) 



LIVRE m, CHAPITRE II. 3l3 

de Montigny , qui avait déjà été employé avec succès 
pour une affaire semblable; mais, comme dans Tin» 
tervalle les circonstances étaient entièrement chan- 
gées , et que Montigny était dans de justes craintes 
sur sa seconde réception à Madrid , il convint avec 
la gouvernante , pour sa plus grande sûreté , qu'elle 
écrirait préalablement au roi à ce sujet , tandis qu'il, 
voyagerait avec son compagnon assez lentement pour 
recevoir la réponse en route. Son bon génie , qui pa- 
raissait vouloir Tarracher au sort afireux qui Tatten*» 
dait à Madrid y retarda encore son voyage par un 
obstacle imprévu ; le marquis de Bergh avait été mis 
hors d'état de partir immédiatement avec lui , par 
une blessure qu'il reçut dans un jeu de paume : cet 
accident n'empêcha pas néanmoins l'ambassadeur de 
se mettre seul en route , parce que la gouvernante le 
pressait d'user de diligence , et il arriva en Espagne , 
non pour y faire réussir la cause de ses concitoyens, 
comme il l'avait espéré, mais pour lui sacrifier sa 
vie (i). 

La situation des affaires était tellement changée , 
et la noblesse, par la démarche qu'elle venait de faire, 
avait été si près d'une rupture complète avec le gou- 
vernement, qu'il parut impossible au prince d'Orange 
et à ses amis de conserver plus long-temps les rela- 
tions et les ménagemens qu'ils avaient gardés jus- 

(i) Strada, t. I, lib. v, p. «34, a35. 



3i4 soviÀYKiamT des pat»-bàs. 

qu'alors tmàn la république et la oour>€i de réunir 
des devoirs ausai opposés. Us s'étaient déjà fiiit aasez 
d^ violence pour ne pas prendre parti dans le débat 
qui allait s'élever. Plus leur amour pour la liberté, 
leur patriotî^ne, leurs idées de tolérance avaient à 
souflrir de la contrainte que leur imposaient l^irs 
places et leurs dignités^ plus leur jèle devait être re- 
froidi par la méfiance de Philippe , le peu d'égards 
qu'il témoignait depuis long-temps pour leurs avis, et 
les mépris de la duchesse. Ces motifs devaient leur 
resdre plus pénible encore la continuation d'un rôle 
qu'ils jouaient à regret, et dont on était si peu recon- 
naissant. Us avaient reçu en outre divers avis venant 
d'Espagne, qui ne laissaient aucun doute sur Je mécon- 
tentement du roi relativement è la re({u£te de la no- 
blesse et à la conduite qu'ils avaient tenue person- 
nellement en cette circonstance. On devait dès lors 
s'attendre à des mesures auxquelles ils ne pourraient 
jamais se prêter , parce qu'ils devaient être les dé- 
fenseurs de la liberté de leur patrie, et qu'ils étaient 
pour la plupart amis ou alliés des confédérés. Le 
parti qu'ils avaient à prendre pour la suite alUût dé- 
pendre du nom qu'on donnerait en £^»agne à la con- 
fédération de la noblesse ; si elle était qualifiée de 
séditieuse , il ne leur restait d'autre choix que d'en 
venir à une explication dangereuse et prématurée 
avec la cour , ou de l'aider à traiter en ennemis ceux 
dont rintérêt ctait aussi le Iciu*^ et qui avaient agi 



UV&E III y CHAMTAB II« 3l5 

d'après leurs sentimens. Us ae pouvaient éviter cette 
alternative périlleuse qu'en se retirant entièrement des 
affaires; moyen qu'ils avaient déjà ^nployé une fois,, 
et qui dans les oir«c<tos.tances actuelles était commandé 
pw la aéeessité. La nation entière aVaat les yeut 
fi&és sur eux ; sa éonfiaitce illimitée dans leur opinion^ 
et son re^et qui allait jusqu'à FadoralÎQa , ennobUs- 
saient la cmifle pour laqudle ils se déêlareriMnt^ et 
fouineraient comp^iètement k parti qu'ils abandonne* 
.raient. Ia part qu'ils pr^mient au gouvemement , ne 
fôt'elle^'un vain nom , retenait le parti contraire ; tant 
^'ils assistaient au;x; séances du conseil d'état on évi- 
tait les moyens violens f parce qu'on espérait encore 
^d^pie ckose des voies de la douc^in L^ir impro* 
batioQ , même simulée ^ otait tout 4^urage et toute 
assurance aucSi méoonteiks , tandis qu'au contraire 
jc6ux«ci reprenaient toute leur audace , dès qu'ils 
entrevoyaient seuiement de loin l'^poîr d'un aussi 
solide appui. Les mêmes mesures du gouvernement 
qui , lorsqu'elles passaîe# par leurs mains y étaient 
assurées d'un heureux suocès , devenaient sans leur 
secours suspectes et inutiles ; l'indulgence même du 
roi f lorsqu'elle n'était pas l'ouvrage de ces amis du 
peuple, manquait une grande partie de son effet. Non- 
seulement leur retraite privait la régente de conseils 
au moment où ils lui étaient le plus nécessaires, 
mais ils laissaient encore la direction des affaires à 
des gens aveugles dans leur dévouement à la cour , 




3l6 SOUL^EMENT DES PAT9-»BAS. 

ignorant Part de manier Tesprit républicain , et qui 
ne négligeraient rien pour aggraver le mal , en exas- 
pérant les esprits. 

Tous ces motifs , entre lesquels ch&cun peut , d'après 
l'opinion qu'il a conçue du prince , reckerdier celui 
qui a le plus influé sur sa détermination , le déridèrent 
enfin à laisser la gouvernante dans l'embarras , et à 
se retirer entièrement des affaires. Il trouva bientôt 
un prétexte d'ei^cuter ce projet. Il avait voté pour 
la publication immédiate des édits nouveaux , la gou^ 
vemante suivit l'avis du conseil privé, et lis envoya 
d'abord au roi. « Je vois clairement , s'écria-t-il avec 
«( une feinte vivacité, que tous les conseils que je 
« donne sont mal interprétés. Le roi n'a pas besoin 
« d'un serviteur dont la fidélité lui est suspecte , et 
« loin de moi l'idée de forcar mon maître à accepter 
« des services qui lui déplaisent. Il vaut donc mieux 
« pour lui et pour moi que je m'abstienne de prendre 
«c part au gouvernement (i), m Le comte de Horn ex- 
prima à peu près les mêmes sentimens , et le comte 
d'Egmont demanda un congé pour aller aux eaux 
d'Aix-la-Chapelle que ses médecins lui avaient ordon«- 
nées , quoique ( est-il dit dans son acte d'accusation ) 
il eût l'apparence d une santé florissante. La gouver- 
nante , effrayée des suites que cette démarche amènes 
rait infailliblement , parla au prince avec aigreur4 

(0 Burgundiii5, lib. ii, p. 188, 189. 



tilVRE III , CHAPITRE II. 3 1 7 

èc Si ie bien public et mes représentations , lui dit- 
« elle j ne peuvent vous faire renoncer à votre rëso-^ 
ce lution j &ites-en du moins le sacrifice à votre repu-» 
a tation. Louis de Nassau est votre frère. Lui et le 
« comte de Brederode , les chefs de la conjuration , 
ce ont été publiquement vos hôtes. Leur requête ren- 
« ferme les mêmes plaintes dont vous avez jusqu'à 
« présent entretenu le conseil d'état ; si en ce moment 
« vous abandonnez tout-à-coup la cause de votre roi, 
«r n'aura-t-on pas le droit de publier que vous favo- 
« risez la conspiration ? » On ne dit pas si le prince 
se retira effectivement à cette époque du conseil 
d'état; dans ce cas , il faudrait qu'il se fut ravisé 
presque aussitôt ^ car peu après nous le voyons de 
nouveau mêlé dans les affaires publiques. Il paraît 
i|ue le comte d'Ëgmont se laissa vaincre par les re- 
présentations de la gouvernante ; le comte de Horn 
fiit le seul qui se retira réellement dans ses terres^ 
avec la résolution de ne plus servir à l'avenir ni em* 
{ïereurs ni rois (i). 

Pendant ce temps-là les gueux s'étaient dispersés 
dans toutes les provinces, et partout ils avaient ré- 
pandu les nouvelles les plus favoirables au succès de 
leur entreprise } ils assuraient avoir conquis la liberté 
de conscience ; et, pour donner du poids à cette asser- 

(i) Il y resta trois mois sans actiTÎté. (Acte d'aociisation du comte de 
Horn. ) 



3l8 SOULÈTSHBlfT DES PATS-BàS. 

tion, ils employaieat le mensonge là où la vérité 
était insoflBsante. C'est ainsi , par exemple , qu'ils, 
publièrent une lettre supposée des chevaliers de la 
Toi80BMfOr(i) , dans laquelle ceux-ci déclaraient for^ 
mellement qu'à l'avenir nul n'aurait à craindre pour 
cause de rdigion, ni la prison, ni l'exil, ni la mort, 
à moins qu'il ne se £&t rendu en même temps cout 
paille d'un crime politique ; et que dans ce cas même 
les confiMérés seraient ses seuls juges. Ces dîsposi*- 
tiens devraient être valables jusqu'à ce que le roi en 
eât décidé autrement , de concert avec les états géné- 
raux. Quel que fut l'empressement des chevaliers, 
aussitôt qu'ils eurent connaissance de cette imposture, 
à tirer la nation de son erreur , cette supercherie 
avait cependant en p&i de temps rendbi de grands 
services aux factieux. Des vérités dont l'effet ne 
s'étend que sur un seul moment peuvent être fiicile- 
inenC remplacées par des fictions dont la dtme n'est 
pas pius longue. Outre que ce bruît fidsaît nattre la 
méfiance entre la gouvernante et les chevatiers, et 
relevait le courage des protestaips par de nouvelles 
espérances , il donnait aux novateurs une apparence 
de droit qoî, lors même qu'ik n'en étaient pas C(»r 
vaincus, servait d'excuse à iemr conduite. Quoique 
cette fiiusse nouvelle fôt aussitôt démentie , elle de- 
vait , pendant le court espace de tetnps oîi elle trouva 

( i} En date eu 8 avril 1 566, 



LITBC m j CH APIfmC H. 3 1 9 

qudique crédit , être la source de tant de troubles ^ 
d'excès et de liceace, que le retour à Tordre deye*" 
nak impossible , et que Ton devait se trouver forcé 
de continuer, autant par habitude que par désespoir, 
à suivre la route que l'on avait d'abord choisie (i)« 
A la première nouvelle de cet heureux événement j 
les protestans filgîtifs retournèrent dans leur patrie 
qu'ils n'avaient quittée qu'avec regret ; ceux qui 
s'étalent cadiés sortirent de leurs retraites ; c^ix qui 
n'avaient jusqu'alors rendu à la nouvelle religion que 
des hommages secrets , enhardis par cet acte de tolé- 
rance , se dédm^èrent Imutement pour elle. Le nom 
de gueux fût en honneur daâs toutes les provinces ; 
tM vc^it en eux les soutiens de la religion et de la 
liberté; chaque jour grossissait leur parti, et beau- 
coup de négocîans commenoèrent à porter leur& em* 
blêmes. Ces derniers firent encore un changemmt à 
la monnaie dite des gueux , en plaçant dessus deux 
bourdons en forme de croix , pour donner à entendre 
t{u'ils étaient prêts à chaque instant à quitter leurs 
maisons et leurs biens pour l'amour de la religion. 
L'établissement de la confédération avait entièrement 
changé la face des affaires. Les murmures des sujets, 
jusqu'alors impuissans et méprisables parce que ce 
n'étaient que des cris isolés, formaient maintenant 
une seule voix redoutable , et avaient acquis par leur 

(i) Strada, 1 1, lib. \, p. aSs, a32^. — Grotii Annales , lib. i, p. as. 



^aO SOULèVEMBNT DES PATS*BAS. 

réunion, de la force, une direction et de la stabilité. 
Tout esprit séditieux se regardait dès lors comme 
membre d'un corps respectable, et croyait légitimer 
son audace en la plaçant dans ce dépôt général de 
l'indignation publique* Les hommes vains et im- 
portans étaient flattés de voir le prix qu'on attachait 
à leur adhésion à la confédération, et les lâches 
étaient attirés par la certitude de se perdre dans cet 
immense torrent , sans être aperçus ni punis. L'aspect 
sous lequel les confédérés se montraient à la nation 
était très-différent de celui qu'ils avaient affecté en- 
vers la cour* Quand même leurs intentions pour le 
roi eussent été aussi pures qu'elles paraissaient l'être 
à l'extérieur , le plus grand nombre n'aurait été frappé 
que de l'illégalité de leur conduite, et le but louable 
qu'ils pouvaient avoir en vue eût alors échappé à ses 
yeux(j). 

(i) M. de CIoét a supprioié tout oe passage depuis :L*aqpect tous lequel. 



LiVftE III y CHAPITRE III. 3a I 



<<^%i%<i%«%%<y%i%<<i<»%»»^%i%>^<^^»»l^%<'«%>*»»^^r%'%<^ii»%>^K^>»%i%'%'%i^»%%<^^^i%<* » %%<%i%*«*i^%(»^i 



CHAPITRE III. 



Les Prêches publics. 



lli«MMB*i 



Les haguasots et les protestaus allemauds fie pôu^- 
raient espérer .une époqae plus favorable pour ré-* 
pandre dans les Pays-Bas leur dangereuse doctrinei 
Toutes les villes considérables fourmillaient d'étran- 
gers suspects , d'espions déguisés , d'hérétiques de 
toute espèce y et de leurs ' apôtres. Parmi les sectes 
qui s'étaient séparées de la religion dominante , il y 
en avait particulièrement trois dont les progrès 
étaient alarmans. Les anabaptistes avaient inondé la 
Frise et les contrées voisines ; mais on les t^doUtait 
moins y parce qu'ils étaient pauvres , sans chef, sans 
principes fixes , sans force militaire et sans accord 
entre eux. Les calvinistes , plus puissans y occupaient 
les provinces méridionales, ^t surtout la Flandre, et 
trouvaient d'importans auxiliaires dans leurs voisins 
les huguenots, dans la république de Genève , les can- 
tons suisses, et une partie de rAUemagne; leur reli- 
gion, a quelques nuances près, était montée sur le trône 
d'Angleterre. Leur parti, le plus considérable (le tous, 
dominait parmi les négocians et les bourgeois, et il 
1. ^i 



^1 souLàvEimrT. des pats^bas. 

devait en grande partie son eKiHenee aux huguenots 
bannis du sol français. Les luthériens étaient -moins 
nombreux et moins riches , mais ils avaient beaucoup 
de partisans dans la noblesse. Ils s'étaient principale- 
ment étendus dans la partie orientale des Pays-Bas ^ 
limitrophe de l'Allemagne; leur confession régnait en 
Suède et en Danemarck ; les plus puissans princes de 
l'empire étaient leurs alliés : les luthériens semblaient 
donc avœr le droit de réclamer la liberté. de con- 
science accordée à l'Allemagne f dont les Pays-Bas 
Élisaient partie par le traité de Boujrgogne. La ville 
d'Anvers était le point de réunion de ces trcis sectes 
religieuses ) pajrce qu'elles y étaiait cachées au milieu 
de son immense population, et que le mélange de 
toutes les nations y favorisait la liberté. Elles n'a- 
vaient de commun qu'une haine implacable pour 
le papisme y l'inquisition et le gouvernement espa- 
gnol, dont cette dernière n'était que l'instrument. 
Jlais la jalousie qui les ;&isait iW^ercep entre elles 
une surveîUaAce active tenait leur zèle en haleine, 
et empêchait que la flamme du fanatis^le ne s'éteignît 
chez elles (i). 

En attendant que les édits de modération eussent 
été sanctionnés par le roi , la gouvernante , pour con- 
tenter en quelque sorte les gueux, avait recommandé 



(i) GK>tn Annales, Hb. i, p. ai , 33. — Strada, f. I, lib. v, p. 339. 
- lUirguiulius, lib. i ri, p. a 12. 



UVRJE in> CfiTAFITREini. 3a3 

aux stdlliottders et aux nlagistrat».:jdés prôvhices 
d^ufler d'indiïlgenoe dans leur» procédures contre les 
hérétiques, ha. plus grande. partie d'entre eux, qui 
n'exerçaient qu'avec réfMignance 'l'odieux offiee de 
bourreau , s'emprQ9sèreat 4e $ê iconfonuer à ce% 
ordres, et leur doanèreiit la plus gnande extension. Ija 
plupart des autonlés supérieures: avaient en horreur 
rinquisition et la tyiÀqniie^ espagnole ; beaueoup 
même étaient secrètement dénoués^ à l'une ou à l'antre 
des nfHivelles sectes , et ceux qui ; ne l'étaient point 
ne voulaient pas accorder aux Espagnols, leurs en- 
nemis déclarés ^ le plaisir: de voir maltraiter leurs 
. compatriotes ( i ). Ils fieignirent dooq d'avoir mal eom- 
. pris les intentions de la régente ^ et laissèrent presque 
. entièrement tomber ^û désuétude rin<}uisition et Je^ 
édits. Cette conde^sçendance duigoqvei^iiemèn^^ jbintb 
aux briUanIçs illusions desî gueUx ^ firent sortir . df; 
leur obscurité les protestans^ qui d'ailleuRiétaient déjà 
trop nomlu^eux pour retter plus lonig^eteps cachés: 
ils s'étaient contentés jusiqu'à ce moment d'assem- 
blées nocturnes et secrètes ; mais alors ils se crurent 
assez forts et même assez redoutables pour hasarder 
publiquement ces réunions. Elles commencèrent entre 
Oudenarde et Gand , et eurent lieu bientôt dans toute 
la Flandre. Un certain Hermann Stricker , natif 
d'Overyssel , moine échappé de son cloître , enthou- 

(i) Burgimdius , p. 2o3 , 204. — Grotii Anâi^i Ub. i, p. ao. 



3a4 SOULiTEMBNT DES PATS*BAS. 

siaste audacieux et habile ^ doué d'une figure impo- 
sante et d'une éloquence impétueuse , fut le premier 
qui conduisit le peuple à un prêche en plein air. 

La nouveauté du spectacle attire autour de lui une 
troupe de sept mille personnes. Un juge des en- 
virons (i) , plus courageux que sage, s'élance, l'épée à 
la main , au milieu de la foule ptor saisir le prédî* 
cant ; mais le peuple , qui , à dé&ut d'autres armes , 
se sert de pierres y le maltraite tellement qu'étendu 
sur la terre et couvert de blessures , il se trouve heu- 
reux de sauver sa vie à force de supplications (a). Le 
succès de ce premier essai encourage les protestans à 
une seconde tentative; ils se rassemblent en plus 
grand nombre dans les environs d'Alost , et cette fois 
ils s'arment de poignards, d'armes à feu, de halle- 
-bardes ; ils placent des postes avancés et obstruent 
4es avenues avec des chariots et des bagages. Tous 
*€eux que le hasard conduit dans ces lieux prennent 
part de gré ou de force mx service divin , et des 
gardes particuliers sont chargés d'imposer à la multi- 
tude. Des colporteurs campés à l'entrée du lieu de la 



(i) Le baîlliCroetsens de Ghendtbnigghe. (Vandervync^t, 1 1, p. 201.) 

(a) Burgundiuf , p. sx3, 114. Cet inconcevable témérité d'fin homme 

ipli ose se précipiter seul au travers de sept mille fimatiqaes pour sMsir 

l'-qjijet de leur Ténftratkm prouve , plus que tout oe qu*on pourrait dire, 

avec quel insolent mépris les catholiques de cette époque traitaient le» 

liérétiques, qu*ils regardaient comme des hommes d^une nature inférieure. 

M. de Gloët a supprimé cette note. 



LIYBS ni y CHAPITRB III. 3a 5 

réunioD vendent les catéchismes de la réforme , des 
livres de piété , et des^ libelles contre les évéques. 
Hermann Stricker se fait entendre du haut d'une tri- 
bune formée à la, hâte avec des . charrettes et des 
troncs d'arbireSi amoncelés. Une toile à voile étendue 
au-dessus de lui le garantit de la pluie et du soleil. Le 
peuple se place du coté opposé au vent pour ne rien 
perdce de son discours , dont l'éloquence consiste 
surtout dans des invectives contre le papisme. On 
puise de l'eau dans la rivière voisine pour faire bap- 
tiser par Tapotre les en&ns nouveau-nés , sans autre 
cérémonie , et comme dans les premiers temps du 
christianisme (i). On administre des sacremens , on 
bénit des mariages , on prononce des divorces selon le 
rite des calvinistes. I^ moitié des habitans de la ville 
de Gand quittent leurs murs pour courir à ce spec- 
tacle /et la foule qui grossit de plus en plus inonde 
en peu de temps toute la Flandre orientale. Un autre 
moine apostat de Poperiugue, Pierre Dathen, met 
de son coté en mouvement la Flandre occidentale. 
Quinze mille hommes sortent en foule des bourgs et 
des villages pour entendre ses prédicatioflda; leur 
grand nombre les rend assez hardis pour ftkpeer à 
main armée les prisons où languissaient quelques 
anabaptistes destinés à la moit des martyrs. Les pro- 
testans de Toumay sont excités à la même audace 

(i) Ces derniers mots sont omis par M. de Cloet 



^qJ5 SOUUÉVlMEKT HBS PÀYS^^AS. 

par un certain AttibvDÎse Villi ^ calviniste français. 
Ils itisisteitt égalmii^nt sur l'élargtosement de leurs 
prisonniers , eti bissent éeliapper des menaces rëitë^ 
nées de livrer âttic^FVançlns h TlUe, qui était entière- 
ment dëgaraîe ^é troupe», la crainte d^ne trahison 
ayanjl engagé te ocimn^aéidanit i^ ftiir^ entrer ses sdidats 
dnns le' châieitu, après leur fefns d'agir hcistilement 
çimtre leurs eonékeyens. Les prniestans poussent 
Taudaee jusjipl'à^^r dmiander pour enx^memôs une 
église dans IHntéfîeur «de la ville:; mais ayant éteécen- 
diiils par les magistrats, ils ferment une ligne arec 
leurs coreligimmaities de Yalenciennes et d'Anvers 
pour obtenir- à'ib^ce ouverte l'exercice ptdblic de leur 
religion. Le parti pretestant é|ait également puissant 

m 

dans oes trois villes; cependant, comme aucune na W 
cofHrgge de prendre if initiative , elles conviennent 
d^ëtabltr en mètM temps des prêches poblios , et.Vâp- 
parition de Brèdtrode k Anvers diécîde l^eacécntioa du^ 
projet. Six «aille habitans, hommes et femmes, sof- 
tent de la ville lè^méme jour oà pareille chose arri* 
vait à Tournay et à Valénciennés ; les mères ti*aînent 
leurs petitjs enfans apt^ès e}le$( ; le lieu de l'ass^inblée 
e entouré de chariots attachés l'un à l'autre , des*- 
rière lesquels des hommes armés âont cachés pour 
protéger les dévots coiipre toute attaque imprévue. 
liCs ministres étaient Allemands ou huguenots et prê- 
chaient en langue wallone ; plusieurs d'entre eux ap- 
partenaient à la .dernière classe de Is^ sppiçtc ; des 



IiIVS£ III y CHAPITRIZ III. 3^7 

artisans mêinè$ $e croyaient appelés à cette sainte 
inîs$ion. L'aistarîté dès magistrats y la crainte des iois, 
rapparîtk>n des arcliers ne pouvaient plus leur ins* 
prer de la crainte; heancoup étaient entraînés p^r 
la curiosÂtë d'^estendre les dboses neuves et mres que 
débitaient ^es «noveaux venus étrangers , dont on 
pariait ,tant ; d aiUres étaient attirés par la mélodie 
des pâanao^s ,cbantés en vers français, suivant F«isage 
de Gdaève ; d'autres enfin , et c'était le {dus grand 
noirabre, acœuraâent à ces prêches comme à ‫ co« 
médies ^amusabites dans lesquelles on yersait le ridi- 
cule sur le pape^ les pères du concile de Trente , le 
purgatoire et autres dogmes de l'église catholique. 
Plus les extravagances étaient fortes, plus elles cha- 
touillaient les oreilles de la midtitude; et des apptau- 
dis^emens universel récompensaient , comme au 
théâtre , l'orateur qui avait surpassé les autres par 
l'exagération de ses diatribes. Malgré les formes ridir 
ailes que l'on donnait à ces violentes attaques contre 
l'Église dominante , quelques éclairs de raison y bril< 
laient parfois, et plus d'un auditeur, qui était bien 
éloigné d^étre venu à ces réunions dans l'intention d'y 
chercher la vérité, en emportait peut-être une par** 
celle à s(Hi-insa (i). 

(i)Slrada,t. I, lib. v, p. 239 — 24:1. — Burgumlius, Ilb. iti, ]}i:^20 

— 2 3l. 

M. de Cloêt a supprimé depuis : les violentes attaques. 



SaS sooii:vuf ENT pes pats-bas. 

Ces assemblées furent Gonûonëes plusieurs jours 
de uiite ; et la témérité des sectaires s'aoerut à un tel 
paùit par l'impunité, qu'ils se permirent à la fin, 
après la câébralion de l'office divin j de ramena* leurs 
ministres en triomphe , avec une esoùrte de ^cavaliers 
armés, et de braver ainsi les lois par œt acte séditieux. 
Le conseil de U ville envoya courrier sur coiurier à 
la duchesse pour l'engager à se rendre . elle-même à 
Anvers , et , s'il était posstUe , à y fixer sa résidence , 
comme le seul moyen de réprîmier l'insolence des sé- 
ditieux f et de prévenir la ruine totale de kt ville; car 
les principaux négocians, i^edoq tant le piUage , se pré- 
paraient déjà à la quitter. La crainte de con^romettre 
l^ dignité du trône l'empêcha , il est vrai , d'accéder 
à cette demande ; mk^ elle envoya à sa place le 
comte de Mégen pour proposer aux magistrats d'An- 
vers d'iatroduire une garnison dbans cette ville. Le 
peuple soulevé, à qui le but de son arrivée ne resta 
pas long-temps caché, se rassembla autour de luken 
poussaqt des clameurs séditieuses : « C'est un ennemi 
a juré des gueux^ s!éeriait-on de toutes parts, il aj^orte 
« Avec lui la servitude et l'inquisition; il faut qu'il 
« quitte immédiatement la \âlle. 3>£n effet, le tumulte 
ne s'apaisa que lorsque Mégen eut franchi les portes 
d'Anvers; alors les calvinistes présea|:èrejAl: aux ma- 
gistrats une requête par laquelle ils exposaient que , 
leur grand nombre leur rendant maintenant impos- 
sible toute réunion secrète , ils demandaient pour la 



. UVRE HI, CHAPITilE III. ^ng. 

c^bration de leur adte un tei^ple particulier dans 
renceinte de. la ville. Les. magistrats renouvelèrent 
leurs iqstances auprès de la duchesse pour qu'elle vînt 
p^r sa présence porter des secours à la yille rëduke 
à ïesRtrémité , ou qu'elle lui envoyât du moins le 
prince d'Orange , le seul pour lequel le pçuple eût 
e&cere .quelques égards^ et à qui le titre héréditaire 
de burgrave d'Anvers imposait quelques engage- 
mens. La princesse , afin de prévenir de plus grands 
mau:x;, fut forcée de consentir à cette seconde de- 
ina^dé, et de confier, à son grajid regret, la ville 
d'Anvfsrs au prince d'Orange. Celui-ci, après s'être 
fait prier long-temps, parée qu'il paraissait ferme- 
ntent résolu à ne plus pœndre part à l'avenir aux 
af&ires de l'état, céda enfin aux prières réitérées de 
la gouvernante et aux désirs impétueux du peuple. 
Brèderode vint au-devant de lui , avec un nombreux 
cortège, jusqu'à une demi-lieue de la ville ^ et ils se 
sablèrent de part et d'autre, en déchargeant leurs 
pistolets k 1a manière des gens de guerre. Anvers sem- 
blait avoir envoyé tous ses habitons pour recevoir son 
libérateur. La route était encombrée d'une foule em-» 
pressée; on découvrit les toits des maisons de cam-^ 
pagne pour y placer un plus grand nombre de spec-r 
tateurs. Des figures humaines semblaient sortir tout- 
à^coup des haies , des murs des cimetières , et 
même du fond des tombeaux. L'affection du peuple 
pour le prince se manifestait en cette occasion par 



33o SOULiVSMEHT DCS PATS-BAS. 

les transports les plus vifs. -« Vivent les gueux ! 
« s'écriaient les gens de tout âge qui Fentouraient. 
« Voyee-Ie , voilà celui qui nous apporte la liberté. 
a Voilà y disaient les luthériens , celm qui nous apporte 
ce la confession d'Augsbourg. Nous n'avons plus be- 
« soin des gueux , s'écriai^it d'autres ; désormais 
« nous serons exempts de faire le chemin p^ihle de 
(t Bruxelles ; lui seul est tout pour nous. » Ceux enfin 
qui ne trouvaient rien à dire exprimaient l'excès de 
leur joie par le chant des psaumes qu'ils entonnaienl 
autour de lui. Le prince néanmoins resta calme au 
milieu de cette joie tumultueuse ; il fit signe pour ré- 
clamer du silence, et comme personne ne voulait 
lui obéir 9 il s'écria enfin d'un ton qui exprimait son 
mécontentement et en même temps son émotion: 
a Voye^ 9 pour Tamour de Dieu y ce que vous faites , 
« de peur de vous en repentir quelque jour » (ï). Les 
cris de joie redoublèrent lorsqu'il entra à cheval dans 
la ville. Dès sa première entrevue avec les dbefs des 
différentes sectes , qu'il fit venir chez lui et qu'il inter- 
rogea séparément, il s'aperçut qu'il fallait chercher 
la source principale du mal dans la défiance mu- 
tuelle des différens partis , et dans les soupçons 
des citoyens sur les intentions du gouvernement; 
qu'ainsi sa première démarche devait être de ras- 
i^uror les esprits. Il chercha , par persuasion et par 

(t) Strada, 1. 1, lib. v, p. 24^4. — Burgundius , lib. m, p. 235, 23;. 



< LIVRE III ^ GHAPIT^B ill. 33 1 

adresse, à tirer Us arme$ des mains des calvinistes , 
qai étaient les plus redoutables par leur nombre , et 
il y réussit enfin avec beaucoup de petne ; mais 
comme on fut instruit bientôt après qu'on avait chargé 
<V Marlines quelques chariots de munitions de guerre, 
et que le drossart (i) du Brabant avait été aperçu 
jJusieurs fois sur le territoire tf An vers avec des gens 
aîtnés (i), lesiîôlvinistes, craignant que l'exercice de 
leur culte ne fût troublé , supplièrent le prince de 
leur assigner dans l-intérieur de la vilk une place où 
Us pussent assister au prêche à Pabw de toute sur- 
prime (3). Il parvint encore cette fois à les amuser 
par des promesses , et sa présence retint si bien l'ex- 
plosion du tumulte que tout se passa tranquillement 
même à la fête de FAssomption , pendant laquelle 
u4)e <graade quantité de gens de campagne , dont on 
avait tout à craindre, étaient entrés dans Anvers. 
L'image de la viei^ fut portée en procession avec 
toute la pompe accoutumée, sans éprouvcîr d'insulte. 
Quelque» invectives , et le mot idolâtrie prononcé 
à demi voist, voilà tout ce que le peuple non catho- 
lique se permit contre la procession (4). 



(i)B&i|l!. 

(3) Il aUait à sa maÎMm de Mercrem près d'Anveis. (Meteren , ttv. ii , 
p. 49 y verso. 

(3) Joann. Meuniî Gulielmus Aiiriacus, lib. i. p. 27, 28. 

(4) BiirgiiDdius , lib. m, p. ^34. — Meteren, fol. 4^- , recto et vn-w 

ê 

— J3oTht)u, Histoire wniverseUc, t. V, p. 220. 



33a SOULÈVEMENT DES PATSHBÀS. 

Tandis que la régente reçoit sttccessiyement de. 
toutes les provinces des nouvelles alarmantes de l'ar- 
rogance des protestans , et qu'elle tnemble pour An- 
vers, confie malgré elle au prince d'Orange, un autre 
rapport, vient redoubler son effroi. A peine avait-el)e 
été instruite de l'existence des prêches publics qii'elle^ 
avait sommé les confédérés de remplir leurs pro- 
messes, et de lui prêter assistance pour le rétiU>lis- 
sement de l'ordre. Le comte de Brederode profita die 
ce prétexte pour convoquer une assemblée générale 
des confédérés; il eût été difficile de choisir un mo- 
ment plus dangereux. Il affecta de rassembler toutes 
les forces de la confédération, dont l'existence et 
l'appui avaient pu seuls exciter la populace protes- 
tante à se livrer à des excès aussi violens; cet appareil 
brillant devait relever la confiance des sectaires en 
même temps qu'il abattait le courage de la régente. 
L'assemblée eut lieu à Saint-Trond , ville du paya de 
Liège , où Brederode et Louis de Nassau s'étaient 
jetés à la tête de deux mille confédérés. Comme le 
long retard de la réponse royale qu'ils attendaient de 
Madrid ne semblait leur présager rien de bon, ils 
pensèrent que, daps. tous les cas , il était plus prudent 
d'arracher à la duchesse un sauf-conduit pour leurs 
personnes. Ceux d'entre eux qui étaient liés à la po- 
pulace protestante par une sympathie criminelle re- 
gardaient les excès auxquels elle sç livrait comme 
un événement heureux pour la confédération ; séduits. 



LIVRS III 9 CHAPITRE III. 333 

'par le bop)iéUr apparent de ceux à la société desquels 
ib s'étaient rabaissés, ils commencèrent à changer 
de ton. Leur zèle , jadis si louable , dégénéra en inso- 
lence et en audace; beaucoup étaient d'aviê qu'il fal- 
lait mettre à profit le désordre général et la perplexité 
de la duchesse, élever une voix plus hardie et mul- 
tiplier les demandes. Les membres catholiques de la 
confédération, dont beaucoup conservaient encore 
des sentimens royalistes , et qui avaient été entraînés 
à embrasser ce parti , plutôt par occasion et par 
Tex^nple que par leur propre penchant , entendirent 
À leur grand étonnement pi*oposer une liberté illi- 
mitée de conscience j et apeirçurent alors avec efiroi 
le dang^ d'une entreprise oit ils s'étaient inconsidé- 
rément engagés. Le jeune comte de Mansfeld aban- 
donna la confédération aussitôt qu'il eut fait cette 
découverte. La discorde comiiença dès lors à miner 
^cette œuvre de la précipitation , et à détacher insensi- 
blement les liens qiti unissaient les confédérés (i). 

Le comte d^Egmont et Guillaume d'Orange furent 
chargés par la gouvernante de traiter avec les confé- 
dérés. Douze de ces derniers , parmi lesquels se trou- 
vaient Louis de Nassau , Brederode et Cuilembourg , 
«urent avec ces [deux négociateurs une entrevue au 
village de Dufflé, non loin de Malines. «Pourquoi 



(i) Burgnndius, lib. m, p. a'iS, 236. — Strada, Ub. v, p. 245^, 246. 
- Meteren , liv. 11 , p. 42 , verso. 



334 SOVlAVKJlIlIT Vf» FATS*BAS. 

« celle noQveUe démarche , leur fil dire la duchesse 
« par la bouche de ses envoyés ?tJ3ïi a exigé €{ue j m- 
« voyasse des ambassadears en Espâgae; je X'ai.fall. 
« On a Irouvé les édits el l'iiMluisiliKHl. trop révères; 
« je les aï modérés. Oa a demàadé la coaTocalion 
c des états généraux ; j'ai soumis cette demande au 
« roi 9 n'osant l'accorda de mon autorité privée. 
c( Qtt'ai-je donc fait encore oii aégKgé sans te savoir 
a qui rende nécessaire cette assemblée de: Saint- 
« Trond ? La colère dn roi et &s% résultats iaqiâèlenit- 
« ils les confédérés ? l'ofiense est grande , msus aaclé- 
« mence l'est encore plus. Que sont de:«enues ^ lés 
a pmmesses de la coo£édératiom., de ne pii» exjciter 
«t de troubles parmi le peuple? Que sont, devenus oés 
« magnifiques sermens.de mourir à mes pieds ^ plutôt 
<K que de léser en aucune mamière les droite dn.mb- 
a narque ? Déjà les ftorateurs s'émancipont jusqu'à 
« des actions qui approchent . de la irévolte:, œi: <qai 
ce conduisent la républiqiieià saline ;.è'est la conïlé- 
a déiration. qu'ils invoqùeÉLt en commettant ce& actions 
«c crtnnneUes. Si elle lès souffire en aileb<^y elle-s'àv- 
a cuse elle-même d'être complice de leurs sitteiitats. 
« & au contraire elle agit de bouaue foi i^piVers aon 
« souverain , elle ne peut rester inaotive /en voyant 
«c cette licence du peuple ; mais les confédérés eux- 
« mêmes devancent la populace furieuse par leur 
« dangereux exemple, forment des alliances avec 
« les ennemis de la patrie , et confirment tous les 



LIVIIE III, CHAPITRi: iiu 335 

a soupçons de complicité , par l'assemblée coupable 
a qu'ils viennent de convoquer ( i ). » 

Les confédérés repoussèrent formellement ces 
imputations dans un écrit qu'ils firent présenta au 
conseil d'état par tnns de leurs membres députés à 
cet effet. Il était conçu en ces termes : ce Nous avons 
« été pénétrés dç reconnaissance pour tout ce que 
a Votre Altesse a fait à l'égard de notre requête, if pus 
a ne pouvons pas nous plaindre non plus d'aucune 
« innovation qui aurait été faite pendant ce temps et 
a dans quelque lieu que ce soit , contre vos promesses; 
«c mais si, nonobstant cela, nous pouvons npus co^- 
« vaincre de nos propres yeux que l'on traîne çn tous 
fc lieux ^ e.t' comme par le passé , nos concitoyens de- 
4K vaut les tribunaux^ et de là à la mort^ pour cause 
fn de religion , nous devons nécessairement en con- 
« dure que les ordres de Votre Altesse sont au moins 
ce très*peu respectés par les tribunaux. La confëdéra- 
« tion de son côté a tenu scrupuleusement ce qu'elle 
a avait promis; elle a cherché aussi à prévenir les 
a prêches publics autant qu'il lui a été possible ; à la 
ce vérité^ il n'est pas étonnant que le trop long retard 
<K d'une réppnse de Madrid ait rempli les esprits de 
ce défiapce^ et qu'abusés par l'espoir d'une assemblée 
c des étatfr'généraux ils soient peu disposés à croire à 
« d'autres assurances. Les confédérés ne se sont point 

(i) Bufguadiusy lib. m, p. ^38 ,239. — Meteren, liv. ix , p. 43, verxo. 



I 



336 SOULiEYElf EUT DES PATS-BÂS. 

« allies aux ennemis de leur patrie; ils n^en ont jamais 
« éprouvé la tentation. Si des troupes françaises osent 
V se montrer dans nos provinces, nous serons les prê- 
te liiîers à cheval pour les en chasser; mais nous voii- 
« ions être sincères avec Votre Altesse. Nous avons 
« cru lire dans vos regards des signes de votre mé- 
«( «Contentement contre nous ; nous voyons en posses- 
« sron exclusive de votre confiance des hommes qui 
ce sont connus par la haine qu'ils nous portent. Nous 
< entendons dire chaque jour que l'on recommande 
<c d'éviter tout commerce avec nous , comme si nous 
« étions des pestiférés ; que le jour de l'arrivée du roi 
«c sera celui du jugement. N'est-il pas naturel que les 
<c soupçons qu'on nous témoigne aient à la fin excité 
ce les nôtres; que , par le reproche de lèse-majesté dont 
« on cherche à noircir notre confédération , les pré- 
« paratifs militaires du duc de Savoie et d'autres 
a princes y qu'on dit êtfe dirigés contre nous, les né- 
« gociations du roi avec la cour de France, pour ob- 
a tenir le passage d'une armée espagnole destinée 
«c contre les Pays-Bas , qu'enfin d'autres circonstances 
a nous aient provoqués à songer à notre sâreté et, à 
ce nous fortifier par des alliances avec no^ amis de 
a l'extérieur ? On nous accuse , sur des bruits vagues 
c< et équivoques , de prendre part aux excès de la po- 
te pulace protestante : faut-il toujours ajouter foi aux 
« clameurs publiques? Il est vrai, cependant, qu'il se 
« trouve parmi nous des protéstans pour lesquels la 



LITRE in y CHAPITRE III. 337 

« tolérance religieuse serait le don le plus précieux , 
« mais ils n'ont jamais oublié ce qu'ils doivent à leur 
<K prince. Ce n'est point la crainte de la colère du roi, 
' tK qui nous a engagés à tenir cette assemblée» Le roi 
« est'bon ^ nous espérons qu'il sef a juste. Ce n'est donc 
\R pas un pardon que nous cherchons près de lui , et 
n entore moins l'oubli que nous implorons pour des 
« actions ^ qui parmi les services que nous avons 
a rendus à Sa Majesté, ne sont pas les moins impor- 
te tans. Il est encore vrai que des envoyés des luthé- 
« riens et des calvinistes se sont rendus près de nous 
€s à Saint-Trond; ils nous ont même communiquéune 
« requête que nous mettons ici sous les yeux de Votre 
« Altesse. Ils y offrent de déposer les artnes en se ren^ 
v< dant à leurs prêches , si la confédération veut leur 
« garantir leur sûreté ^ et la convocation des états gé- 
« néraux. Nous avons dru devoir leur promettre l'une 
ce et lautre; mats notre promesse seule n'a aucune 
«c forée, si elle n'est confirmée par Votre Altesse, et par 
« quelques-uns de ses principaux conseillers. Parmi 
a ce^ derniers , aucuns ne peuvent être mieux instruits 
ce de l'état de nos affaires , et avoir pour nous des inten* 
« tiôns plus loyales^ que le prince d'Orange, et les 
a comtes d'Ëgmont et de Hoorn. Notiis les acceptons 
« volontiers pour médiateurs , pourvu qu on les inves- 
« tisse des pleins-pouvoirs nécessaires, et qu'on nous 
a donne l'assurance qu'aucunes troupes ne seront le- 
« vées, aucun général ne sera nommé pour les com«- 

I. 22 



338 somimBHcirT des pats-bas. 

A mander, sans qu'ils en ëoient instruits. Nous ne àési- 
« rons au surplus cette garantie que pour un temps 
c limite, à Texpiration duquel le roi sera libre de la 
« retirer ou de la confirmer. S'il se détermine pour le 
ft premier parti, il est de toute justice que Ton nous as- 
^ signe un terme pour mettre en sûreté nos personnes 
« et nos biens. Trois semaines nous suffiront. Enfin 
« nous nous engageons aussi à ne rien entreprendre 
« sans la participation de ces trois médiateurs (i)« « 

Les confédérés n'auraient pas osé s'exprimer atec 
autant de hardiesse , s'ils n'eussent pas été certains de 
trouver des secours et des protecteurs ; mais la gou*^ 
vemante était aussi p^i en état de leur accorder ce 
qu'ils demandaient , que de s'y opposer avec énergie. 
La plupart des cons^Uers d'état avaient quitté 
Bruxelles pour retourner dans leurs provinces, ou 
s'étaient retirés des affaires sous divers prétextes; 
Marguerite y abandonnée de tous , privée de conseils , 
sans argent , forcée pour s'en procurer de recourir à 
la générosité du clergé j et bientôt par l'insuffisance 
de cette ressource , d'établir une loterie , dépendante 
des ordres d'Espagne qu'on attendait toujours et qui 
n'airi vaient jamais , se vit enfin réduite à Hiumiliante 
nécessité de convenir avec les confédérés de Sainte 



(i) lïeteraii liv. tf, p. 4a, verso ^ 43 , reeto. — Burgundius, lib. in, 
p, a4o«-«ft46. — Strida, t I, ïïb. v, p» a47. — Meursius, Kb. i, 
p. 3o — 33. 



uvRS m y cHAPiXRK m. 339 

Trond, qu'ils attendraient pendant vingt-quatre jours 
encore la résolution du roi, avant d'entr^rendre 
une démarche ultérieure. On s'étonnait avec raison 
que le roi continuât toujours à différer une réponse 
définitive à la requête des confédérés, quoique Toa fût 
instruit généralement qu'il avait répondu à des écrits 
d'une date moins ancienne , et que la gouvei*nante in^ 
sist&t près de lui sur ce point de la manière la plui 
pressante. Dès la première explosion des prêches pu*i 
blics , elle avait ordonné au marquis de Bergh de ré- 
joindre le baron de Montigny pour appuyer plus 
vivement, comme témoin oculaire de ces nouveaux 
événemens , le rapport qu'elle avait adressé au roi pai? 
écrit, et obtenir de ce monarque une décision plus 
prompte (i). 

Cependant Florent de Montigny était arrivé à Ma- 
drid, où il avait reçu l'accueil le plus flatteur. Il devait^ 
d'après ses instructions^ solliciter l'abolition de l'in- 
quisition, la modération des placards, l'augmentation 
des conseillers d'état, et la suppression des deux 
autres conseils ; exposer au roi les désirs de la nation 
pour la convocation des états généraux^ et le presse» 
vivement, au nom de la régente, de se rendre sans 
délai dans les Pays-Bas. Mais comme Philippe cher^ 
chaît toujours à gagner du temps, on amusa Mott# 



. (i) llopper, Troubles des Pays-Bas, t. Il , pari, u, p. 91 , 9ÎI. - BUr- 
gundiiis, lib. m, p. a 52. 



34o souLivEMBirr pes pats-bas. 

ligny jusqii'à Tam^^^ ^^ ^^ collègue, sans lequel le 
soi ne voulait pas prendre de résolution dëfiaitive^ 
liontigny avait cependant tous les jours , et à toutes 
les heures qui lui convenaient , audience du roi , qui 
donna ord|*e dç lui communiquer les dépêches de la 
duchesse et les réponses que Ion y faisait. U fut sou- 
vent aussi introduit dans le conseil des affaires des 
Pays-Bas y oii il ne cessa jamais de solliciter le roi de 
coqvoquer les états généi*aux comice l'unique moyen 
de mettre fm aux troubles. Il lui proava aussi quune 
amnistie générale et illimitée pourcait seule étouffer 
la défiance qui servait de fondement à toutes ces 
plaintes ^ et qui serait toujours un obstacle invincible 
aux mesures du gouyemement, quelque bien com- 
binées qu'elles fussent. Se fiant à sa profonde connais^ 
sance des af&ires et du caractère de ses compatriotes , 
il osa auprès du roi ^ porter garant de leur, invio- 
lable fidélité y dès que Sa Majesté les aurait convaincus 
par une conduite loyale de la pureté de ses intenr- 
lions ; et il affirmait au contraire qu'on ne devait avoir 
aucun espoir de conciliation , tant que les Belges ne 
seraient pas guéris de. la crainte d'être opprimés et 
sacrifiés à la jalousie des grands d'Espagne. Enfin son 
collègue arriva y et Yobjei de leur ambassade &t 
soumis à de fréquentes délibérati/o^s (l). 



(i) Hopger» Troubles des Pays-Bas, t. II, part, u, p. 77, 78 , 79, 81. 
— Metcreo, t. Il, p, 4'» verso. 



i 



UYBE m 9 CHAPITRE III. 34 1 

Le roi était alors au bois de Ségovie ; il y assembla 
son conseil d'état ; les membres étaient : le dup d'Albe; 
don Gomez de Figueroa , comte de Ferfa ; don Antoine 
de Tolède , grand commandeur de l'ordre de Saint«* 
Jean ; don JuanManriquez de Lara, grand maître-d'ho- 
tel de Ja Reine; Ruy Gomez , prince d'Éboli et comte 
de Melito; Louis de Quixada , grand écuyer du prince 
Charles Tyssenacq , président du conseil des Pays-Bas ; 
le conseiller d'état et garde des sceaux Hopper(i); et 
le conseiller d'état de Courteville (a). Les séances fu* 
rent continuées plusieurs jours de suite; les envoyés y 
assistèrent, mais le roi n'y parut point. La conduite 
de la noblesse Belge y fut examinée par des censeurs 
espagnols; on remonta de démarche en démarche jus- 
qu'à l'origine dés troubles ; on trouva des rapports entre 
des événemens qui n'en avaient jamais eu, et l'on re- 
garda comme les conséquences d'un vaste plan des slc^ 
tions qui devaient leur naissance au moment. Toutes les 
démarches des nobles , que le hasard seul avait rap- 
prochées, et que le cours le plus naturel des choses 
avait dirigées , étaient aux yeux de ces conseillers le 
résultat d'un projet profondément combiné pour in- 
troduire une liberté de conscience universelle, etpouif 
pkoer la noblesse à la tête des affaires, oc La première 



(x) Dans ses mémoires il nous a domié, comme témoin, les détails âp^ 
cette séance. (T. II , part, ii , p.. 88 , 89. ) 
(a) Hopper, t. Il, part. 11, p. 87, 88. 



34^ SODI^VUEHT D^ PATS-BAS. 

« teoUlive , di8aieDl4b , qu'on avait frite dans cçtte. 
« intention y était l'expiiUion violente du cardinat 
« Granvelle, auquel on n'avait à reprocher ^e d'être 
« en possession d'un pouvoir que Von aurait préféré 
« exercer soi-même. La seconde avait été l'envoi «ia 
« comte d'Egmont en Espagne , qui devait insister suc 
c l'abolition de l'inquisition , la modération des lois 
« pénales , et déterminer le roi à étendre les attribu- 
c tions du conseil d'état; mais comme on ne put 
«r obtenir ce qu'on avait l'air de demander d'une ma-^ 
m nière aussi modeste , on essaya d'arracher le con«* 
« sentement de la cour par une troisième et auda- 
« dieuse tentative , une conjuraticm formelle ^ la 
« confédération des gu^uc. Enfin la quatrième qui 
« vient d'être hasardée est cette nouvelle ambassade 
« où l'on lève hardiment le masque , et où l'on manir 
« teste clairement , par les propositions insensées qu^ 
« l'on ne rougit pas de faire au roi , le but où l'oa 
«c voulait parvenir par les démarches précédentes. A 
ce quoi j ajoutaient les Espagnols , peut conduire l'abo* 
« lition de l'inquisition , si ce n'est à une entière 
« liberté de croyance ? comment désormais diriger 
« les consciences ? Cette modération proposée ne 
9 mène-t-elle pas à l'entière impunité de toutes les 
« hérésies? Qu'est-ce que ce projet d'étendre les attri- 
if butions du conseil d'état , et de supprimer les deux 
« autres, sinon un changement total dans le système 
a de l'administration en faveur de la noblesse , et un 



Livre iii^ chapitre ht. 343 

^ ^uvemement central pour toutes les provinces des 
tx Pays-Bas ? Ce ooiioàurs tumultueux des hérétiques 
n aux prêches publics n'est-il pas un nouTcau moyen 
«c essayé dans les mêmes intentions ^ lorsqu'on a vU 
« que la ligue des grands dans le conseil d^état et 
« la confédération des gueux n'avaient pas produit le 
et résultat qu'on s^était proposjé (i) ? >» 

Au suipltis 9 quelles que fussent les causes du mal^ 
<>n ^tait d'accord sur l'imminetice du danger ; le 
moyen le plus prompt et le plus certain de le faire 
disparaître était sans contredit l'arrivée immédiate 
du ktn à Bruxelles. Mais l'année était déjà fort avancée; 
les préparatifs de ce voyage auraient absorbé le peu 
àd trnnps qui restait encore jusqu'à l'hiver ; la saison 
oragdUse >, et la crainte de tmnber entte les mains des 
corsaires anglais ou français , qui rendaient la navi- 
gation peu sûre , ne permettaient pas de chmsir le 
rhemin le plus court par la mer du notd ; les rebelles 
pouvaient même, pendant ce temps, prendre posses- 
sion de Ifle de Walcheren , et s'opposer au débarque^ 
ment du roi ; il n'était donc pas possible de penser à 
ce voyage avant le printemps de l'année suivante y et 
il fallait , faute du seul moyen in£iillible , se contenter 
d'ion parti mitoyen. On convint donc de proposer au 
roi y i* d'abolir dans les Pays-Bas l'inquisition papale 
et de se contenter de l'inquisition épiscopale ; a* de 

(i) Hopper, Troubles des Pays-Bas, t. II, pari, ii, p. 80 — 83. 






344 SOUli:VEMENT DES PATâ-FAS. 

faire rédiger un nouveau plan pour l'adoucissement 
des ëdits dans lequel la dignité de la religion et 
celle du roi seraient plus respectées que dans le projet 
qui avait été envoyé des Pays-Bas ; 3^ qu'afin de ras- 
surer les esprits ^ et d'essayer toutes les voies d'huma- 
fxiléj il plût au roi deconférer à la duchesse des pleins- 
pouvoirs pour accorder une amnistie à tous ceux qui 
n'avaient rien commis de criminel ou qui n'étaient 
pas déjà condamnés juridiquement , à l'exceptioii 
toutefois des ministres et de ceux qui leur auraient 
donné asile ; que toutes ligues^ confédérations , assem* 
blées publiques et prêches j seraient désormais inter- 
dits sous des peines très-sévères ; que cependant si 
Ton n'obéissait point à ces ordonnances « la. goûter^ 
nante aurait la liberté d'employer , pour soumettre les 
récalcitrans par la force des armes ^ les compagnies 
d'ordonnance et les garnisons des villes, de lever en 
cas de besoin de nouvelles troupes , et d'en nommer 
les commandans ; enfin , qu'il serait bon que Sa Ma- 
jesté écrivît aux principales villes , aiix prélats et aux 
thefs de la noblesse , pour ranimer leur zèle, à quel- 
ques-uns de sa propre main, et à tous dans des 
termes gracieux (i). 

Aussitôt que ces résolutions du conseil d'état fu- 
rent communiquées au roi , son premier soin fht d'or- 



(i) Hopper, Troubles des Pays-Bas, t. Il, part ii, p. 87 — 89. — 
Metercn^liv. 11, p. 41, verso. 



UYIUE III y CHAPITRE III. 353 

donner dans les principales villes du royaume et 
même dans les Pays-Bas des processions et des 
prières publiques pour implorer l'inspiration divine 
sur les dëoîçions qu'il allait prendre (i)« Il parut en 
personne dans le conseil d'état pour sanctionner ces 
résolutions y et pour les faire expédier sans délai. Il 
déclara que Tàsdemblée des états généraux ^it inu- 
tile y et il la refusa formellement. Il prit l'engagement 
de conserver à sa solde quelques régimens allemands 
et de leur payer les arrérages qui leur étaient dus y 
afin qu'Us le servissent avec d'autant plus de zèle ; il 
ordonna à la gouvernante , dans une lettre particu- 
lière y de se préparer secrètement à la guerre ^ et de 
&ire lever en Allemagne trois mille cavaliers et dix 
mille fantassins. Il lui expédia des provisioqs à cet 
effets et lui assigna trois cent mille florins d'or (a). 
n écrivit à des particuliers et à des villes des lettres 
autographes où il les remerciait en termes affectueux 
du zèle qu'ils avaient témoigné jusqu'à ce jour pour 
son service 9 et les sollicitait de persévérer dans cette 
conduite. Quoiqu'il fût inflexible relativement au 
point essentiel sur lequel la nation insistait principa- 
lement , la convocation des états généraux ; quoique 
cette amnistie limitée et équivoque pût être consi- 



(i) Meteren , liv. n , p. 41^ verso. 

(2) Hopper, Troubles des Pays-Bas, t. II, part. 11, p. 9a , qS, 96. 
BurgundiuSjIib. m, p. aSS. — Melcren, liv. 11, p. 4a, ^nerso. 

1. 23 



354 SOCILt^lVFMElCT DES PATS*BÂ.S. 

dërée comme Dulie , et dépendit trop de Tarbitraife 

■ 

pour rassurer les esprits; quoique enfin il rejetât 
redit de modération proposé comme étant trop doux , 
tandis que dans les Pays-Bas on se plaignait encore 
de sa rigueur; il avait pourtant fait cette fois une 
démarche extraordinaire en faveur de la nation , en 
lui sacrifiant l'inquisition papale , pour lui rendre Tin- 
quisition épiscopale à laquelle elle était accoutumée. 
Elle avait trouvé dans le conseil d'Espagne des juges 
plus équitables qu'elle n'aurait dû vraisemblablement 
l'espérer. Il est impossible de savoir si , à une autre 
époque et dans d'autres circonstances , cette sage 
condescendance aurait produit l'effet qu'on en atten- 
dait : mais alors elle vint trop tard ; lorsque les lettres 
du roi arrivèrent à Bruxelles , les iconoclastes avaient 
déjà commencé leurs désordres. 



Fin DV PREMIER VOLUME. 



TABLE DES CHAPITRES 



CONTENUS DANS LB PREMIER VOLUME. 



Pabface du traducteur pag, v 

Préface de l'auteur * i 

Introduction 7 

LIVRE PREMIER. 

Ghap. I. Histoire des4^ay9-Bas jusqu'au 16'' siècle. 33 

— II. Les Pays-Bas sous Gbarles-Quint. ... 60 

— III. Les Pays-Bas sous Philippe II 84 

— IV. Le tribunal de l'Inquisition. ..... 96 

— y. Autres infractions à ]a constitution des 

Pays-Bas 108 

— VI. Le prince d'Orange et le comté d'Eg- 

mont 114 

-— VII. Marguerite de Parme i3i 

LIVRE SECOND. 

Ghap. L Le cardinal Granvelle i49 

— II. Le Gonseil d'État. . .- 208 

— III. Le comte d'Egraont en Espagne. . . . a3o 

— IV. Sévérité des édits de religion. — Oppo- 

sition générale de la nation 240 

LIVRE TROISIÈME. 

CiTAP. I. Conjuration de la noblesse 257 

— II. Les Gueux. . ^89 

— III. Les Prêches publics 3ii 



FIN de la table du PREMIER VOLUME.